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L’idée de progrès dans l’histoire, Simone mazauric*

L’idée de progrès est apparue tardivement, et n’a cessé et ne cesse, aujourd’hui peut-être plus que jamais, d’être controversée.

O n commencera par rappeler que la notion de progrès peut être entendue de deux façons. Pris en son sens étymologique, le progrès est simplement synonyme d’avancement, d’évolution, d’accroissement, d’augmentation. En­tendu en son sens qualitatif, le progrès devient alors évolution positive, amélioration, avancée vers le mieux. Or, rien ne paraît relever davantage de l’évidence que l’affirmation du progrès, entendu dans les deux sens du terme, dans le domaine des sciences et des techniques. L’augmen­tation des savoirs et des savoir-faire depuis les origines de l’humanité semble patente, en même temps que cette augmentation n’aurait jamais cessé de contribuer à améliorer les conditions de la vie humaine. Pourtant, l’idée de progrès est apparue tardivement, et n’a cessé et ne cesse, aujourd’hui peut-être plus que jamais, d’être controversée.
Il est impossible d’affirmer purement et simplement que l’Antiquité ou le Moyen Âge ont entièrement ignoré la notion de progrès. Il n’en est pas moins vrai qu’en Europe, cette idée ne commence à émerger qu’à partir des débuts de l’âge moderne [XVIe-XVIIe siècle ndlr], où l’on voit s’opérer un effet de rupture massif avec les représentations jusqu’alors dominantes du temps et de l’histoire, représentations cycliques ou régressives auxquelles succède une conception désormais à la fois linéaire, optimiste et ouverte à l’affirmation de la nouveauté grâce à l’accroissement quantitatif des connaissances et des savoir-faire, que l’on n’appelait pas encore les techniques. Les temps modernes se signalent en effet par une série de découvertes qui attestent la possibilité reconnue de cet accroissement : invention de la boussole, invention de l’imprimerie, de l’artillerie, des lunettes d’observation, de l’astronomie de Copernic, de la circulation du sang établie par Harvey, etc.

Débat sur l’idée de progrès

Toutefois, l’évidence de ce progrès, même entendu dans son sens purement quantitatif est loin de s’imposer aisément. Pour beaucoup, ces prétendues découvertes ne sont aucunement des innovations car les Anciens avaient déjà tout imaginé et tout pensé. À l’argument de fait, s’ajoute en outre très tôt l’argument de droit : en admettant la réalité de l’accroissement du savoir, ainsi que celle des innovations techniques, encore faut-il prouver que cet accroissement et ces innovations sont un bien en soi. Le massacre des Indiens qui a accompagné la découverte puis la conquête de l’Amérique n’oblige-t-il pas à poser la question de la valeur anthropologique et de l’utilité sociale d’une telle découverte. Le débat apparu ainsi très tôt sur la réalité et la valeur du progrès n’a pas cependant empêché de voir, à partir notamment de la seconde moitié du XVIIe siècle, l’idée de progrès s’affirmer toujours davantage, que ce soit par exemple en Angleterre, dans l’œuvre de Bacon, ou en France avec Descartes. Pascal en a proposé une théorisation systématique : le progrès se fonde anthropologiquement sur la spécificité de l’homme doté, à la différence de l’animal, de la capacité de se perfectionner sans cesse.
Si l’idée d’un progrès constant et régulier de l’humanité est ainsi très clairement énoncée dès le milieu du XVIIe siècle, le siècle dit des Lumières l’a chargé de significations nouvelles. Non seulement les sciences suscitent l’attente de voir s’accroître indéfiniment leur capacité explicative ainsi que leur aptitude à transformer positivement les conditions de la vie humaine par la production de savoirs utiles, mais on attend aussi d’elles qu’elles transforment l’homme lui-même en favorisant son émancipation intellectuelle, morale, politique et sociale. Pour autant, l’optimisme du siècle des Lumières demeure prudent et la possibilité de stagnation, voire de régression et de rétrogradation n’est pas écartée. Le message critique de Jean-Jacques Rousseau surprend mais est entendu.
C’est donc au XIXe siècle seulement avec le positivisme puis le « scientisme » que la confiance dans la valeur à la fois théorique et pratique des sciences s’est affirmée avec le plus de force, donnant ainsi naissance à ce que certains n’ont pas hésité à baptiser la « religion du progrès ». La science est estimée désormais seule capable de résoudre toutes les questions, aussi bien théoriques que pratiques que l’humanité est susceptible de se poser, tandis qu’est confirmée sans réserve la capacité des hommes à ouvrir la voie d’un progrès linéaire, continu et irréversible, sur le plan à la fois intellectuel, social et moral.

Les désillusions du progrès

Et pourtant, le XXe siècle est celui des « désil­lusions du progrès ». D’abord, un scepticisme nouveau resurgit. La prétendue « crise de la science » repose avec acuité, bien que sous une forme forcément nouvelle, la question de la nature de la science, de son rôle et de sa valeur. L’invention des géométries non euclidiennes, la construction de la thermodynamique, l’énoncé de la théorie de la relativité restreinte, la théorie des quanta remettent en question les théories scientifiques qui paraissaient les plus assurées : la géométrie euclidienne, la mécanique galiléo-cartésienne, la mécanique newtonienne. Or c’est précisément sur ces théories, jugées jusqu’alors absolument vraies, que le positivisme avait fondé sa prétention à faire de la connaissance scientifique le modèle de toute connaissance. Savants et philosophes s’interrogent donc à nouveaux frais sur la valeur de la science dans une intention, dans certains cas, nettement idéologique voire apologétique. Ainsi, tout un courant d’inspiration catholique, désireux d’en finir avec le positivisme républicain, proclame la faillite de la science, et fonde sur ses limites la légitimité des doctrines métaphysiques et religieuses. D’une façon générale, théories conventionnalistes ou relativistes de la science, qui trouveront ultérieurement une forme d’expression radicale dans le constructivisme, composent une nouvelle image de la science. Il est à peine besoin d’évoquer les interrogations soulevées par les catastrophes guerrières et génocidaires qui ont marqué l’histoire du XXe siècle, pour prendre la mesure de l’acuité des questions et de l’ampleur des inquiétudes que soulève en permanence le progrès des sciences et des techniques, dont la pensée marxienne a suggéré la dépendance dialectique à l’égard du mouvement plus général de l’histoire. 

*Simone Mazauric est philosophe et historienne des sciences. Elle est professeur à l’université de Lorraine.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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