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La Révolution d’Octobre 1917, quelques clefs pour la réflexion, Jacques Girault*

Dans l'histoire du monde, 1917, comme 1789, sert de référence aux peuples dominés par un système économique et social aliénant. Revenir  sur les conditions et sur la genèse de cet événement éclaire la compréhension des luttes de libération.

Examiner le sens de la Révolution d’Octobre ne doit pas faire oublier les conditions de son déclenchement, ce que nous appelons le contexte. La prééminence d’un monde rural caractérisé par l’archaïsme, s’accompagne du développement d’un secteur industriel. En Russie, l’inégalité économique et sociale règne et le peuple des campagnes ou des villes connaît une grande misère, d’autant qu’il faut financer l’armement. Politiquement, le tsarisme autoritaire, ébranlé par une première offensive libérale en 1905, essaye d’introduire des réformes exigées par les succès des idées nouvelles (suffrage universel, réforme agraire, idées socialistes). Le peuple, jusqu’alors écarté, a pu s’exprimer, notamment dans les soviets ouvriers créés lors des grèves, sorte de comités de grèves, dirigés par des socialistes où les militants bolcheviks pouvaient diffuser leurs analyses. Les réformes promises sont souvent contournées. Aucune force politique n’apporte de solutions viables : soit parce que les réformes tentées n’améliorent pas l’état économique et social, soit parce qu’on n’envisage que des solutions insurrectionnelles. Pour éviter ces deux voies, des forces politiques s’expriment depuis 1905 à la Douma élue. Dans cette assemblée, dominée au début par les KD (membres du Parti constitutionnel démocratique), partisans d’une évolution par des mesures constitutionnelles, des voies différentes s’expriment avec les socialistes. La Douma a connu une vie troublée et en 1917 est dominée par la droite (KD et octobristes) alors que la gauche (mencheviks et socialistes révolutionnaires) pense qu’il faut par des mesures libérales donner une place dans la vie politique à la bourgeoisie.  En dépit de leurs divergences, ces forces politiques proposent des mesures en demi-teinte qui toutes échouent d’autant plus que la conduite de la guerre provoque une augmentation croissante des dépenses militaires déjà fort élevées puisque le pouvoir entendait réparer l’humiliation de la défaite lors de la guerre contre le Japon (1905).

Formation du soviet de Petrograd

La situation internationale s’est dégradée, la guerre depuis 1914 n’a pas déclenché une adhésion populaire, les militaires subissent des échecs. Aussi les grèves et les manifestations ne cessent-elles pas, notamment dans la capitale Petrograd d’autant que la conduite de la guerre provoque un durcissement des conditions économiques et sociales. Le peuple, épuisé, aspire à la paix et exige des mesures de justice sociale.
La situation politique se caractérise par une carence du pouvoir tsariste et par des luttes sans issue entre partis. Aussi le poids des associations et des divers comités s’accroît-il. Cette dispersion ouvre la voie aux bolcheviks qui entendent modifier radicalement les structures du pays et de la société dans un processus révolutionnaire mondial.
En février 1917, la colère populaire est telle qu’un mouvement de grande ampleur commence. On ne supporte plus la pénurie, l’absence d’une volonté politique des gouvernements, le poids de la guerre. La formation du soviet de Petrograd, le 27 février, permet l’organisation de journées insurrectionnelles et le tsar Nicolas II abdique. Un gouvernement provisoire se forme avec deux forces dominantes dans la Douma. Aux libéraux du prince Lvov au pouvoir jusqu’en avril, succèdent les socialistes, avec Kérenski, qui dirigent, à partir d’avril, des gouvernements de coalition. Les dirigeants bolcheviks (Lénine et Trotsky) apparaîssent au grand jour mais les militants restent minoritaires dans le mouvement d’opposition. Les gouvernements provisoires successifs refusent de conclure la paix. Ils ne parviennent pas à approvisionner les villes et ne prennent pas de mesures réformant profondément l’économie rurale. Pour s’imposer, ils décident des mesures contre les bolcheviks en progrès. La dégradation de la situation militaire (défaites, lassitude des soldats) correspond à la poussée des militants bolcheviks dans le soviet de Pétrograd. Un putsch militaire en août prive le gouvernement du soutien de l’armée contre les manifestations. Lénine remet en cause ses analyses d’avril sur une possible prise du pouvoir pacifique. Il parvient à convaincre ses camarades que la prise du pouvoir est possible contre les socialistes mencheviks. L’insurrection déclenchée, le pouvoir s’effondre les 24-25 octobre. Le conseil des commissaires du peuple prend deux décrets qui répondent aux demandes du peuple, la paix (qui conduit à l’ouverture de négociations avec l’Allemagne conduisant à un armistice en décembre 1917 et au traité de Brest-Litovsk), la terre (abolition sans indemnité de la grande propriété). Ces deux mesures répondent aux demandes populaires de paix (d’où l’accord des soldats) et de la paysannerie (depuis l’été les paysans occupent des domaines possédés par les nobles). Reste l’application du programme par les seuls bolcheviks après la dissolution  de l’assemblée constituante en janvier 1918…

Les bolcheviks : une prise de pouvoir insurrectionnelle
pour un programme de ruptures

Les libéraux et les socialistes, au pouvoir depuis février 1917, se sont  discrédités, faute d’une réelle volonté transformatrice. Face à cette carence, les bolcheviks proposent leur programme novateur. Jouant le vide politique, ils parviennent à le populariser. L’échec de la conquête légale du pouvoir incarnée par les mencheviks laisse la place à une possible victoire des bolcheviks par des voies insurrectionnelles conformément aux analyses de Lénine. Reste à étendre au pays les conséquences de la prise du pouvoir politique dans la capitale Petrograd. Il faut donc pour cela l’appui populaire. Le peuple ne peut plus supporter les conséquences de la dégradation économique, héritées de l’organisation socio-économique et accentuées par la conduite de la guerre. Une initiative politique, la conclusion de la paix séparée, s’accompagne d’initiatives sociales proposées par les militants bolcheviks dans le pays. Le tout répond à la demande du peuple qui soutient le nouveau régime. L’événement révolutionnaire l’emporte ; reste à le prolonger dans l’ensemble de la Russie et dans le monde pour qu’il ne soit pas qu’un rêve ! Commencent alors les difficultés car il faudra tenir compte des particularités de chaque parti socialiste. Pour cela, une Internationale communiste créée le 4 mars 1919, sera chargée de généraliser la révolution dans chaque pays.
Cette révolution réussie se traduit par une espérance, répandue en Russie et ailleurs, d’une possible transformation économique, sociale, politique et culturelle. Dans l’histoire du monde, 1917, comme 1789, sert de référence aux peuples dominés par un système économique et social aliénant. Revenir périodiquement sur les conditions et sur la genèse de cet événement, qui ne devrait pas être un modèle unique, permettrait de mieux comprendre les luttes de libération à condition de réfléchir sans volonté dénigrante ou hagiographique. Un tel exercice, difficile à objectiver, doit constituer une des conditions de l’affirmation du rôle de la connaissance historique pour mieux comprendre le présent et l’avenir.  n

*Jacques Girault est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Paris-XIII.

La Revue du projet, n° 22, décembre 2013
 

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