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De quoi la crise est-elle le nom ? Gérard Streiff

La crise est partout. Le mot est utilisé jusqu’à l’overdose. Curieusement, plus on en parle, moins on dit de quoi il retourne. C’est LA crise. Comme une rengaine anxiogène qui se suffirait à elle-même. Un enfumage idéologique, souvent. Redonner du contenu à la chose n’est pas sans intérêt...

                Le mot crise a une longue histoire. Dans sa version grecque, le mot a manifestement un double sens. La krisis venait du verbe krinein distinguer, juger, et s’appliqua d’abord à la médecine : on pointait le mal, on établissait le diagnostic. Dans le langage médical, le mot a conservé cette ambivalence. Le Robert rappelle qu’en médecine, la crise est « un moment d’une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif en bien ou en mal ». Il en est de même dans la langue chinoise, où le mot est représenté par un double idéogramme dont l’un dit danger et l’autre occasion. Plus près de nous, Antonio Gramsci eut cette formule : « La crise, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître. » On est assez loin de cette stimulante dualité aujourd’hui, dans les média, où la crise, identifiée à la catastrophe, est mise à toutes les sauces. C’est certainement le mot qui vient en tête du hit-parade du vocabulaire politique ou médiatique. Le président Hollande a semblé découvrir la crise dans son discours de Châlons-en-Champagne, en août : « Mon devoir, c’est de dire la vérité aux Français : nous sommes devant une crise longue qui dure depuis maintenant plus de quatre ans. » Bigre ! Son prédécesseur avait déjà tiré la même ficelle durant son quinquennat puis au long de sa campagne présidentielle. Des maniaques ont même calculé que Sarkozy avait prononcé huit fois le mot crise lors de ses (courts) vœux aux Français le 31 décembre 2011, une fois par minute.

Le mot, donc, est partout. Les média en sont gourmands et on y met un peu n’importe quoi. C’est tour à tour, ou successivement, la crise des subprimes, la crise bancaire, la crise financière, la crise économique, la crise sociale, la crise de la dette, etc. À présent, on parle le plus souvent de LA crise tout court. Comme le dit un chercheur au CNRS, Damon Mayaffre, « il y a un consensus sur le signifiant, un accord tacite, et un flou, un non-dit sur le contenu. » Dans La crise sans fin, l’universitaire Myriam Revault d’Allonnes écrit : « La crise est un singulier collectif qui englobe des registres aussi différents que l’économie, la finance, la politique, la culture… La notion de crise lie indissolublement la réalité objective et l’expérience que nous en avons. (...) La crise, nous n’en voyons pas l’issue : elle est la trame de notre existence ».

Bref, la crise, c’est « la cata ». Point. On voit l’intérêt de ce genre de rhétorique. C’est le bon moyen pour pousser au repli, au fatalisme, au défaitisme, le mot magique pour éteindre tout espoir. Que répondre à cet apparent bon sens : « Que voulez-vous, c’est la crise ? » L’hiver dernier, au Petit Palais, la société IPSOS dévoilait une étude sur l’opinion publique mondiale et la crise. L’enquête établissait : UN, que l’opinion du Nord était beaucoup plus sensible à cette notion que celle du Sud ; DEUX : qu’en Occident, la notion « alimentait le pessimisme » ; TROIS : qu’elle s’accompagnait d’un doute sur le politique, ne nourrissait pas forcément l’opposition, étant entendu qu’ « ils » faisaient tous la même chose. « En France, dit l’enquête, la crise [...] marque un tournant. Elle accentue certains traits caractéristiques de l’opinion publique : montée du pessimisme qui empêche de se projeter dans un monde heureux, renforcement des craintes pour sa situation personnelle, rejet de la mondialisation, défiance à l’égard de l’euro. [...]  Elle [...]  réactive les critiques sur l’efficacité du politique et réduit la confiance accordée à la gauche et à la droite pour gouverner le pays, tout comme la capacité projetée du prochain président à améliorer la situation des Français ».
Des politiques surfent sur cette espèce de déprime collective. Le Monde Économie, traitant du bilan largement insuffisant de la présidence Obama, titrait : « États-Unis : la crise a étouffé la volonté de changer de modèle. »
Pourtant il y a un problème. Les pouvoirs jouent de l’imprécision de la notion de crise mais ils prennent le risque de laisser le mot ouvert à diverses interprétations. Dans le Figaro Économie du 17 septembre, un chroniqueur pointe l’enjeu ; il se plaint de ce côté fourre-tout du mot : « Nous ne prenons plus la peine de spécifier le domaine économique, financier ou social de la crise. Ce tic de langage est la marque de notre désarroi ». Il poursuit : « Les commentateurs ont renoncé à examiner objectivement les tenants et aboutissants de la crise, car un poisson est incapable de décrire l’aquarium dans lequel il nage. Le grand défaut d’une telle attitude est de présenter la crise comme un être exogène, une météorite, un Léviathan alors que le désordre est d’abord dans nos têtes ».

C’est aussi une manière de reconnaître que la bataille pour l’interprétation de la crise est en cours. Il y a là un espace à prendre. Les communistes, les économistes marxistes, ont bien des choses à dire. La notion de crise leur est familière. Dans le Dictionnaire critique du marxisme de Labica-Bensoussan, au terme crise, on peut lire que si le mot n’a pas attendu les marxistes pour se voir appliquée à l’économique et à la politique, « l’apport de ceux-ci consiste justement en une conception de l’Histoire, matérialiste et dialectique, qui permet de la penser comme un processus, scandé par une alternance de phases de stabilité structurelle (où les rapports sociaux se reproduisent sans changement autre que quantitatif) et de phases de mutations qualitatives, ouvertes par les crises ». Le texte proposé à la réflexion des communistes pour leur 36e congrès parle de « conjugaison de crises (qui) finit par plonger l’humanité dans une véritable crise de civilisation. Une crise, du sens et de l’imaginaire. Une crise existentielle qui interroge les rapports entre les êtres humains et leurs rapports à la nature ». Et ajoute : « Plus la crise est comprise et interprétée, plus les solutions se dessinent et plus l’espoir pourra gagner du terrain. » n

Contre la pensée unique

Des succès de librairie

Avec la crise, les économistes hétérodoxes ont envahi les rayons livres. Des écrits qui entraînent de véritables débats de société. Les livres de Joseph Stiglitz, Dominique Plihon, Paul Boccara, Frédéric Lordon, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Daniel Cohen, pour ne citer qu’eux, prennent place en devanture des librairies. Depuis la crise, les ventes explosent. En quatre semaines, 35 000 exemplaires du dernier livre du prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, le Prix de l’inégalité, ont été vendus. Tout comme le second livre des Économistes atterrés qui dépasse les 20 000 exemplaires vendus, juste après le succès de leur manifeste et les 90 000 exemplaires qui sont entrés dans les foyers. Un engouement nouveau  « Tous ces économistes ont publié, dans l’ombre, des ouvrages grand public depuis de nombreuses années, explique l’éditeur Henri Kléber. [...]  Aidés par la crise  », les économistes hétérodoxes sont devenus plus visibles et mieux reconnus. Les grandes maisons d’édition, comme Fayard, le Seuil, qui rechignaient à l’époque à les publier, n’hésitent plus. Sans toutefois être traités avec leurs collègues néolibéraux à égalité, certains ont droit, à des doses très homéopathiques, aux plateaux télé, aux débats, aux matinales des radios, ou sont interviewés dans les journaux et magazines. « Nous affrontons une crise monumentale qui a failli mettre tout par terre. Les journalistes s’interrogent sur les analyses orthodoxes néolibérales qui n’apportent pas de solution à la crise  ; ils sont désormais plus ouverts à des analyses différentes. Pour autant, les dogmes du pouvoir ne bougent pas, l’austérité reste la règle et les réformes radicales ne voient pas le jour  », pointe l’éditeur. Mais le mouvement se poursuit avec l’intention de démontrer que la crise n’est pas seulement économique. De Capitalisme et servitude. Marx et Spinoza, de Fréderic Lordon, à la Crise de civilisation, de Paul Boccara, en passant par l’Empire de la valeur, d’André Orléan, les économistes montrent leur envie de dépasser le champ de l’économie et de se tourner vers une approche plus philosophique de la critique du système capitaliste. »

Clotilde Mathieu, L’Humanité, 12 octobre 2012

La Revue du projet, n° 22, décembre 2013
 

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