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Les Voies de la créolisation, Essai sur Édouard Glissant, Alain Ménil

De l’Incidence éditeur, 2011

Par Victor Thimonier
Un an après la disparition du poète Édouard Glissant, le philosophe Alain Ménil a publié, en novembre 2011, un ample livre (630 pages), qui rend hommage à un aspect peu connu de l’œuvre de Glissant, son travail de philosophe et d’essayiste, qui méritait d’être étudié en détail.  De Soleil de la conscience (1955) à L’imaginaire des langues (2010), en passant par le Traité du tout monde (1997) et Philosophie de la relation (2009), c’est toute l’œuvre philosophique de Glissant qui est ici présentée, critiquée et éclaircie.
Il s’agit avant tout d’un livre de philosophie critique, il en a l’exigence et la rigueur. On traite ici des thèmes chers aux postcolonial studies (études postcoloniales), avec comme point de mire les concepts essentiels et sans cesses mouvants forgés par Glissant de « Tout-Monde » et de « Créolisation ». Alain Ménil se défie des préjugés et de la sclérose rapide des concepts et cherche à éviter les explications univoques, faciles. Il s’éloigne des termes « à la mode » pour revenir à un questionnement plus complet, parfois plus intime, sur l’identité et le métissage, tant sur le plan politique que sur le plan esthétique. Deux chapitres miroirs portent ainsi sur l’œuvre de la relation : Esthétique et poétique/ Éthique et politique.
Une part de l’ouvrage touche à l’intimité et à l’histoire de son auteur. On a ce curieux sentiment, souvent agréable, de ne jamais s’en aller trop loin d’Alain Ménil. Sa présence est sensible, mais toujours avec délicatesse et élégance, comme dans ce très beau chapitre : « Contrepoint personnel », où l’histoire simple de l’auteur révèle la complexité d’une double appartenance. Sans faire exemple, cette vision individuelle dévoile une facette des questions qui traversent l’œuvre de Glissant. C’est dans ce creuset intime que se développe la pensée des « Mondes temporels vécus » qu’Alain Ménil applique tant à Glissant qu’à lui-même : cette singularité de l’écriture et du concept, cette subjectivité de la perception qui empêche le manichéisme abrupt et qui permet d’envisager la relation selon le paradigme de l’individu intime et non selon une appartenance absolue à un monde prédéfini. Les mots fusent, multiculturalisme, politique, créolité, identité, colonialisme, métissage, différence, et souvent tout leur sens s’éclaircit dans l’ouvrage. Alain Ménil fait jouer les reliefs et le lecteur comprend vite que tout n’est pas qu’une simple question « d’appartenance ». Les mots communiquent et s’étendent, la pensée de Glissant entre en échos avec ses vers et avec ses contemporains, Césaire, Frantz Fanon. On ressort pleins de vivantes questions, et elles sont parmi celles qui font du bien.
Alain Ménil ne laisse plus entendre sa voix que dans ces lignes. Disparu il y a peu, cet essai est son dernier ouvrage. Cette voix aussi mérite d’être entendue.

La Revue du projet, n° 21, novembre 2011
 

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