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Le Néolibéralisme, Florian Gulli

Qu’est-ce que le « néolibéralisme » ? Que peut-on faire politiquement de ce concept ? N’est-il qu’une manière honteuse de parler de quelque chose que l’on connaît très bien et depuis longtemps, à savoir le capitalisme ? Ou met-il en lumière une réalité nouvelle devant laquelle les analyses classiques étaient restées aveugles jusque-là ?

Les ouvrages de Serge Audier, d’une érudition extrême, rappellent que le néolibéralisme a d’abord été une doctrine (élaborée entre autres par F. Hayek, L. Rougier, J. Rueff, W. Röpke, A. Rüstow). Née dans les années 1930, sa première ambition fut de répondre philosophiquement à la crise généralisée du modèle libéral, rejeté de toute part, tant par les partisans de la planification socialiste que par ceux du capitalisme organisé. La valeur théorique de ce type d’approche est indéniable : elle redonne au néolibéralisme toute sa complexité, loin des caricatures. Le néolibéralisme n’a rien d’une doctrine unifiée, il est une constellation d’auteurs aux analyses distinctes, parfois divergentes, voire contradictoires.
Néanmoins, cette investigation théorique est difficilement utilisable politiquement. D’abord, parce qu’à force d’insister sur la pluralité du néolibéralisme, on en vient à ne plus comprendre ce qui fait son unité. Ensuite, parce que cette lecture s’en tient (et c’est évidemment son droit) à la philosophie néolibérale, laissant de côté ce que l’on pourrait nommer le « néolibéralisme réellement existant », celui dans lequel nous nous débattons.

Un gouvernement des âmes

Dans le sillage des analyses de Michel Foucault, Pierre Dardot, Chrisitian Laval et Maurizio Lazzarato (la liste n’est pas exhaustive) proposent, quant à eux, une analyse de la réalité néolibérale. La focale se déplace de la philosophie vers la « société néolibérale » et ses rapports de pouvoir. La société néolibérale est l’ensemble des dispositifs qui tendent à produire une subjectivité néolibérale, c’est-à-dire une subjectivité spontanément accordée aux exigences de la compétition économique. C’est là que réside l’originalité de cette approche : l’attention portée aux processus de subjectivation. Dans La nouvelle raison du monde, Dardot et Laval placent au cœur de leurs analyses le « néomanagement » qui mobilise non seulement les corps mais aussi les âmes au service de l’entreprise. Les techniques prolifèrent : coaching, « analyse transactionnelle », « programmation neurolinguistique », etc. ; toutes subordonnées au même but : renforcer le moi afin qu’il soit en mesure de supporter la guerre économique et de s’y imposer. De son côté, Lazzarato montre, dans La fabrique de l’homme endetté, que l’économie néolibérale de la dette dépossède les débiteurs de leur avenir en les soumettant à l’exigence du remboursement, en même temps qu’elle les disqualifie moralement et les culpabilise (on se rappelle la formule « PIGS » pour désigner les pays endettés de la zone euro, le Portugal, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne).

Dans cette perspective, le néolibéralisme est avant tout un gouvernement des âmes ; le management et l’endettement (d’autres dispositifs existent assurément) étant ses bras armés. Ainsi pour les néolibéraux, l’homo oeconomicus n’est pas une description de l’homme. Il s’agit de tout autre chose ; de la définition de l’homme tel qu’il devrait être, pour la plus grande utilité de l’entreprise. Le néolibéralisme se propose de fabriquer ce nouvel homme au moyen d’un dressage quotidien et parfois insensible. Nulle conspiration ici, mais un projet assumé ; Margaret Thatcher déclarait dans le Sunday Times en 1988 : « the object is to change the soul » (le but est de changer l’âme).

On peut peut-être reprocher à ces analyses d’inspiration foucaldienne de faire l’impasse sur le concept d’aliénation qui semble pourtant tout indiqué pour entreprendre la critique de la fabrication néolibérale de la subjectivité. Il s’agit d’affirmer que les dispositifs néolibéraux sont profondément aliénants, c’est-à-dire contraires au libre développement de la nature humaine. Critiquer le néolibéralisme à partir de l’idée de nature humaine fera sans doute sourire certains marxistes. Il n’empêche ; Yvon Quiniou le rappelait encore récemment : « il y a des besoins, des capacités génériques, propres à tous les hommes, donc des “invariants” naturels dont seule l’admission permet de parler scientifiquement d’aliénation puisqu’elle réside dans leur extinction » Le regain d’intérêt actuel pour l’aliénation, la souffrance au travail et, ceci impliquant cela, pour les ouvrages de jeunesse de Marx, n’est pas sans rapport avec la diffusion des principes d’organisation néolibéraux.

Pour terminer ce rapide tour d’horizon, il est indispensable de mentionner les analyses marxistes, ou « altermarxistes », de Gérard Duménil et Dominique Lévi. Ces auteurs voient dans le néolibéralisme, le visage du capitalisme contemporain. Le mot « néolibéralisme » ne désigne donc pas le noyau dur, transhistorique, du capitalisme, à savoir l’accumulation, mais la forme qu’elle revêt à partir des années 1970. Dans Crise et sortie de crise. Ordre et désordres néolibéraux, Duménil et Lévi font des rapports de classes le centre de gravité de leur analyse. Le « néolibéralisme » est, selon eux, le résultat d’une phase de la lutte des classes. Les classes capitalistes ont entrepris une sorte de reconquista visant au rétablissement de leurs pouvoirs et de leurs revenus, pouvoirs et revenus ayant connu un net recul durant le « compromis social-démocrate » qui avait suivi la Seconde Guerre mondiale. Aux États-Unis, de 1945 à 1970, les revenus du 0,1 % des ménages les plus riches n’ont cessé de décroître. En Europe, les programmes des organisations de gauche proposaient d’accentuer encore ce recul. Le néolibéralisme fut une réplique, un nouveau compromis. La reconquista se fit sur tous les plans : création de nouvelles institutions financières, nouvelles réglementations monétaires, précarisation du travail, instrumentalisation du chômage, création de cercles de réflexion, reprise en main des universités. Nouveaux rapports de force, nouvelle hégémonie.

Néolibéralisme et capitalisme ne sont pas synonymes

L’usage du mot « néolibéralisme » n’est donc en aucun cas le symptôme d’une critique sociale affaiblie, effrayée par l’emploi du mot « capitalisme », désormais tabou. Néolibéralisme et capitalisme ne sont pas synonymes. Entre ces deux termes, il n’y a pas à choisir ; il faut les assumer tous deux et en même temps.

Les analyses du néolibéralisme réellement existant donnent à voir une réalité complexe, un écheveau de rapports de pouvoir difficile à démêler. Il n’y a plus désormais un lieu de domination, mais de multiples sites. Le néolibéralisme nous concerne comme producteur, évidemment, mais aussi comme consommateur. Mais aussi comme résidant de telle ou telle ville puisqu’on peut parler, à l’instar du géographe marxiste David Harvey, d’une véritable production néolibérale de l’espace urbain. Et encore comme étudiant, l’Université intégrant la logique concurrentielle.
Se passer de ce vocable, pour se replier sur la catégorie plus classique de « capitalisme », ce serait faire perdre à l’analyse une grande partie de sa proximité avec le réel. Ce serait hypothéquer grandement les perspectives de dépassement de cet ordre économique.

 

Bibliographie :

Serge Audier, Le colloque Walter Lippm ann, Aux origines du
« néolibéralisme
»,Le Bord de l’Eau, 2012.

Serge Audier, Néolibéralism e(s), Une archéologie
intellectuelle
, Grasset, 2012.

Pierre Dardot, Christian Laval, La nouvelle raison du monde,
Essai sur la société néolibérale
, La découverte, 2010.

Gérard Duménil, Dominique Lévi, Crise et sortie de crise.
Ordre et désordres néolibéraux
,PUF, 2000.

La Revue du projet, n° 21, novembre 2011
 

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