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Réconcilier le citoyen avec la science,Yves Boubenec*

Je suis citoyen ; l’État m’y a préparé. Ou plutôt aurait dû m’y préparer, car aux questions « Suis-je capable de me défendre contre des arguments fallacieux ? », « Comprends-je le monde dans lequel je vis ? », la réponse par l’affirmative n’est pas aussi évidente qu’elle devrait l’être. Il nous semble que la science est un outil puissant pour attaquer ce problème.

L’éducation est un élément essentiel de la formation du citoyen. Dans une démocratie, l’État doit éduquer les citoyens et c’est à l’école qu’incombe la mission de fournir un bagage culturel à chaque Français, quel que soit son statut social. Cette éducation est censée être un terreau sur lequel l’esprit critique va germer et se développer. À terme, un citoyen doit être apte à raisonner par soi-même, à proposer un (contre-)argumentaire et à se forger une opinion pour voter ou s’engager en conséquence. Dans cet objectif, il est crucial que tout un chacun puisse avoir accès au panel le plus large possible de connaissances, car bien souvent les débats citoyens ne sont pas circonscrits à un unique domaine de réflexion. Le corpus minimum de savoirs est distribué entre les matières classiquement enseignées jusqu’au lycée : histoire, géographie, lettres et philosophie et enfin mathématiques et sciences (physique/géologie/biologie). Le but est ici de s’interroger sur l’influence de la connaissance scientifique sur notre vie de citoyen ainsi que sur notre manière de penser et de considérer le monde.

Des chiffres et des … logiques
La société dans laquelle nous vivons est submergée d’informations. Le monde nous est montré en termes chiffrés ; budget de l’État, sondages d’opinion, graphiques de progression du chômage, rien n’y échappe. Force est de reconnaître que nombre d’entre nous n’est pas à l’aise avec de simples pourcentages et que la significativité d’un sondage ou d’une estimation nous est obscure. D’ailleurs, les filières dites « littéraires » accentuent ce phénomène en entretenant une peur des chiffres et un sentiment d’exclusion vis-à-vis des connaissances scientifiques. De fait, une des lacunes de l’éducation mathématique et scientifique actuelle, c’est le manque total de familiarisation avec les chiffres. Les sciences servent à rendre concrètes les mathématiques ; calculer un pourcentage, manipuler des ordres de grandeur, des échelles… Quoi de mieux pour relativiser la précision des sondages ou comprendre les politiques économiques de l’État ?
On peut même se prendre un instant à rêver d’une décrédibilisation de M. Lenglet, économiste télévisuel en chef durant la campagne présidentielle 2012, brandissant ses petits graphes hors de tout contexte économique, n’hésitant pas à jouer sur les échelles de ses graphiques pour montrer les tendances qui le servent au mieux.

Le cerveau apprend et conçoit le monde en termes statistiques : les troncs des arbres sont le plus souvent verticaux, la mer le plus souvent bleue, les voix de femmes plus souvent aigües, etc… Nous jugeons tout au long de notre vie de la vraisemblance des interprétations à donner à notre environnement. Ce faisant, nous sommes parfois pris en défaut car ces estimations peuvent nous induire en erreur. Si l’on ne fait pas preuve d’esprit critique, la manière et la forme sous lesquelles nous sont présentées des données peuvent influer grandement sur les conclusions que nous en tirons, de la même manière que notre perception peut être trompée par une illusion. Les études en communication s’appuient sur ce genre de biais dans nos raisonnements pour influencer nos décisions et nos comportements, une approche typique de la programmation neuro-linguistique (PNL). La raison permet alors de distinguer le vrai du faux. Selon Jean-Pierre Kahane : « toutes les sciences ont en commun, un certain exercice de la raison, c’est-à-dire de la mémoire, de l’imagination, de l’esprit critique, de l’aptitude à la mise en forme, que l’on peut appeler la méthode scientifique sans chercher par-là à trop la formaliser ». Les sciences sont un moyen d’acquérir une rigueur de raisonnement qui est essentielle pour éprouver la solidité d’une rhétorique.  À ce propos, le documentaire Ce n’est qu’un début de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier nous montre une école maternelle où des enfants de 4-5 ans apprennent en quelques mois à s’écouter entre eux et à s’exprimer clairement, de manière (plus ou moins) logique. Cela nous donne toutes les raisons d’être optimiste quant aux capacités de l’être humain à raisonner et à argumenter. Un raisonnement scientifique doit s’appuyer sur un ensemble d’arguments et de preuves liés de manière logique, sans laquelle la démonstration s’effondre. Exactement ce qu’il est nécessaire de maîtriser pour décortiquer les liens de causalité qui nous sont présentés dans les média, sans démonstration. Par exemple, « L’espérance de vie se rallonge DONC il faut travailler plus longtemps ». Pardon ?

Le monde à travers le prisme
du savoir

Ce qui fait en partie la beauté de la culture scientifique, c’est qu’elle se partage. C’est un bien « compossible » comme le dirait Normand Baillargeon, c’est-à-dire qu’il peut appartenir à plusieurs personnes en même temps, à l’inverse d’un bien matériel ou d’un brevet. C’est aussi pour cela qu’il faut favoriser sa diffusion. Ce n’est pas parce que quelqu’un m’explique pourquoi la nuit est noire qu’il perd possession de cette connaissance.
La science ne se constitue pas en vase clos. Les savoirs issus de la recherche se répondent entre eux. Néanmoins, ils ne demandent pas mieux que de répandre dans la société leurs réponses et hypothèses les plus essentielles à la compréhension du monde et de nous-mêmes. L’objectif est simple : faire en sorte que comprendre son environnement soit à la portée de tous. Des exemples courants (pourquoi est-ce que j’éternue quand je regarde le soleil ?) peuvent déboucher sur des considérations bien plus générales (comment mon œil envoie-t-il une information visuelle à mon cerveau ?), voire philosophiques (qu’est-ce que la perception visuelle ? comment se crée-t-elle ?).
Attention toutefois ; il ne s’agit pas non plus de prôner la diffusion d’un savoir scientifique détaillé et exhaustif. Avoir connaissance de quelques obscures cascades chimiques ou de la phylogénie du condylure à nez étoilé n’est clairement pas notre propos. Ce qui importe le plus dans la science, ce sont des concepts larges et généraux, et qui donc intriguent l’humain depuis des siècles. Les mythes de nombre de civilisations témoignent du besoin de l’esprit humain d’expliquer chaque aspect du monde, tel que le mit en évidence Claude Lévi-Strauss. La science a aujourd’hui un certain nombre de réponses à apporter à ces questions. Toutefois c’est assez rarement qu’elle a l’opportunité de toucher largement les citoyens. Le plus souvent, c’est autour de termes à la mode que se cristallisent les débats scientifiques médiatisés : nanoparticules, nucléaire, OGM… Mais il faut remarquer combien ces mots-clés recoupent plus des notions d’ingénierie que des concepts de recherche fondamentale. Il est crucial que les axes de la diffusion scientifique soient indépendants des thèmes médiatiques. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils seront aux antipodes les uns des autres. Par exemple, la génétique permet d’aborder la problématique des OGM, de leur construction, mais aussi des dangers de la radioactivité. La cadre de la recherche fondamentale apporte un éclairage en contre sur les débats scientifiques d’actualité. En bref, il faudrait partir de connaissances larges pour être capable d’appréhender des problématiques plus spécifiques.

Qui manque dans la danse ?

Jusqu’ici, nous avons insisté sur les implications de la diffusion de connaissances scientifiques dans la société. Encore une fois, nous ne prônons pas une uniformisation des citoyens où chacun serait un scientifique en devenir. Par contre, nous pensons que les chercheurs doivent rentrer dans la danse de la diffusion du savoir. Il est fondamental qu’ils en soient des pleins acteurs. Pour cela, il faut les décomplexer et donner le goût à chaque scientifique d’expliquer aux citoyens non pas le petit périmètre de sa recherche mais des notions plus générales. La communauté des citoyens fournit au chercheur les moyens matériels de sa recherche pour faire progresser la connaissance mais ce n’est pas tout. Nous estimons que le scientifique doit faire le parcours inverse et participer au processus de dissémination des savoirs.
Pour ce faire, il existe déjà de nombreuses structures et manifestations dont nous ne citerons que les plus connues : Palais de la découverte, Cité des sciences, Fête de la science, Nuit des étoiles, Semaine du cerveau, la plateforme Curiosphere de France Télévisions… Malgré la difficulté d’obtenir parfois des crédits, ces organismes jouissent d’une large popularité. Un certain nombre de scientifiques participe bien sûr à ces manifestations mais un nombre certain ne voit pas vraiment l’importance et la nécessité d’y prendre part. Il faut faire prendre conscience aux acteurs de la recherche de l’intérêt des citoyens pour la science.
Nous suggérons aussi de mettre l’accent sur la culture scientifique durant l’éducation scolaire c’est-à-dire a) enseigner les mathématiques en interaction avec les autres disciplines afin d’en faire un vrai outil et b) diversifier les thèmes scientifiques enseignés dans les programmes de l’éducation nationale. Une culture large, généraliste et des méthodes de réflexion sont plus essentielles que l’enseignement de thèmes d’actualité ou à la mode. Pour y parvenir, les scientifiques devraient intervenir plus largement en milieu scolaire, pour y expliquer ce qu’est la recherche, la démarche intellectuelle et pratique qu’elle demande et les découvertes qui y ont été faites. Il faut arrêter de faire du chercheur un personnage en blouse blanche devant de mystérieuses éprouvettes (image généralement véhiculée par les média).

In fine, on peut légitimement espérer que l’intérêt pour la science amènera enfants et adultes à une meilleure maîtrise du bagage citoyen : se familiariser avec les  manipulations numériques, avoir un cadre de compréhension du monde, être capable de peser la validité d’un raisonnement.

*Yves Boubenec est Docteur en neurosciences.

La Revue du projet, n° 21, novembre 2011
 

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