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La littérature et le pouls chaviré du monde, Gérard Streiff

Où en est la littérature ? Assisterait-on à un retour du réalisme ? Peut-on parler du monde sans perdre son âme ? Plus de réel, est-ce moins d'imaginaire ? Deux thèmes reviennent fort en cette rentrée 2012 : l'entreprise et la science. Entre commentaires et polémiques, échos d'un débat qui n'en finit pas de rebondir.

    Au printemps dernier, ce fut une mini-campagne au beau milieu de la campagne électorale elle-même. Dans les colonnes du journal Le Monde, le 19 mars, l'écrivain Charles Dantzig (dernier ouvrage paru, Dans un avion pour Caracas, Grasset, 2011) signait un article polémique intitulé « Du populisme en littérature ». Le surtitre était martial : « La fiction et la création littéraire sont aujourd'hui dominées par des romans en forme de reportage où triomphe un réalisme d'origine célinienne, aussi vulgaire que malsain ». Populisme, vulgarité, le ton était donné. Ce n'était pas tout à fait un hasard si ce papier tombait à ce moment-là, avec ces mots-là. Dantzig entamait son pamphlet ainsi : la politique barbote dans le populisme, la littérature aussi. Il y fustigeait le réalisme : « illusion », « utilitaire, remplaçable et remplacé », à la forme « plaintive et menaçante ». Il notait : « Le réel fluctue suivant l'état de puissance politique de tel ou tel parti. Dans les années 1950, c'était toute la littérature du « réalisme socialiste » […]. Dans les années 1990, dirais-je, le réel est passé à la réaction. » Du réalisme socialiste au réalisme réactionnaire ? Pour Dantzig, la littérature va mal, obligée qu'elle serait de décrire le monde, de s'engluer dans le réalisme, de traiter d'histoires vraies. Il s'offusquait que les romans d'aujourd'hui parlent de guerre, de faits divers, de nazis (Jonathan Littell et Les bienveillantes), de colonisation (on devine une pique contre Alexis Jenni et L'art français de la guerre, Goncourt 2011). Depuis le 11 septembre 2001 (sic), « la brutalité est lâchée dans les arts », elle est « soudain estampillée littérature ». La fiction serait « asservie au reportage ». Une sorte de tyrannie journalistique contrôlerait l'édition, l'actualité parasiterait le romanesque. Les réalistes-populistes auraient placé leurs hommes partout, imposeraient leur esthétique et leur « style épais, vaseux, déprimant ». D'ordinaire, ce genre d'amabilités visait la littérature « noire », voici la blanche concernée. L'autre nom d'auteur populiste cité dans l'article, catégorie Essais cette fois, était Stéphane Hessel, taxé de « faux gentil et vrai cabot ».

Une envie du monde

Tout le monde n'est pas de cet avis, heureusement. Frédéric Beigbeder (dernier ouvrage paru, Premier bilan après l'apocalypse, Grasset, 2011), par exemple, cite Oscar Wilde : « Un livre n'est pas moral ou immoral, il est bien ou mal écrit. » Il ajoute que l'envie de raconter des histoires vraies est aussi vieille que la littérature, voir Flaubert ou Stendhal. Ce qui importe, c'est le talent. Autre question : pourquoi la force persistante du roman réaliste ? Pour Beigbeder, « nous assistons à une double réaction (au sens chimique mais aussi au sens littéraire et politique) ; c'est un retour au classicisme, un recul pour se rassurer. Le roman français fait une pause car il est fatigué par le surréalisme, Les gommes, l'Oulipo, les expériences de toutes sortes, une litanie de belles révolutions manquées ».
Notons, en passant, que c'est une problématique proche qui a, en partie, traversé le festival d'Avignon, dont un critique pouvait dire : « L'avenir de la planète et les enjeux écologiques, la crise financière et ses conséquences, l'ultralibéralisme et les violences sociales... À Avignon cet été, plus que jamais, on entendra battre le pouls chaviré du monde. »

La rentrée littéraire a confirmé ce retour du réel, cette envie du monde. « Une rentrée littéraire politique » titre, en Une, le magazine Transfuge, dont l'éditorialiste écrit « […] je veux vous parler d'artistes émergents et frondeurs qui s'escriment, dans l'anonymat ou presque, à mettre en question le conformisme du monde, son conservatisme naturel. D'artistes, anonymes ou presque, énervés contre la falsification étouffante de notre société, son marketing triomphant, en art comme partout ailleurs. D'artistes, anonymes ou presque, répondant à l'injonction de Milan Kundera, de réintroduire du « brouillard » dans le réel. D'artistes, anonymes ou presque, qui vomissent sur l'académisme ambiant, cet embourgeoisement de l'art qui ressemble tant à la mort. »
Le journal Le Monde parle d'une « rentrée riche et mouvementée » et note : « Si la crise économique mondiale s'est frayé un chemin en littérature depuis trois ans, sa présence se fait particulièrement sentir cette année ». On retiendra ici deux thèmes importants, l'entreprise et la science. Le supplément littéraire du Monde du 7 septembre consacre par exemple un fort dossier au thème de la vie professionnelle dans les romans de l'automne 2012 ; une vie qui serait aujourd'hui synonyme d'angoisse, de solitude, de perte de sens : « Adieu élans collectifs, fraternité et luttes communes […] ; il s'agit de rendre d'autant plus sensible l'individualité des stratégies de survie au milieu d'un sauve-qui-peut généralisé. De la même manière qu'avec le développement des nouvelles technologies le travail empiète de plus en plus sur la sphère privée, la fiction, quand elle s'empare du travail, le fait en considérant ses acteurs comme des êtres laissés seuls avec leurs souffrances et leurs interrogations – et aucun horizon collectif pour soulager les premières ou répondre aux secondes. » Trois ouvrages sont particulièrement valorisés : Ils désertent de Thierry Beinstingel (Fayard), L'inconscience de Thierry Hesse (L'Olivier) et Branda bernicla de Pascal Guillet (Verticales). La science est particulièrement à l'honneur avec un excellent Patrick Deville qui raconte, dans Peste et choléra, l'histoire du savant pasteurien Alexandre Yersin (Seuil) ; Yannick Grannec est absolument bouleversante avec La déesse des petites victoires qui ressuscite Kurt Gödel, mathématicien génial, proche d'Einstein, belle fiction sur amour et intelligence, création et politique ; Tom Bulloughs (Calmann-Lévy) fait de Tsiokovski, le père de l'astronautique moderne, le héros de Mécaniques du ciel ; Cédric Villani, « matheux d'exception » comme dit Sylvestre Huet dans Libération, signe son entrée dans la littérature avec un brillant roman, Théorème vivant. Pourquoi cette thématique aujourd'hui ? Est-ce un retour de l'idéologie du progrès ? Une nostalgie du progrès ? Ou l'envie, via le romanesque, d'une approche plus réfléchie, plus distancée, d'un monde en crise ? De toute façon, on retrouve là un « tricotage de faits objectifs et de probabilités subjectives » comme le dit l'auteure Yannick Granec et de superbes histoires où réel et imaginaire font bon ménage.n

Écrire sur la réalité sociale
« Quand Charles Dantzig écrit que la fiction est aujourd'hui « asservie au reportage », il dit quelque chose de vrai et quelque chose de faux. La chose vraie, c'est que les romans réalistes ont beaucoup de lecteurs en France depuis Honoré de Balzac et Emile Zola. Du coup, beaucoup d'auteurs, un jour ou l'autre, sont tentés de s'y essayer. La chose fausse, c'est le terme « asservie ». La fiction n'est asservie nulle part, jamais, par personne, et certainement pas par une dictature imaginaire du journalisme. Aucun éditeur ne contraint les auteurs à rédiger sous la torture des aventures sordides, ni même des histoires crédibles. Victor Hugo n'a pas été victime du totalitarisme de la pauvreté quand il rédigea Les Misérables. Mais était-il si inadmissible, si obscène, si absurde, de désirer écrire sur la réalité sociale, la souffrance des déclassés, l'injustice et le malheur de l'humanité, après Dickens et avant Dostoïevski ? Certes, le succès du réalisme est agaçant. Le roman réaliste continue de rencontrer un large écho critique et public cent cinquante ans après son invention. […] Dantzig pense que les romanciers réalistes sont motivés par « un amour sournois du mal », c'est bien généreux de sa part. Je pense qu'ils font ce qu'ils veulent ou (quand ils sont géniaux) ce qu'ils peuvent. Il n'est pas non plus interdit de supposer qu'écrire sur la laideur soit (peut-être) (parfois) (si on travaille beaucoup) un moyen d'accéder à une certaine forme de beauté ».
L'humanisme du réalisme, Frédéric Beigbeder, Le Monde, 15 avril 2012
La Revue du projet, n° 21, novembre 2011
 

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