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De quoi le logement est-il le nom ? Makan Rafatdjou*

La frénésie marchande amplifie la crise du logement. Comment renouer avec notre « habiter » ?

Nous vivons une grave pénurie du logement ! Constat partagé, causes multiples : carence de constructions neuves, surtout en logement social, et avant tout dans des communes défaillantes à leurs obligations ; gel de logements privés à des fins spéculatives ; inadéquation entre l’offre et la demande, en matière de prix et de solvabilité, mais aussi en matière de répartition géographique, etc.
Cette crise quantitative se double d’une crise qualitative, y compris dans l’offre nouvelle, généralisant et accentuant le mal logement ! Par-delà l’urgence, voire de « l’urgentissime », le logement ne peut être réduit à l’impératif d’un toit. Hautement symbolique, cette seule préoccupation risque même d’aggraver le mal, par la stigmatisation et par une baisse qualitative.
Le logement c’est une part existentielle, émancipatrice ou aliénante, de la vie de chacun. Le lieu stable (demeure !) de la sphère intime (foyer !) à partir de laquelle chacun devrait être en capacité de déployer l’ensemble de sa vie et de ses activités. Un lieu nodal où instaurer au quotidien une part essentielle de notre usage du monde (habitation !), et de notre rapport aux autres (chez-soi !). En ce début du XXIe siècle il est irréductible à un abri, qui scandaleusement manque déjà à beaucoup, à une somme de fonctions, qui n’en restent pas moins indispensables, ou à un simple agencement spatial, qui pourtant peut en constituer la qualité première !
 
Le logement, un nœud de contradictions en mouvement

Une première étape a été franchie au début du XXe siècle, quand pour sortir d’une insalubrité générale une véritable révolution de conception et de réalisation, d’industrialisation intensive et de standardisation fonctionnaliste, a réduit le logement à un véritable dispositif. C'est-à-dire « un ensemble de discours, d’institutions, d’aménagements, de décisions règlementaires, de lois, de mesures administratives, d’énoncés scientifiques, de propositions philosophiques, morales, philanthropiques – avec une fonction stratégique dominante, une certaine manipulation de rapports de force –  inscrit dans un jeu de pouvoir… ». (Michel Foucault)
Une autre étape se franchit sous nos yeux. La frénésie marchande amplifie une crise foncière, source d’une double dynamique infernale, entassement et étalement, et réduisant le logement à un produit, bien spéculatif ou bien de consommation ! Parallèlement se réalise, enfin, le rêve corbuséen : la machine à habiter, cette contradiction dans les termes, se généralise sous les coups d’une standardisation normative intensive : normes constructives, incendie, handicapés, écologiques… Le logement prothèse du posthumain, voilà comment on fabrique le vice avec la somme de vertus supposées. Avec les stéréotypes et préjugés que les opérateurs privés ont de leurs clients, aux visions déformées et abstraites qu’ont les opérateurs publics de leur locataires, tout cela ne produit plus que des ersatz de logements que le formalisme façadier des architectures peine à masquer.
Enfin, une certaine modernité devenue l’auxiliaire du capital, a renversé notre rapport temporel à notre spatialité. « La forme de la ville change, hélas, plus vite que le cœur du mortel » regrettait un Baudelaire fondant la nostalgie sur cette disjonction des temps. On pourrait dire aujourd’hui que le cœur du mortel change bien plus vite que la ville ! Les incessants changements de nos modes de vie, d’activité et d’habiter s’inscrivent dans une logique d’accélération (Hartmut Rosa) où l’archaïque angoisse de la mort est sublimée par le rythme insatiable de la reproduction du capital, comme si la trépidation nous éloignait de la trépanation !

Habiter, une compétence humaine

C’est ainsi qu’un ensemble de processus continue de dessaisir chacun d’une part de lui-même, de nous déconnecter toujours davantage d’avec notre habitation !
Mais, tout au contraire de la profusion d’objets techniques qu’envahissent nos vies, de nos bagnoles et de nos fringues, nos territoires, nos villes, nos immeubles et nos logements qui constituent une part de nos fondations sociétales, des fondements de nos mémoires individuelles et collectives, des structures de nos liens sociaux, sont par essence durables, résistants de fait à l’obsolescence, antagoniques à la logique du jetable qu’exacerbent les tourbillons des modes saisonnières !      
Habiter est une compétence humaine aussi universelle et différenciée que le langage (Françoise Choay). Une compétence active, une activité en soi, celle de laisser des traces, disait Walter Benjamin. Des traces matérielles et symboliques dans l’adéquation identitaire d’une histoire et d’une géographie singulières, dont la haute qualité a été très longtemps source de cette alchimie miraculeuse appelée génie du lieu (Christian Norbert-Schultz). Mais aussi des traces réciproques qui nous constituent, celles que nous laissons sur les territoires, et celles qu’ils laissent sur nous, des traces facteurs de sens nous obligeant à une appropriation continue, entremêlant espaces de représentation et représentations de l’espace (Henri Lefebvre) !
Renouer avec notre habiter, en reprendre la pleine maîtrise dans un nouvel équilibre de ses dimensions poétiques et sensibles, pratiques et fonctionnelles, architecturales et urbaines, à toutes les échelles, du territoire à l’immeuble, nous réinventer individuellement et collectivement en réinventant nos logements, suppose un bouleversement gigantesque de ses modalités juridiques (statuts du sol, de l’immeuble, de la propriété, de l’occupant…), productives, normatives, constructives, de conception, de financement, de réalisation, d’attribution, de gestion… Un grand service public national et décentralisé du logement peut en constituer un élément moteur et novateur qui, à l’instar d’un service public de l’éducation ou de la santé, ferait de la garantie de l’excellence d’un logement pour tous et tout au long de la vie, hors de la sphère marchande, et au diapason de toutes les aspirations et tous les parcours de vie, de besoins et aspirations évolutives de chacun, un objectif politique de premier ordre, la garantie d’un droit concret. Reste à savoir si, par ces temps de crise, au nom d’un réalisme de repli et de régression la mise en œuvre d’une telle politique doit être remise aux calendes grecques, ou si au contraire un réalisme de combat et de progrès valant mise en œuvre immédiate de cette mesure ne peut pas constituer l’une des portes de sortie vers le haut, pour une meilleure qualité de vie, de société et de civilisation, dès ici et maintenant..

*Makan Rafatdjou est architecte-urbaniste.

La Revue du projet, n° 21, novembre 2012
 

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