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L’habiter et la crise environnementale : l'occasion d'une nouvelle politique, Laura Fanouillet et Hortense Pucheral*

Comment composer un projet d’intérêt général, d’engagement commun, avec l’intimité du particulier, la singularité du chez-soi ? La crise environnementale est-elle la manifestation d’une impossibilité à habiter ensemble, ou bien d’une manière d’habiter qui s’oppose au bien-être commun ? Que faire pour que le vivre ensemble puisse cohabiter avec notre vivre ?

L’ habiter est au cœur de la question en ce qu’il dessine la multiplicité des modes de notre rapport au monde en tant que nous l’habitons. L’habiter est un nous autant qu’il est un je – il désigne les conditions qui conviennent à notre vie et à son développement. Si c’est à travers lui que surgit une disjonction entre le domaine public et le domaine privé, c’est paradoxalement en comprenant le glissement opéré en son sein que nous pourrons les harmoniser. Pourquoi l’habiter ensemble diffère-t-il de l’habiter seul ? Pourquoi se pose un problème de cohabitation ?

Le chez-soi

L’habitat, censé nous protéger des intempéries ou des hostilités du monde extérieur, surgit paradoxalement aujourd’hui comme une puissance d’altération de notre environnement. La question de l’habitat est en ce sens la question de ce dont nous devons nous protéger, et donc de ce que nous devons préserver pour vivre. Avec elle c'est une conception de l'homme, de la vie bonne et de la politique qui est en jeu.
La maison, (oikos en grec), est la racine étymologique commune de l’économie et de l’écologie. D’où l’intérêt de partir d’elle comme de la base autour de laquelle penser un ordre nouveau, qui comprenne la diversité des besoins quotidiens et l’intégrité des différents « chez-soi ». Nous avons ici l’occasion de redonner à l’économie l’art d’une gestion des besoins, et non plus des seules courses utilitaires.
L’expression chez-soi renferme déjà sémantiquement un lien entre l’habitat humain et l’être. Le chez (du latin casa, la maison) et le soi, point d’intimité de l’homme sous-tendent l’habiter comme espace de la constitution d’une identité. Nous avons tous fait l’expérience du retour, du « rentrer chez soi » et nous constatons qu’il n’y a pas de représentation figurale ou verbale pour manifester le sentiment éprouvé ou représenter l’intimité retrouvée. Nous ne retrouvons pas seulement des habitudes et des repères, c’est notre intimité que l’on recouvre et partant, notre soi. Et en ce sens, habiter, c’est autant être habité. C’est être habité par une histoire, des souvenirs que l’intimité de l’habitat conserve malgré nous, en nous rappellant dans l’ineffable de ce qui constitue un chez-soi. Une rue, un quartier ou un pays participent à la construction de l’être de l’habitant.
L’intime est ce point de l’être, caché, qui atteste et « donne à voir la manière dont chacun d’entre nous est cette cachette inviolable et inaltérable ». En tant que caché, l’intime est aussi ce qui attire le regard et cette manière dont l’homme voile et dévoile sa secrète maison donne à voir l’idée de l’intime sans la dévoiler. L’intraduisible intimité du chez-soi réside peut-être dans ce double mouvement de voilement et de dévoilement ; l’intimité de la maison qui est fondamentalement cette part d’être, cachée, permet à l’homme d’exister.  
Cette intimité apparaît donc comme la condition de possibilité d’un aller vers le dehors car l’être humain se tient dans le Monde à partir d’un dedans qui est l’ancrage même de sa capacité à aller vers le Monde. En permettant le retrait, l’habitat ouvre l’horizon. Habiter est donc l’appropriation d’un espace propre et tant qu’un bâtiment reste un simple logement, un abri ou un espace réduit à sa fonctionnalité, il ne peut pas prendre la forme d’un chez-soi. L’intérieur fait également appel à l’idée d’un lieu propre et d’un territoire privé et par là-même souligne le rapport du sujet avec le monde extérieur ; l’intérieur est ce qui est retiré du dehors, c’est une limite posée entre mon corps et le monde qui marque le besoin de retrait et d’un temps de retour vers soi. Il ne faut pas entendre ce retrait comme un renoncement à aller vers autrui ni comme une aliénation, c’est au contraire ce mouvement vers l’intérieur qui permet à l’homme de se projeter vers l’extérieur. En effet, sans le proche et l’intérieur, le lointain et l’extérieur ne pourraient pas se manifester comme horizon et ouverture sur le Monde. Accueillir, c’est fondamentalement effectuer un mouvement vers l’altérité, c’est un temps intime, un investissement temporel et affectif que partage notre oscillation ontologique entre l’intime et le dehors, le proche et le lointain. Nous comprenons dès lors que l’opposition classique entre intériorité et extériorité ne relève pas nécessairement de l’évidence et au-delà de ce clivage, ces deux pôles ont besoin l’un de l’autre pour se construire. Car si pour vivre l’homme a essentiellement besoin de se cacher, c’est bien dans un rapport à l’extériorité et au dehors que ce rapport ontologique s’érige. Peut-on penser l’intériorité sans l’extériorité ? Ils peuvent se dresser l’un contre l’autre ou se présenter l’un avec l’autre mais dans tous les cas, l’un ne se pense pas sans l’autre.

Penser une relation cohérente et équilibrée entre l’intime et le commun

La question est donc pour nous de comprendre, au creux de l’articulation de l’intime et du commun, comment, concrètement, ces deux temps de l’habiter cohabitent. Comment – et particulièrement en milieu urbain – se rencontrent-ils ? La crise environnementale semble être l’affaire de tous et dans un même temps les pouvoirs publics s’emparent de la question, proposent des lois, demandent l’application de normes et laissent parfois derrière eux un sentiment de défiance éprouvé par les citoyens. Pour qu’un individu soit disponible au changement, ne devrait-il pas déjà être en dehors de la nécessité ? Également, sur quoi se fonde la rupture entre la ville – « mère de tous les maux » – et le milieu naturel ? Comment dépasser ce clivage suranné ? Enfin, comment penser une relation cohérente et équilibrée entre l’intime et le commun ?

Dans l’article « La carpe et le lapin, éthique environnementale et pensée du milieu urbain », Hicham-Stéphane Affeissa interroge le silence de l’éthique environnementale sur le développement urbain, dont l’ampleur constitue pourtant l’un des phénomènes les plus marquants des deux derniers siècles. C’est alors l’occasion pour lui de se demander s’il n’y a pas, dans la manière dont l’éthique environnementale aborde les problèmes que soulève la crise écologique, quelque chose qui la rendrait constitutivement incapable d’élaborer un discours sur le milieu urbain. L’éthique environnementale, qui se donne pour programme dès les années 1970 « d’examiner systématiquement les valeurs qui règlent le rapport de l’homme à son environnement naturel, et pour objectif de restreindre sur la base de normes la classe des actions permises à l'égard de la nature », s’articule autour de l’opposition conceptuelle de la valeur instrumentale et de la valeur intrinsèque des entités du monde naturel. Cette distinction vise à attribuer une valeur non anthropocentrique, indépendante de l’activité humaine, à la multiplicité des entités naturelles. Ainsi, selon Andrew Light, c’est d’imputer la crise environnementale à l’anthropocentrisme de nos jugements de valeurs qui aurait conduit à trois tendances : 1. à un intérêt exclusif pour toutes les formes de vie qui manifestent des valeurs proprement naturelles, pour l’étude des milieux sauvages dont le développement spontané n’est pas relatif aux hommes, ou pour la protection de la wilderness ; 2. au déni des villes constituées pour les seuls besoins humains, témoins d’une domestication à outrance ; 3. à la surestimation de l’effet urbain en matière de dégradation ou de dérégulation globale.
Pourtant comme le souligne Hicham-Stéphane Affeissa, moins qu’une partie du problème de la crise environnementale, l’augmentation de la concentration urbaine est un des éléments de sa solution. L’urbanisation n’est pas à bannir, elle doit au contraire être pensée par une philosophie et soutenue par une politique, toutes deux environnementales. Car, « plutôt que de considérer que la ville est la mère de tous les maux écologiques dont souffre la planète, il conviendrait de s’interroger sur les conditions sous lesquelles le processus actuel de métropolisation et d’étalement urbain pourrait être dirigé de sorte à satisfaire des exigences optimales de durabilité. »
Les voies à suivre sont donc celles d’un commerce énergétique réellement économe, d’un cycle de production, de distribution et de consommation harmonieux, d’une récupération des déchets, d’un respect des diversités en présence, d’une équité sociale, d’une attention confiante aux territoires, etc. Rendre durable signifie réduire quantitativement et maîtriser qualitativement les flux et les stocks de matière et d’énergie. C’est mettre en place un écosystème local à même de gérer une économie durable globale. C’est enfin modifier le centre de gravité de l’économie mondiale, par l’initiative donnée aux territoires.

Une « citoyenneté écologique »

La question de l’habitat est l’occasion d’une nouvelle politique, l’occasion de développer ce qu’Andrew Light nomme une « citoyenneté écologique », c’est-à-dire une participation du public à l’entretien de son environnement local. Combien de personnes dans une ville se soucient en effet de leur lieu de vie, de sa beauté, de sa santé, de son rythme ? Avant les experts et les professionnels, il y a d’abord ces désirs à libérer et à rendre possible, et ces désirs sont ceux des habitants quotidiennement concernés par les problématiques environnementales, quand bien même ils ne les formulent pas ainsi, mais les expriment à travers des inquiétudes relatives à leur travail, leur avenir ou le sens même de leur existence. D’où l’accent à mettre, pour la mise en place d’une durabilité, au niveau de l’acteur civil local. Qu’est-ce qu’être un citadin ? Qu’est-ce qu’habiter une ville ? Qu’est-ce que l’éthique de l’homme pour qui le milieu urbain est son milieu naturel de vie ?
à partir de là nous pouvons faire deux remarques. La première, c’est que l’État doit rendre impossible la séparation de l’activité humaine par rapport à l’environnement, en tant que cette séparation repose sur le concept économique d’externalité. On dit en effet qu’il y a « externalité » lorsque l’activité de consommation ou de production d’un agent a une influence sur le bien-être d’un autre, sans que cette interaction fasse l’objet d’une transaction économique. C’est dire qu’un tel concept laisse place à une négligence environnementale, qu’il conviendrait de réguler par une politique fiscale allant dans le sens d’une durabilité et d’un principe de responsabilité. Et la seconde, c’est de voir que la mise en pratique de la durabilité participe à l’élaboration d’une manière de vivre reconnaissante de l’existence d’un bien collectif mondial, c’est-à-dire d’un habiter commun manifeste d’une éthique de la Terre.

*Laura Fanouillet et Hortense Pucheral sont auteures de recherches en philosophie appliquée (Université Paris-I).

La Revue du projet, n° 21, novembre 2012
 

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