La revue du projet

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Du logement ouvrier à l’habitat populaire, Anne Querrien*

Le renouveau du logement populaire exige que de nouvelles mesures soient prises pour lui dégager des emprises urbaines bon marché ou gratuites. La propriété ne devrait plus être opposée à la location.

L es nouvelles formes architecturales se sont développées parallèlement aux hiérarchies des usines : villas pour les ingénieurs, maisons individuelles pour les contremaîtres, immeubles collectifs à « habiter bourgeoisement » pour les ouvriers et les employés, « cantines » ou foyers pour les ouvriers récemment arrivés de la campagne ou de l’étranger et ayant laissé la famille au pays. Les bureaux des compagnies étaient au cœur des bourgs anciens à proximité des petits châteaux et des jardins des familles patronales. Malgré ces constructions, la production a besoin de recruter dans les environs, et nombreux sont les ouvriers-paysans qui rejoignaient le travail à pied ou à bicyclette. L’habitat populaire a été d’emblée complexe et multidimensionnel.

Des modèles architecturaux
petits-bourgeois

L’aide apportée par l’État à la construction d’habitations à bon marché (HBM) s’est accompagnée d’une normalisation technique et de la diffusion de modèles architecturaux qui font du travailleur stable un « petit bourgeois », quelqu’un qui habite un univers inventé par les bourgeois, mais de dimensions plus réduites pour des raisons économiques. Qu’il s’agisse d’immeubles collectifs ou de maisons individuelles, des plans-types ont été établis qui séparaient la cuisine de la salle à manger ou du séjour et des chambres, et qui enfermaient chacun dans sa fonction : père, mère, enfant. L’habitat devient tendanciellement unifamilial ; l’accueil d’ouvrier en pension qui servait de complément de revenu, a été interdit, le travail à domicile rémunéré également.
Conjugué avec l’école de la République, l’habitat populaire produit de nouvelles figures de travailleurs employés dans les villes à des tâches de services, dont la part dans le produit intérieur brut est aujourd’hui nettement supérieure à celle de l’industrie, même si certains artifices de dénomination et de comptabilité gonflent ce chiffre. La distribution de revenus à la population se fait majoritairement par d’autres canaux que la rémunération du travail industriel. L’habitat populaire s’est détaché de l’industrie, d’autant plus que celle-ci est largement abandonnée au profit d’autres localisations. L’habitat populaire résiste cependant grâce à une plus grande mobilité des habitants qui, au lieu de faire cinq kilomètres aller et retour maximum pour aller à l’usine, font jusqu’à trente kilomètres en moyenne pour aller travailler et consommer.
La consommation est en effet devenue dans les quartiers populaires, pour les habitants à faible revenu, un véritable travail d’évaluation des prix, d’information des amis, et de renseignement des entreprises de production de biens et de services grâce à l’informatisation des caisses de supermarché. Le travail de transformation effectué autrefois dans les cuisines par les femmes, est maintenant effectué en usine et présenté sous cellophane ; dans le logement la cuisine diminue de taille, mais réfrigérateur et congélateur prennent des tailles de plus en plus monumentales. Les femmes travaillent maintenant au-dehors et souhaitent participer aux conversations qui se tiennent dans le salon qui s’agrandit, et suivre avec le reste du ménage l’émission de télévision. Un des cloisonnements essentiels au modèle « petit-bourgeois » a sauté et laissé place à la modernité de l’installation « à l’américaine ».

Un moule uniforme

Au prix d’un travail permanent, ou d’un laisser-aller coupable, la femme règne sur ce petit monde dont les membres se réfugient chacun dans sa chambre ou dans son coin, avec les écouteurs et le téléphone portable qui lui permettent de faire sécession en douceur. Le logement ressemble à un centre d’appels, où le dehors multiplie les invitations à déserter. Ce logement modelé comme un cocon par les programmes de logement social, qu’imitent paresseusement les programmes privés, ne joue son rôle familial que les premières années d’enfance. Le logement populaire contemporain est ressenti comme un moule uniforme, d’autant plus étouffant que les contrats de location interdisent de le modifier à volonté, sauf à le rendre dans le même état au départ. On n’a le droit d’habiter qu’en nomade, avec des affaires déménageables !

Le logement populaire à venir

Mais ce tropisme vers le dehors des membres de la famille nous indique aussi qu’on ne peut parler du logement populaire – qui devrait être bon marché, modifiable, aimable -  qu’en s’intéressant également à son environnement, aux transports qui le lient à l’ensemble des lieux de travail ou de loisir alentour et à la multiplicité des espaces publics ou privés fréquentables. Le renouveau du logement populaire exige qu’il ne soit pas relégué, et que de nouvelles mesures soient prises pour lui dégager des emprises urbaines bon marché ou gratuites. Une réflexion collective, politique, syndicale et associative, devrait mettre en commun les droits et les devoirs associés à la propriété et à la location aujourd’hui pour définir  un statut de propriété sociale temporaire, ajustable aux besoins de la vie, modifiable par ceux qui ont des projets d’installation longue, banalisée pour ceux qui préfèrent la mobilité. La propriété ne devrait plus être opposée à la location ; le droit d’usage d’un logement devrait être acheté contractuellement pour un temps indéterminé et transmis selon des règles qui en assurent un entretien normal. Un logement populaire ne doit être ni un bien spéculatif ni un espace répétitif et pédagogique, mais doit donner à chacun la liberté d’organiser sa vie hors travail à sa manière. La richesse des aménagements intérieurs dont sont capables les habitants des quartiers populaires est mise en valeur dans le livre Le renouvellement urbain. Le logement populaire à venir sera toujours plus divers, plus apte à accueillir les trajectoires sociales les plus variées.  

*Anne Querrien est sociologue, militante de l’association internationale de techniciens, experts et chercheurs (AITEC).

La Revue du projet, n° 21, novembre 2012
 

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