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Un engagement révolutionnaire pour aujourd’hui Michel Vovelle, Louis Gabriel

« Nous savons, car nous ne sommes pas aussi naïfs qu’on le dit, que la Révolution ne recommencera plus comme en 1789 ou en 1793. Mais nous n’avons pas abandonné l’idée de changer le monde – et en bien. »
Michel Vovelle est connu à la fois pour son œuvre savante, qui en fait l’un des historiens majeurs de la Révolution française, et pour son engagement en faveur des révolutions à venir. La manière dont il articule ambition intellectuelle et politique est d’autant plus intéressante qu’elle est nourrie d’une expérience historique qui a rebattu les cartes : celle du long tournant historique qui a mené du monde de la guerre froide au monde d’aujourd’hui. Plusieurs textes récents, courts et accessibles (presque tous peuvent être consultés en ligne) témoignent de l’actualité de sa pensée révolutionnaire.

Un combat d’un autre temps ?

À l’époque de l’URSS, l’historiographie de la Révolution française a été aussi polarisée que le monde géopolitique. Deux courants de pensée se sont affrontés. Le premier, inscrit dans une longue tradition d’histoire sociale qui remonte à Jaurès, est devenu dominant pendant une bonne partie du XXe siècle, au point d’être appelé « classique ». L’autre, dit « critique » et émergeant chez les chercheurs anglo-saxons dans les années 1950-1960, a été de plus en plus influent dans les années 1970-1980. François Furet (décédé en 1997) a été la figure majeure de ce courant qui s’est développé avec l’essor des pensées libérales de droite comme de gauche.
Succédant à de grandes figures comme Albert Mathiez, Georges Lefebvre et Albert Soboul, Michel Vovelle est d’abord connu pour avoir été le principal chef de file de la tradition « classique » ou progressiste dans le moment où la polarisation du débat a été la plus forte. S’il a joué un rôle scientifique et institutionnel de premier plan en 1989, présidant la Commission de recherches historiques pour le bicentenaire de la Révolution, l’année de la chute du Mur de Berlin correspond également au moment où le courant critique a conquis une hégémonie provisoire. C’est particulièrement du côté des média que les idées de François Furet sont alors devenues dominantes, pour le rester dans une large mesure jusqu’à aujourd’hui, se constituant, écrit Michel Vovelle « en une nouvelle “vulgate” qu’il ne fait pas bon de contester » (2010, p. 20).
Ce conflit, étroitement lié au contexte de la guerre froide, est-il encore d’actualité ? D’un point de vue historiographique, certaines de ces oppositions sont incontestablement dépassées. Ont-elles seulement jamais été autre chose qu’une simplification du débat ? Opposer l’histoire sociale à l’histoire politique ou la Révolution comme progrès à la Révolution comme « dérapage » n’a plus grand sens. Il n’y a pas une seule interprétation « classique » et une seule interprétation « critique » et il n’est plus bienvenu de se réclamer de l’une des deux traditions. Ainsi, un jeune chercheur comme Guillaume Mazeau, bien que très nettement à gauche du champ historiographique, voit-il dans une préface récente de Michel Vovelle « une répétition des querelles du Bicentenaire » et « une historiographie de combat pourtant un peu déconnectée des débats actuels ». Cela dit, un point du débat au moins reste très clivant : le jugement porté sur la période qui va de la chute de monarchie (10 août 1792) à la chute de Robespierre (9 thermidor an II - 27 juillet 1794). Pour les héritiers du courant classique, la période, hautement politique, est intéressante pour ses innovations. Pour les héritiers du courant critique, elle correspond à une sortie du politique, mérite pleinement son nom de Terreur et annonce tous les « totalitarismes ».
D’un point de vue politique, la convergence idéologique de la social-démocratie et de la droite libérale que nous connaissons aujourd’hui, héritée des années de transition qui ont précédé et suivi la chute du Mur, mérite toujours d’être combattue. Et les travaux de Michel Vovelle peuvent nous y aider.

Comment penser la Révolution française lorsqu’on veut faire la révolution ?

Dans un colloque organisé par la fondation Gabriel Péri en 2005, dans le contexte du référendum sur le traité constitutionnel européen, Michel Vovelle posait la question : « Sommes-nous livrés à une fatalité, et faute d’alternative crédible, contraints au nom du principe de réalité, à demeurer spectateurs passifs d’une évolution dont nous percevons tous les dangers ? ». Un peu plus loin il répondait : « Il n’y a pas de fatalité qui ne soit susceptible d’être surmontée par la volonté collective ». C’est dans cette perspective que le choix de penser la Révolution comme une action collective, et non comme le résultat d’une fatalité, conserve toute sa portée politique. Il s’agit de contrer François Furet et ses héritiers, qui, en passant de l’idée de « dérapage » à celle d’« illusion » et en insistant sur le rôle des « passions » dans le processus révolutionnaire, ont pensé une histoire où l’homme ne maîtrise pas son destin. Mais plus largement, c’est toute la pensée anti-progressiste du désenchantement contre laquelle il importe de prendre position. Michel Vovelle a ainsi récemment dit ses « inquiétudes vis-à-vis d’une tendance qui, après avoir euthanasié la Révolution, s’en prend désormais aux Lumières, comme porteuse de l’idéologie du progrès » (2010, p. 20). Réagissant en 2007 au livre de Régis Debray Aveuglantes Lumières, il écrit : « le voici réduit à promener l’idée “ingrate” d’une “gauche tragique” qu’il prêche dans le désert. […] Parce qu’il n’y a plus d’espérance collective, il a décidé d’éteindre les Lumières, et de naviguer dans le clair-obscur » (2007). Contre les concepts à la mode d’illusion et de désenchantement, Michel Vovelle continue à défendre les idées de progrès et d’action collective raisonnée et maîtrisée.
Il affirme de surcroît la nécessité de la rupture comme mode d’action collective. La Révolution française a-t-elle été une rupture ou s’est-elle inscrite dans la continuité d’un processus plus long ? La question historiographique peut sembler vaine : il est évident que toute étude de détail découvre à la fois des éléments de rupture et des éléments de continuité. Mais les enjeux politiques de la question restent de première importance : les furétiens, en mettant l’accent sur la continuité, poursuivent plusieurs objectifs. D’une part, ils atténuent la portée politique de l’événement révolutionnaire. D’autre part, ils défendent une vision réformiste de la politique, considérant que les transformations graduelles sont toujours préférables et les ruptures toujours dangereuses. Dans sa note du mois de février dernier, Michel Vovelle défend la notion de révolution lorsqu’il marque sa distance avec Edgar Morin, lequel dit préférer les « métamorphoses » (2012, p. 12).
Cette note sur les révolutions arabes est révélatrice d’un dernier enjeu de la pensée de la Révolution pour Michel Vovelle : il s’agit d’affirmer l’actualité de la Révolution, contre François Furet et tous ceux qui après lui ont affirmé que la Révolution était terminée. « Terminée la Révolution ? répond Michel Vovelle, nous le savions depuis 1989, et la campagne du Bicentenaire, quand la formule de François Furet, érigée en slogan sécurisant, a été accueillie avec faveur par une partie de l’opinion et des média » (2012, p. 3). Si pour Furet le temps n’est plus de faire mais de Penser la Révolution (c’est le titre de son ouvrage publié en 1978) comme un événement appartenant définitivement au passé, pour Vovelle au contraire, la révolution se pense et se fait au présent.

Mener le combat aujourd’hui

Dans le texte qu’il a signé pour la série de portraits de révolutionnaires publiés par L’Humanité pendant l’été 2009, Michel Vovelle appelle Robespierre « mon héros » tout en se défendant d’écrire « une hagiographie ». Comment défendre la Révolution sans opposer une légende dorée à la légende noire ? Comment mener à bien la part d’apologie nécessaire, face aux attaques dont la Révolution est l’objet, tout en évitant les oppositions simplistes et confortables grâce auxquelles, écrit Michel Vovelle, « le petit (?) bourgeois n’a pas fini de dire “d’un côté, de l’autre”… » (2003). L’ironie qui caractérise souvent la manière d’intervenir de Michel Vovelle est sans doute un signe de cette tension. Plus fondamentalement, c’est par ses choix d’objets d’étude et les méthodes mises en œuvre qu’il parvient à concilier histoire, mémoire et engagement. Avec La découverte de la politique (1993) et Les Sans-culottes marseillais (2009) il étudie avec précision les militants de base de la Révolution plutôt que ses grands hommes. Les pratiques militantes sont envisagées dans toutes leurs dimensions : économiques et sociologiques bien sûr, mais aussi culturelles. Historien des « mentalités », des « idées » et des « représentations », Michel Vovelle intègre de nouvelles dimensions à l’histoire sociale. Contre le morcellement des approches, il étudie et pense le social dans sa globalité.
Faire vivre la Révolution aujourd’hui suppose également de ne pas l’enfermer dans des schémas déterministes. S’il y a une nécessité historique des révolutions, cela ne signifie pas qu’il existe un seul chemin, écrit d’avance. Dans sa note de février 2012 sur les révolutions arabes, Michel Vovelle met l’accent à la fois sur l’actualité des révolutions (« [elles] se sont intitulées révolutions et il n’y a pas lieu de discuter ce statut », p. 23) et sur leur incertitude (« je ne puis me targuer d’être plus malin que les autres car l’aventure n’est pas terminée et l’on n’en connaît pas l’issue », p. 27). Avec ces révolutions de l’année 2011 et « l’irruption non inattendue mais devenue cataclysmique de la crise mondiale, financière, économique, sociale […] la Révolution est redevenue un objet chaud. Mais nous restons dans le doute sur le visage qu’elle pourrait prendre un jour » (p. 29). Dans un tel contexte, le rôle de l’historien est double : d’une part, il doit s’appliquer à « suivre les inflexions, les audaces et les ratures » de l’histoire (p. 33). D’autre part, il doit s’engager, parce que le débat, loin d’être affaire d’érudition savante, engage l’avenir : « Pouvons-nous éviter de nous situer, aujourd’hui comme hier, dans ce contexte où la Révolution française continue à interroger l’avenir à partir du passé ? » (2010, p. 25). Michel Vovelle nous enseigne ainsi à concilier incertitude et engagement intellectuel.

Michel Vovelle est professeur émérite à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Il a dirigé l’Institut d’Histoire de la Révolution française de 1981 à 1993.

Textes cités
« Guillaume Mazeau, Pourquoi faire la Révolution », Paris, Agone, 2012 ; compte-rendu dans la Revue du Projet d’avril 2012.
« La Révolution française et le monde moderne », Die Französische Revolution und das Projekt der Moderne, sous la direction de Anton Pelinka et Helmut Reinalter, Wien, Wilhelm Braumüller, 2002, p. 15.
« Un centenaire qui n'aura pas lieu », Annales historiques de la Révolution française, 332, avril-juin 2003, (ahrf.revues.org/5493).
« Les conclusions de Michel Vovelle », Colloque de la Fondation Gabriel Péri, La transformation sociale à l’heure de la mondialisation, Paris, 16 avril 2005 (www.gabrielperi.fr/Les-conclusions-de-Michel-Vovelle).
« Régis Debray, Aveuglantes Lumières », Annales historiques de la Révolution française, 349, juillet-septembre 2007, (ahrf.revues.org/11269).
« Pourquoi je suis robespierriste », L’Humanité, 27 juillet 2009, p. 20, repris dans le hors-série 1789-2009, portraits de révolution, 2009, p. 11 (www.humanite.fr/node/21607).
« Préface » dans La Révolution française, une histoire toujours vivante, sous la direction de Michel Biard, Paris, Tallandier, 2010.
Révolution – Révolutions à l’horizon 2011-2012, Note de la Fondation Gabriel Péri, février 2012.
(www.gabrielperi.fr/Revolution-revolutions).

 

La Revue du projet, n° 20, octobre 2012
 

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