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Qui dirige le CAC 40 ? Gérard Streiff

Qui sont les dirigeants des sociétés cotées à l'indice CAC 40 de la Bourse de Paris ? Qui peuple les états-majors (exécutifs) des grands groupes capitalistes et les conseils d'administration ? Plusieurs enquêtes, études et thèses récentes permettent de préciser le profil de ces capitalistes de 2012 ; on y voit comment les gens de la finance envahissent tout, comment aussi l'État se privatise et « donne » ses hauts cadres ; comment se reconstitue, se régénère la classe dominante, un groupe étroit, fermé, d'individus dont la cooptation se prépare dès les « grandes » écoles.

     Le dirigeant d'entreprise du CAC 40 est un mâle quinquagénaire, formé dans une des trois grandes écoles que sont l'ENA, HEC ou Polytechnique, et assez souvent, aussi, issu du haut appareil d'État. C'est ce qui ressort d'une étude de l'OPESC (Observatoire politico-économique des structures du capitalisme www.opesc.org). Quatre de ses chercheurs, François-Xavier Dudouet, Erix Grémont, Hervé Joly et Antoine Vion ont procédé à une « radiographie des comités exécutifs du CAC 40 ». Selon leur définition, l'état-major, ce sont « les collèges situés au sommet de la hiérarchie de l'entreprise, soit le comité exécutif ou son équivalent (directoire, direction générale, comité de direction) ». Ils ont planché sur près de 500 personnes. Ce sont essentiellement des quinquagénaires mâles. On sait que dans les conseils d'administration, un quota de femmes a été recommandé. Ce n'est pas le cas dans les comités exécutifs où leur nombre est ridiculement faible : 33 femmes pour 420 hommes. Ces dirigeants sont, pour les trois quarts, des Français ; le quart restant sont des Américains (5%), des Allemands, des Belges et des Italiens (près de 3% chacun). Autre caractéristique : la spécificité du système français des grandes écoles. Longtemps, le dirigeant d'entreprise a eu une formation de droit ou d'ingénieur ; aujourd'hui, ce sont des « commerciaux », des « financiers », des diplômés d'HEC, de l'ESSEC ou de l'ESCP, souvent associés à un passage par l'ENA alors que Polytechnique continue d'être recherché. Nos auteurs écrivent : « Au delà du constat immédiat, ce sont les modes de légitimité pour accéder au pouvoir économique qui sont peut-être en train de changer. À la figure du directeur-ingénieur qui avait été le type dominant de dirigeant économique au XXe siècle, se substitueraient des généralistes de l'économie plus orientés vers les métiers de la finance et du commerce que de la production ». L'étude montre que 45% des dirigeants français sont passés par l'ENA, HEC ou Polytechnique : « Ce résultat est en soi impressionnant puisqu'il revient à dire que trois écoles seulement produisent près de la moitié de l'élite économique française. La proportion est encore plus importante parmi les quadragénaires où elle atteint près de 61% contre 39% pour les plus de 50 ans. » De la même manière, le poids des cadres de l'économie issus des « grands corps » de l'État (Cour des comptes, Conseil d'Etat, Corps des mines, des ponts, des télécoms, Inspection des finances) est important : 18,7% de l'ensemble des dirigeants, et ce pourcentage augmente chez les dirigeants plus jeunes. D'où cette autre observation de nos chercheurs : « Le résultat obtenu est très significatif lorsque l'on sait que l'effectif total de ces corps ne dépasse guère quelques centaines de membres. La capacité des hauts fonctionnaires à se reconvertir dans le privé, voire à privilégier cette voie, montre combien le pouvoir s'est déplacé de l'univers politico-administratif vers le monde économique ». Dernier exemple en date : l'arrivée en juin 2012 de Xavier Musca, ancien secrétaire général de l'Élysée sous l'ère Sarkozy, à la direction du Crédit agricole.

Un réseau très fermé

Voilà pour les directions exécutives. Qu'en est-il des membres des conseils d'administration ? Le tableau est très proche. Là encore, c'est un monde de mâles. Certes il y a ici obligation légale de nommer plus de femmes. Aussi, pour être politiquement correct, les grands groupes sollicitent un petit vivier de femmes, toujours les mêmes, fines fleurs de la haute bourgeoisie. Exemples, cités dans une enquête intéressante du journal Le Monde du 9 mai dernier : chez Bouygues, on trouve Anne-Marie Idrac, ancienne présidente de la RATP puis de la SNCF, ex ministre de droite, qui est également au conseil d'administration de Saint-Gobain, de Vallourec, de Mediobanca, de Total ; Patricia Barbizet qui siège dans six autres CA ; Colette Lewiner ( 7 autres CA) ; Monique Bouygues, la maman de Martin Bouygues, 87 ans. Bref, des femmes « emblématiques » qui ne bousculent guère l'écrasante domination masculine ni ne contrarient « la consanguinité des conseils d'administration », selon la formule d'Olivia Flahault et Frédéric Genevrier, de la société d'analyse financière OFG.
Le club des administrateurs représente un réseau très soudé, une toile d'araignée au maillage serré où s'imposent quelques sociétés financières. BNP Paribas, Société Générale, Axa, Crédit agricole sont les vaisseaux amiraux d'une flottille où brillent aussi Saint Gobain, Sanofi, Renault, Carrefour, etc. Chacun d'entre eux a placé ses hommes (et quelques femmes, donc) chez les autres. Genre Michel Pébereau, président d'honneur de BNP Paribas, et titulaire de sept mandats d'administrateur : Axa, Bnp Paribas, Bolloré, EADS, Pargesa, Saint-Gobain, Total... Un phénomène donc de connivence, de complicité, de cooptation. La bourgeoisie française aime cumuler. Un administrateur de grande société cotée sur deux (47%) détient trois mandats ou plus, ce qui est un taux particulièrement élevé, bien supérieur à la moyenne européenne.
En mai-juin dernier, lors de renouvellements (partiels) de CA, on notait par exemple l'arrivée du DG de St-Gobain à BNP/Paribas ou la venue d'un des dirigeants de Michelin au CA de St Gobain.
« En France, on est les champions de la financiarisation des conseils. Les administrateurs sont trop souvent de purs financiers au détriment des spécialistes métiers, des industriels » regrette la société d'analyse financière Alphavalue.
Dans une thèse récente, soutenue à l'Université Paris-Dauphine, Aurélien Eminet (voir l'encadré), confirme le caractère étroit de cette caste aux commandes de l'économie. Il s'agit d'un « milieu sociologique homogène », des gens tous formés dans les mêmes écoles. Les liens qui les unissent, loin de se distendre après  la loi de 2002 qui prônait une « gouvernance » plus ouverte, ne cessent de se resserrer, affirme ce docteur parlant de « plafond de verre » qui bloque l'entrée du club à tout intrus qui ne présenterait pas le pedigree nécessaire. n

 

 

Connivence et prestige social

« Dans une thèse récente, Oligarchie et dynamique de professionnalisation des administrateurs, 2012, Aurelien Eminet (université Paris-Dauphine) montre que les administrateurs « indépendants » des très grandes sociétés sont majoritairement des dirigeants ou d'anciens dirigeants d'autres grandes entreprises et qu'ils possèdent souvent au moins deux mandats. Les dirigeants des grandes sociétés appartiennent donc à un milieu sociologiquement défini dès la formation dans des écoles prestigieuses, plutôt de type politique. On peut tirer trois conclusions de ces données. D'abord la connivence entre les conseils d'administration ne concerne que les grandes entreprises qui sont bien sûr les plus influentes. Ensuite les pressions pour imposer l'indépendance des administrateurs ont sans doute consolidé plutôt qu'affaibli l'élite issue des grandes écoles : l'appartenance à un milieu sociologique homogène permet une complicité culturelle entre les administrateurs et les directions. Enfin […], dans les grandes entreprises, il semble exister un « plafond de verre » barrant l'accès de la gouvernance aux manageurs qui ne sont pas issus des écoles d'élite. La possibilité d'appartenir aux conseils d'administration des grandes entreprises est un label de prestige social que l'on obtient dès ses études ». 
Pierre-Yves Gomez, Les grandes écoles dominent toujours le CAC 40,
Le Monde/Entreprise, 5 juin 2012

La Revue du projet, n° 20, octobre 2012
 

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