La revue du projet

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Nous avons changé de monde*

Ce mois-ci Jacques Fath, responsable du secteur Relations internationales, paix et désarmement du PCF, fait le point des grands enjeux qui dominent la scène internationale.

La conscience de la globalité du monde progresse mais dans le même temps elle est souvent perçue comme un obstacle au changement. Comment dépasser ce paradoxe ?

L’idée de globalité correspond à des réalités – la mondialisation capitaliste ou les grandes problématiques environnementales, par exemple – et notre réponse politique doit s'inscrire dans une dimension globale. Elle ne peut pas être seulement française. D'ailleurs, l'idée du changement politique dans un seul pays est probablement une idée morte. Au sens où on ne transformera pas structurellement les choses en France sans un contexte favorable ou porteur en Europe, avec des convergences de luttes suffisantes et des rapports de forces qui soient une aide. Cela ne veut pas dire qu'il serait devenu impossible de penser le changement en France. Cela signifie qu'il faut le construire dans son contexte d'enjeux et de luttes en France et en Europe. On voit d'ailleurs à quel point les questions européennes sont devenues des questions politiques de notre quotidien national... Tout est lié.
Mais, en effet, la globalité des enjeux peut être instrumentalisée pour décrédibiliser toute perspective de changement. Autrement dit : à quoi bon se battre – diront certains – puisque les leviers de pouvoirs seraient hors de portée ? Pour dépasser cela, il faut une conception opérationnelle de l'internationalisme. Il faut surtout se demander comment la France et l'Europe peuvent elles-mêmes changer et peser – changer pour peser – sur le plan international afin, précisément, de contribuer à lever les obstacles au changement en France.
Pour être plus précis, il y a une triple dimension dans notre réponse politique : nationale, européenne et globale (ou mondiale). En Europe, nous sommes engagés pour un référendum contre la ratification du traité Sarkozy-Merkel qui veut « constitutionnaliser » une austérité brutale sous contrainte et sous contrôle préalable d'instances européennes non élues. On a vu beaucoup de choses dans l'histoire de l'intégration européenne depuis les années 1950... mais jamais la volonté d'un tel coup de force anti démocratique et anti social alors que le nombre et la diversité des oppositions à ce traité dépasse les rassemblements réalisés antérieurement.

Tout cela signifie une grande bataille pour refonder la construction européenne, faire que l'Europe devienne une dimension active de la réponse aux attentes sociales, un moyen de consolidation des souverainetés et du rôle des pays européens dans le monde avec l'Afrique, les pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée et aussi l'Amérique latine. On ne construira pas une Europe démocratique, sociale et solidaire sans une conception structurée de son rapport au Sud.
Le monde est à la fois globalisé et extrêmement contradictoire, avec des marginalisations et des exclusions de populations et de pays entiers... mais c’est un monde où, en effet, les grands enjeux sont pour l'essentiel mondiaux : maîtrise financière, réchauffement climatique, énergie et écologie, sécurité humaine, migrations, paix et désarmement, coopération et lutte contre le sous-développement. Et la prise en compte de ces enjeux globaux est aussi une dimension de la réponse aux attentes sociales concrètes pour la vie quotidienne, l'emploi, le pouvoir d'achat, la santé.

Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, les conflits se multiplient, le PCF combat les interventions militaires. Alors que faire ?

Je ne sais pas si les conflits se multiplient. Je crois que c'est un sentiment assez général mais ce n'est pas la réalité. La période historique précédente, avant la chute du mur et la décennie-charnière des années 1990, fut marquée par un nombre important de conflits de forte intensité qui avaient un rapport direct avec l'antagonisme Est/Ouest et l'affrontement des blocs. Aujourd'hui, c'est tout à fait autre chose. On assiste aux effets d'une exacerbation de la crise partout dans le monde, à l'aggravation de ses conséquences, à la montée des inégalités, des sentiments d'injustice et d' humiliation avec des réponses néolibérales et capitalistes socialement destructrices mais qui montrent leur limites... Les puissances occidentales dominantes cherchent à contenir ou réduire des stratégies et des forces qu'elles considèrent hostiles à leurs intérêts stratégiques. On le voit au Proche-Orient. Dans le même temps on constate la montée d'exigences populaires nouvelles. Le capitalisme est face à un aiguisement très fort de ses propres contradictions. Depuis l'effondrement de l'Union soviétique il n'a plus d'autre ennemi que lui-même et ses propres contradictions. D'où la nécessité pour ses dirigeants de créer un nouvel adversaire irréductible, le terrorisme, alors que celui-ci est lui-même un produit du système en crise.
Les politiques mises en œuvre sont essentiellement militaires et sécuritaires dans une logique de force permanente qui conduit le plus souvent à des échecs et des situations aggravées. Par exemple en Libye. Sarkozy, Cameron, avec Obama et l'OTAN ont manipulé le Conseil de sécurité et déclenché une guerre qui a déstabilisé et mis en danger l'ensemble de la zone sahélo-saharienne et offert plus de la moitié du territoire malien à des groupes intégristes. dont certains détiennent 6 otages français ! Plus on fait la guerre, plus on s'enfonce dans l'impasse.
Notre réponse politique doit être la recherche d'un changement profond du mode de développement, des stratégies et des choix de gestion dans tous les domaines. Aucune réponse viable ne pourra être trouvée sans la fin des humiliations politiques, le respect des souverainetés et sans les conditions économiques et sociales d'un développement humain durable.
Les soulèvements du monde arabe, en dépit des problèmes aigus d'aujourd'hui, ont témoigné d'une très forte aspiration au changement. On a assisté à un basculement de l'histoire politique du monde arabe. Comme il y a eu un basculement politique en Amérique latine dès les années 1990. Lorsque les conditions économiques, politiques, sociales et même psychologiques s'agrègent positivement, on a ces basculements, ces ruptures qui témoignent en même temps de l'état réel des sociétés, des diversités nationales... On voit par exemple une affirmation problématique des courants de l'islamisme politique, y compris radicaux. Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est l’affirmation en Amérique latine, en Europe, en Méditerranée, en Afrique et ailleurs d'une certaine volonté populaire d'engagement social, d'expression politique et citoyenne, de combativité, de créativité militante.

Le conflit israélo-palestinien s'éternise. Faut-il faire une croix sur la paix à moyen terme au Proche-Orient ?

Le non règlement de la question de Palestine constitue une injustice fondamentale totalement inacceptable et un vecteur d'instabilité et d'insécurité pour l'ensemble du monde. C’est une question centrale car rien ne pourra se régler au Proche-Orient et sur le plan international sans une solution juste pour le peuple palestinien.
Le règlement de cette question passe par l'application des résolutions des  Nations unies. Cela veut dire en finir avec la colonisation et l'occupation militaire israélienne. Cela veut dire en finir avec la lâcheté occidentale, avec la consternante carence française qui laissent les dirigeants de Tel Aviv écraser les Palestiniens sans réagir. Il faut au contraire sanctionner Israël, et que la France et ses partenaires européens se décident enfin à prendre des initiatives. Mais, pour l'instant, c'est le silence et l'inaction. La France devrait au moins reconnaître l'État palestinien et agir pour son admission à l'ONU. La question va venir bientôt concrètement. Il faudra que chacun, et en particulier les autorités françaises, mesure ses responsabilités.

François Hollande a annoncé son intention de ne pas revenir sur la présence de la France dans le commandement intégré de l'OTAN. Qu'en dites-vous ?

François Hollande avait annoncé qu'il entérinerait la décision de Nicolas Sarkozy mais aussi qu'il poursuivrait la dissuasion nucléaire. Ce n'est donc pas une surprise. Il s'inscrit dans le prolongement des politiques conduites depuis des dizaines années. Nous pensons à l'inverse que la France doit se dégager de cette organisation politico-militaire qui aurait dû disparaître avec la fin de la guerre froide. Il faut agir pour sa dissolution, pour la refondation d'un système de sécurité collective en Europe et dans le monde sur la base des buts et principes de la Charte des  Nations unies. Personne ne dit que c'est facile... Mais l'insécurité est grandissante dans le monde d'aujourd'hui. Il faut donc créer d'autres rapports internationaux et de véritables modes de gestion et de règlement des tensions, des crises et des conflits. La France doit être là aussi à l'initiative pour le désarmement, pour que finisse par s'imposer une vraie conception de la sécurité dans l'esprit d'une démilitarisation des relations internationales. Il est possible à la France de jouer un rôle original dans le monde. C'est une bataille politique à mener.

La France est une ancienne puissance coloniale, membre du conseil de sécurité de l'ONU, elle détient l'arme nucléaire. Comment concevoir son rôle en tant que révolutionnaires ?

On peut dire qu'on n’est pas encore sortis du colonialisme aujourd'hui dans les pratiques de la Françafrique, dans les mentalités de nos classes dirigeantes et souvent, même, dans l'expression d'une certaine droite et de l'extrême droite. Mais l'histoire de France n’est pas que néo-coloniale. Elle est aussi marquée par des exigences universelles et progressistes qui viennent des luttes du peuple français et de ses révolutions. Notre pays suscite des attentes légitimes dans le monde. Est-elle capable d'y répondre ? À l'évidence, les politiques conduites depuis des années ne le permettent pas. Intervenir pour que la France soit à la hauteur de ces attentes, c'est une responsabilité que nous devons assumer pour que notre pays se dote d'une grande politique internationale afin de contribuer à des réponses adaptées aux problèmes du monde : la paix, la sécurité, le développement humain, le multilatéralisme...dans l'idée d'un nouvel ordre international.

En l'état, l'ONU est-elle en mesure de garantir la sécurité mondiale ?

L'ONU ne peut faire que ce que ses États membres lui demandent de faire. Ce qui domine dans le fonctionnement présent c'est la confrontation de puissances et le poids décisif des membres permanents du Conseil de sécurité. L'hégémonie des États-Unis s'est cependant relativisée du fait des bouleversements géopolitiques et de la montée des émergents, énorme question qui mériterait une réflexion en soi. En même temps, la Charte de l'ONU constitue un point d'appui considérable avec, notamment, l'affirmation de la souveraineté des États et le principe du non-recours à la force. En revanche, l'exigence du désarmement n'y figure pas. La France pourrait être à l'initiative sur cette question parce qu'il ne faut accepter ni le statu quo, ni une stabilité fondée sur un soi-disant équilibre des forces qui ne garantit en rien la sécurité internationale. La puissance n'est pas synonyme de sécurité.
Il faut construire des relations de paix sur des bases solides impliquant le désar­mement nucléaire et pour tous les types d'armes en lien avec le règlement des conflits et des crises.
Les Nations unies ne doivent plus être instrumentalisées pour légitimer des interventions néo-impériales qui violent l'esprit et la lettre de la Charte, comme c'est le cas régulièrement. Il faut aller vers une démocratisation de l'ensemble du système des  Nations unies et notamment vers une réforme du Conseil de sécurité, au moins pour que tous les continents soient mieux représentés. Mais est-ce possible aujourd'hui ? On peut en douter. L' ONU est en tous les cas la seule organisation internationale universelle capable de dire le droit et de constituer le cadre légitime du multilatéralisme.

Comment être internationaliste sans Internationale ?

Le monde n'a pas changé...nous avons changé de monde. Au bouleversement géopolitique intervenu avec la chute du mur s'ajoute la mutation des enjeux de sécurité internationale, la globalisation d'un capitalisme en crise structurelle, l'extension du néo-libéralisme au niveau planétaire, l'explosion du défi écologique, la montée des puissances émergentes, le poids de la Chine. Tout est à repenser dans la façon dont les forces progressistes, et notamment les communistes doivent agir, y compris dans la façon dont on conçoit l’internationalisme, ce que nous avons commencé à faire depuis des années. Il faut définir des objectifs communs de luttes sur toutes les questions politiques, institutionnelles, économiques, sociales qui nécessitent un changement de fond dans les relations internationales et face aux enjeux mondiaux. L'inter­nationalisme doit devenir concret, opérationnel et porteur d'avenir.

Sources : Atlas « Mondes émergents » Le Monde diplomatique et http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/otan/index.shtml

Le grand entretien réalisé par Léo Purguette

La Revue du projet, n° 20, octobre 2012
 

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