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Élections : bilan et perspectives, Lydie Benoist*

Après l'intense séquence électorale présidentielle-législatives, Lydie Benoist, responsable du secteur élections du PCF, analyse les résultats et développe la conception de la démocratie représentative portée par les communistes.

Au sortir de cette séquence électorale, quelle est votre analyse de la progression opérée lors de la présidentielle et du relatif reflux observé lors des législatives ?

 

Avec 4 millions de voix et 11%, le résultat est le meilleur depuis trente ans, il s'approche du niveau de 1981. Nous avons de bons scores dans les grandes villes, et tous les départements sont au-dessus de 5%. Dans la campagne, nous avons été les seuls à incarner la radicalité à gauche et la construction d'alternative. La crise de 2008 a fait grandir dans la population l'intérêt pour des solutions alternatives au capitalisme. Le Front de gauche a pris une part active pour chasser Sarkozy et sa politique mais ce n'était pas l'orientation la plus difficile à développer ; ce qui fait notre originalité, c'est d'avoir lié propositions de classe et rassemblement.
Concernant les législatives : sur 539 circonscriptions métropolitaines, nous réalisons 1 780 000 voix et 7%. Il y a un décrochage par rapport à la présidentielle mais c'est une belle progression sur les législatives de 2007. Nous progressons dans 90% des circonscriptions en gagnant 580 000 voix et 2,4 points. Tandis qu'en 2007 l'essentiel des circonscriptions étaient en-dessous des 5%, seul un cinquième d'entre elles l'est cette fois-ci.

Pourquoi ce décrochage ?

 

Désormais la présidentielle structure complètement la vie politique. La campagne commence un an et demi avant la date de l'élection et rien d'autre ne compte. Nous avons là un réel problème à traiter, tout en combattant le présidentialisme,  il faut que nous nous adaptions tactiquement à cette réalité. Aux législatives avec l'inversion du calendrier décidée par Lionel Jospin, on ne répond plus à des questions fondamentales comme « quel type de député, quel programme voulez-vous ? » mais à « voulez-vous ou non donner des élus béni-oui-oui au président de la République ? ». Dans cet état de fait réside aussi l'une des explications du décrochage de la participation. Nombreux sont ceux qui ont pensé  qu'une fois Sarkozy chassé et un président de gauche élu, le travail était fait. C'est un problème fortement politique, au cœur de la crise de la démocratie représentative. Nous n’avons pas su correctement évaluer ces pièges. Nous en ferons collectivement l’analyse.

Quelles différences et quelles ressemblances identifiez-vous entre la carte du vote Front de gauche et celle de l'influence du PCF ?

 

Globalement avec les législatives et c'est encore plus vrai avec la présidentielle, nous retrouvons la géographie électorale du PCF.  En Seine-Saint-Denis, vraie terre de gauche marquée historiquement par le vote communiste, le Front de gauche atteint 17% à la présidentielle après avoir gagné des conseillers généraux il y a un an. De même, dans le Nord où nous faisons davantage que résister. Dans des villes populaires de région parisienne marquées par notre influence mais où un tiers du corps électoral a été renouvelé, nos scores se maintiennent. Ce n'est pas suffisant mais porteur d'espoir. Parmi les territoires nouveaux, Paris réalise une belle progression de même que plusieurs grandes villes. En Alsace, terre de droite, nos scores ne sont pas mirobolants mais ont été multipliés par sept.
 
Disposez-vous d'éléments comparatifs sur le plan sociologique ?

 

Une étude est programmée : pour l'heure nous disposons toutefois de quelques données. Elles témoignent d'une pénétration plus importante de nos idées chez les 18-24 ans qui ont voté aux législatives pour le Front de gauche à 11% notamment les jeunes diplômés parfois tentés par le vote Besancenot auparavant. Il apparaît que 9% des ouvriers, 7% des professions intermédiaires et 6% des cadres ont voté Front de gauche. Dans les cités populaires, la situation est très contrastée y compris à l'intérieur d'une même ville. Par exemple, dans un quartier populaire de Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis) où le Parti est bien organisé et la population stabilisée, Marie-George Buffet réalise 40%, mais nettement moins dans un autre quartier recouvrant une autre cité.
L'abstention est forte, particulièrement marquée lors des législatives. Comment la comprenez-vous ?
Cela témoigne d'une profonde crise de la démocratie représentative. On ne peut pas dire que les gens n'ont pas d'intérêt pour la politique puisqu'ils se sont mobilisés pour la présidentielle. En réalité, ils sont pragmatiques, ils ont répondu à la question qui leur a été posée. Tout est fait pour les amener à ne pas déjouer les pièges de la bipolarisation, de la présidentialisation. Le corpus idéologique dominant dans lequel les électeurs sont baignés vide les législatives de leur enjeu propre pour les réduire à un référendum de type « êtes-vous pour ou contre donner les moyens au gouvernement de travailler ? »

Plus de voix, moins de sièges. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

 

Il y a d'abord le « redécoupage Marleix » qui, dès le départ, donnait des handicaps au groupe communiste sortant : une circonscription purement supprimée en Seine-Maritime et deux autres très redécoupées. Néanmoins, de façon générale, nos sortants ont fait plus de voix qu'à la présidentielle 2012 et bien plus qu’aux scrutins de 2007, chacun réalise environ 30%. Il y a donc une vague de gauche à l'intérieur de laquelle la vague rose est forte. Parallèlement on assiste chez nos sortants à un effondrement de la droite.  Au bilan, nous avons en effet, plus de voix et moins de sièges. Il y a une réelle injustice : si la proportionnelle était appliquée, nous aurions 40 députés.

Votre parti-pris pour la proportionnelle relève-t-il d'un simple calcul ?

 

Non. C'est avant tout une question de démocratie. Les 4 millions de voix pour le Front de gauche témoignent d'un rapport de forces réel dans le pays. L’UMP et PS totalisent 90% des sièges : ce n'est pas juste.  Le PS s'est engagé à introduire une dose de proportionnelle ; je souhaite qu'il consulte avant de présenter un projet. C'est un dossier que nous travaillons, il y a une belle bataille populaire à mener sur ce thème.

Mais ne serait-ce pas ouvrir largement la porte de l'Assemblée au FN ?

 

On ne soigne pas la fièvre en cassant le thermomètre. La présence d'élus du FN dans les institutions ne pose pas une question morale mais politique. Dans la dernière période nous avons été bien seuls à mener bataille pour assécher le terreau de la haine et de l'égoïsme. Il y a un immense combat social et d'idées à engager pour faire reculer les thèses du FN dans la population. On ne peut pas régler cette question par des artifices institutionnels. Nous allons observer les votes des députés FN nouvellement élus et montrer que ce sont des gens de droite, d'extrême-droite.

Quelle place la démocratie représentative occupe-t-elle dans le projet communiste ?

 

Le communisme a comme fil conducteur l'ambition de désaliéner le peuple en le libérant de l'exploitation économique, bien sûr, mais pas seulement. Les communistes combattent les puissances sociales qui exercent leur domination sur les travailleurs et, en même temps, ils bataillent pour que les citoyens soient sujets, acteurs, et non pas assujettis.
Pour nous, l'abstention est une amputation de la citoyenneté mais réduire celle-ci au seul acte de vote est une autre manière de la tronquer. Lorsque l'on dit « prenez le pouvoir ! », nous voyons plus loin qu'une élection, nous appelons les individus à devenir maîtres de leur existence, à s'émanciper du rapport actuel gouvernants-gouvernés.
En réalité, c'est le politique comme ensemble de pratiques que nous visons à désaliéner. Les communistes ont une certaine suspicion vis-à-vis de la démocratie représentative au sens où elle s'oppose à la démocratie directe et parfois entre en contradiction avec la souveraineté populaire – on l'a vu pour le Traité constitutionnel européen. Ce n'est pas être libertaire que de dire cela. Nous voulons accorder la primauté à la démocratie directe, aux formes de démocratie qui permettent l'implication citoyenne : référendum, démocratie participative dans les communes, droits nouveaux pour les salariés... Pour autant, il serait illusoire de faire vivre la démocratie sans pratiques délégataires et c'est pourquoi nous les interrogeons afin de les transformer. Nous voulons en finir avec le scrutin majoritaire à deux tours, réduire l'écart représenté-représentant, modifier profondément les institutions européennes... Bref, nous agissons pour que la démocratie représentative se dépasse dans des formes d'exercice renouvelées. La forme de la démocratie représentative n'est pas figée, elle est elle-même un enjeu du rapport de forces politique.

Au-delà de la forme de la démocratie représentative, l'origine sociale des représentants ne questionne-t-elle pas particulièrement les communistes ?

 

Oui bien sûr. Tout est fait pour confisquer aux classes populaires la possibilité d'exercer un mandat électif au delà des conseils municipaux. Cela traduit l'organisation générale de la société que nous voulons transformer. Mais – tout de suite – nous proposons d'instaurer un statut de l'élu permettant à chacun, y compris les salariés du privé, une parenthèse dans sa carrière professionnelle. En plus des rapports de classe qui s'expriment dans la démocratie représentative, il y a la domination d'un sexe sur l'autre.
Les communistes essaient de développer une conception désaliénée du politique qui ne dépossède pas le citoyen de son pouvoir mais, au contraire, favorise son intervention.  

*Entretien réalisé par Léo Purgette

 

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012

 

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