La revue du projet

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Effet rétroactif, Francis Pornon*

Je sonnai sous la plaque indiquant : « Notaire ». Ouvrit une jolie brune, blouse décolletée, jupe serrée. Femme. Avec une jolie petite voix. Je tenais mon arme derrière mon dos. Inutile d’insister, redit-elle, l’étude est fermée, c’est une réunion de famille !
De sa jolie petite voix, avec le sourire et le reste ! J’en avais de la mollesse dans les jambes. Pas dans l’intervalle. Mais alors, pas du tout ! Il y avait si longtemps que cela ne m’était pas arrivé. Je lui souris aussi pour souffler que… « j’allais recevoir un gros héritage et que… j’aimerais partir avec elle, très loin, où elle voudrait.
— Mais ça va pas ! Qu’est-ce que vous croyez ? Fichez le camp d’ici ! fit-elle en tentant de refermer. »
Alors, réprimant l’envie de pleurer, je ricanai.
« Dommage ! Un ratage de plus ! »
Le pied dans l’entrebâillement de la porte, je brandis le pistolet et repoussai le battant pour pénétrer dans le vestibule. Au salon, je menaçai tout le monde en lançant de ne pas s’affoler, que tout se passerait bien, je voulais seulement livrer une information en échange d’un service.  Ils se figèrent dans un arrêt sur image.
« Voilà ! contai-je. Un ami m’avait parlé d’une curieuse histoire dans la ville. Un notaire, en cheville avec un promoteur, avait acheté du terrain agricole en viager à un vieux paysan sans héritier. Le terrain était devenu libre et aussi constructible par enchantement, quelques mois après, à la mort du pauvre paysan. Le notaire était un homme respectable et respecté. Chaque semaine il réunissait dans son salon sa famille jusqu’aux cousins éloignés. »
L’intéressé pâlit. C’était évidemment lui, le notaire en question. Ceux de sa famille lorgnaient avec étonnement ou même méchamment. Deux ou trois femmes se mirent à pleurnicher. Pas de souci, ajoutai-je, on pouvait s’arranger. Je ne ferais rien que corriger une injustice. L’arme toujours en main, je demandais seulement un petit travail au patron, ce ne serait pas long.
Le gratte-papier bedonnant ne se fit pas prier. Il me précéda au bureau attenant à son logement. C’était simple, en effet, de reprendre le modèle d’un testament « authentique » déclarant que son auteur était mon père. Avec une photocopie de signature dans les documents apportés, je signai sans difficulté : Albert Camus. Le scribouillard criminel eut un haut le cœur. Le flingue sous son nez le calma vite. Il appela deux personnes du salon pour contresigner. Parmi elles, la jolie brune sans son joli sourire. Je soufflai vers elle :
« Je n’ai pas le choix. Cinquante-cinq ans, des rides apparentes et pas mal d’autres cachées, sans ami, sans enfant, sans mère décédée ni père inconnu… et cerise sur le gâteau, le chômage. En plus, la conviction insupportable que ce que j’écris n’aboutit pas parce que c’est insignifiant ! »
Elle ne cilla pas, signa, tendit la feuille au notaire qui antidata, me donna un double et promit de faire inscrire ça à la date et au registre convenable. Il avait intérêt…
Dans le vestibule, la jolie petite voix sonna dans mon dos. Je me tournai.
« On se calme, fit-elle. Je ne dirai rien, comme tous les autres, d’ailleurs. Mais je suis curieuse. Pourquoi Camus ? Parce que vous écrivez ? »
Je rangeai l’arme à ma ceinture.
Oui, oui, j’écrivais ! Mais sans jamais avoir été reconnu ni même édité, sinon à compte d’auteur… Je n’envoyais même plus mes manuscrits. Bref, au lieu des sunlights et surtout de la lumière que je tentais d’écrire, ma vie restait noyée dans un noir épais. Je me demandais combien de temps j’aurais envie de continuer.
Et puis voilà, je venais de lire un article : « 2013 centenaire d’Albert Camus ». En France, les ayants droit (héritiers) des auteurs empochent les droits jusqu’à 70 ans après le décès. Je tirai une feuille de mon porte-document :
« L'Étranger de Camus est le best-seller absolu chez Gallimard : six millions et demi d'exemplaires déjà vendus en France (150 000 par an, en moyenne), les droits de traduction cédés dans 58 pays. Sa fille rappelle que les droits d'auteur (entre 8 % et 14 % du prix du livre) sont divisés entre elle et son frère … »
Figurez-vous, commentai-je, que ma mère a toujours dit avoir « bien connu Albert », Camus de son patronyme. Je n’ai pas les moyens de vérifier. Mais… je le sens. En moi la même exaltation de l’air vibrant et de l’aveuglante lumière. Je suis le second fils de l’écrivain. J’en suis sûr. Du coup, je ne vais pas quitter mon studio pour la rue. Un enfant naturel est maintenant héritier, au même droit que les autres. Un bonheur ! Et une chance… À un euro environ de droits d’auteur par livre, cela fait une manne de 150 000 euros par an au strict minimum, à diviser par 3 pour chacun des trois enfants de Camus (les deux autres et moi …) soit 50 000 pour moi, une fois reconnu enfant naturel. Avec effet rétroactif depuis 50 ans, le total ira chercher dans les 2 500 000 euros !
Il m’a suffi d’acheter un pistolet au rayon des jouets d’un grand magasin. Cela fait plus vrai que vrai, non ? Et de me poster chaque jour à la laverie d’en face. Ah, mon linge est impeccable ! Et moi, j’ai su que le notaire reçoit sa famille chaque samedi.
La fille avait retrouvé son sourire. Elle rouvrit la porte d’entrée en disant simplement :
« Je vois. Seulement, figurez-vous, que les droits d’auteur sont remis en question et que, de toute façon, leur durée doit être renégociée. Et puis, en la matière, si par chance le testament n’était pas dénoncé par les autres héritiers et soumis à enquête, il ne devrait pas y avoir d’effet rétroactif.
— Ah bon ? Vous croyez ?… Et d’abord, comment savez-vous ça ?
— C’est mon métier. Et je crains pour vous un ratage de plus ! »

*Dernier ouvrage paru : À la santé des Pachas, Après la lune, 2012.

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012

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