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L'affaire de 2013, Francis Mizio*

L’affaire a éclaté tout début 2013, éclipsant celle qui s’était étalée depuis fin 2012, écœurant tôt ceux qui avaient placé tous leurs espoirs dans le gouvernement.

Le témoignage de celui qui avait eu vent de l’affaire fit une traînée de poudre. Il rendit les gens cois et les gazettes surchauffées. Les premières réactions sur ces révélations, quoique jugées incomplètes ou fantaisistes, furent littéralement outrées. On ressuscita des mots : « abracadabrantesque », « menteries » ; on fit dans le médical mélangeant des notions à un point cacophrène et schizophonique. L’affaire était – franchement – invraisemblable. « Énorme » estimaient certains.
 
De fait, elle tombait mal. Beaucoup avaient à y perdre, mais beaucoup à y gagner. Tout l’échiquier risquait d’être à revoir. Il y avait de la tectonique politique dans l’air. Mais quoi qu’il en fût, l’affaire ne put laisser indifférent dès lors qu’apparurent les témoignages contradictoires, prouvant à ce stade que l’affaire était soit nulle et non avenue, soit inexistante.

On s’interrogea, mais faute de réponse trouvée en soi, on interrogea l’autre. Des micro-trottoirs furent dans l’urgence diffusés par les télés et radios : les gens qualifiés de « vrais » devaient bien avoir un avis sur l’affaire ? Toutefois, les résultats retracèrent simplement la géographie des camps qui se mettaient en place. Certains, à vue de ces émissions désinvoltes dans le traitement, sinon cyniques, juchés sur des tribunes de bois comme de papier, dénoncèrent un goût du scandale, une idéologie de café de commerce, une fascination pour le mortifère de l’époque.

L’affaire à peine révélée, battait déjà son plein.

Un journaliste confia à un site web de critique des média comment s’était déroulée une récente conférence de rédaction, là où il travaillait. En substance il avait été dit : « Emparons-nous de cette affaire ; elle ne doit pas profiter aux concurrents. Trouvons un angle intéressant pour notre journal sur l'affaire, afin d’être pilote sur ce coup ». Évidemment, avec de telles pratiques en escalade symétrique, l’affaire prit de l’ampleur au point que même les acteurs de l'affaire s'interrogèrent, dans les colonnes et sur les écrans, de l'écho démesuré qu’elle se trouvait désormais avoir dans les média. Cela les dépassait. Eux-mêmes se demandaient si l’affaire n‘était pas encore plus importante qu’ils ne l’avaient a priori soupçonné.

Il fut tôt dit que l'affaire aurait embarrassé le gouvernement, bien silencieux. On imagina des barbouzes et des intrigues florentines. Pourquoi, après avoir parlé, le témoin clé de l'affaire gardait-il le silence ? Cela ne signifiait-il pas que l’affaire cachait quelque chose… de pire ? Une autre affaire, évidemment ?  

On continua de s’enflammer. Cela prenait une tournure toujours plus complexe. Trop, sans doute… et l’on commença légitimement à chercher à qui l’affaire pouvait bien profiter.

Vint le moment où la France fut divisée en deux par l'affaire. On titra sur ce point, accentuant malgré soi la division. Dans les cours de récréation il y eut jusqu’aux enfants à se disputer, défendant sans le comprendre l'avis de leurs parents. Dès lors que les paroles devinrent trop abondantes, on s’en remit, de façon rationnelle, à des méthodes d’analyse scientifique. Il fallait faire le point. On le fit avec rigueur, publiant des sondages. Les graphiques divers et variés, coloriés et abscons, parfois interactifs et sonorisés avec des points à cliquer renseignèrent, mais n’éclairèrent pas. On venait de passer à autre chose : on parlait de l’affaire comme un objet curieux, tel un étron posé au centre de la maison, sans plus se préoccuper de qui l’avait commis mais de l’odeur qu’il dégageait. Ce discours sur le discours – car la chose s’emballait toujours plus – occupa les pages de tribune, les « Rebonds », les « Horizons », les commentaires haineux et caricaturaux bourrés de fautes et de bêtises sur le web, les messages de 140 signes sur une messagerie vaine, et les statuts sur un réseau fourbe.

Tout le monde s’étant exprimé, on interrogea sur le sujet de l’affaire des sportifs, des chanteurs, des personnalités qui n’avaient rien à voir avec l'affaire, mais, étant écoutés et admirés, pouvaient guider le public dans sa quête stupéfaite d’opinion tranchée. On alla jusqu’à convoquer un psy et un sociologue. Ils devisèrent, s’entre-complimentant sur leurs derniers ouvrages opportunément parus. Ils levèrent des points intéressants. À savoir que l’affaire avait un rôle et un sens. Il y avait ce qu’elle révélait de nous, de notre société, de nos choses enfouies depuis la grotte et la famille de province. L’affaire voulait nous dire quelque chose. Hélas sur ce qu’elle voulait nous dire, ils ne parvinrent à s’entendre. On discuta par la suite beaucoup des noms d’oiseaux qu’ils s’envoyèrent, perdant toute civilité avant la publicité. De l’affaire expliquée, on ne parla point, mais cela fut déploré comme un simple dommage collatéral.

L’affaire devint un bruit de fond, une radio qui filait déréglée entre des dizaines de fréquences.
« Il est temps de poser les éléments clairement, car le public a besoin, sinon le droit de savoir, d’y comprendre quelque chose » : tels furent les propos de l’auteur du livre sur l’affaire qu’on invita dans des pages et sur des plateaux, devant des micros et un public sage qui applaudissait. On parla, faute d’évoquer le contenu du livre, de comment il avait techniquement été édité si vite. Une prouesse. L’imprimeur lui-même s’était personnellement impliqué. La veille encore, la couverture n’avait pas été choisie et cela avait été la fille de l’auteur, 7 ans, qui avait tranché ! Mais ce n’était qu’anecdote car le livre, lui, faisait enfin le point. Il convenait de l’acheter.

Étendue depuis plusieurs mois, l’affaire faisait désormais partie du décor de 2013. On apprit en juin que des étudiants  en psy et socio s’étaient mis en tête d’écrire des mémoires, de défendre des maîtrises ou des thèses sur son sujet. Car tout de même, cette affaire était un cas d’école.

Malgré tout le public se lassa. Les beaux jours étaient installés. On songeait aux vacances.

C’est alors qu’une certaine presse dénonça, de façon assez virulente sinon convaincante, dans un numéro double pour la plage, le discours des concurrents sur l'affaire. On tomba des nues. Avions-nous été manipulés ? Le doute s’immisça et c’est à ce moment, qu’ayant jusqu’alors gardé une réserve prudente nécessaire à toute distance analytique, le gouvernement déclara lors d’une conférence de presse largement relayée malgré la canicule et le monoï arrivants que « la véritable affaire, c'est qu'il n'y avait pas d'affaire. » Cette tentative d’extinction des feux fut mal perçue. Elle raviva des théories, des idées de complots. Un dessinateur dans un hebdo, expert du mal de dos des cadres francs -maçons et du prix de l’immobilier dans les nuits chaudes, publia un dessin de presse inspiré de celui fameux de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. Sur cette nouvelle version on vit des protagonistes identifiables s’écharper autour d’un gâteau mal partagé, vite saccagé : « Ils en parlent » disait la légende. On trouva cela d’un goût douteux. On ricana sur le procédé racoleur permettant de vendre du papier.

La certaine presse revint alors à des considérations moins corporatistes, du fait de la réaction du gouvernement : en fait, se demanda-t-elle fort pertinemment, à ce stade de confusion, ne voudrait-on pas étouffer l'affaire ? C’était bien possible : il y avait des exemples de n’importe quoi. Un type connu des services de police, sinon de psychiatrie, et dont il fut établi par la suite qu’il avait abandonné ses enfants et fraudé le fisc, menaça de balancer des révélations supplémentaires liées à l’affaire sur Internet ; réseau dont on rappela à cette occasion les méfaits...

Tout était passé en roue libre. C’était le chaos.

Soucieux de calmer le jeu, un historien fit appel au devoir de mémoire. Il expliqua que ce n’était pas la première fois qu’on se retrouvait devant une telle affaire, tant dans son fond que dans sa forme. Mais personne ne l’écouta. Cela aussi, conclut-il, était déjà arrivé.

L’été 2013 passa. Il y eut quelques augmentations des tarifs d’anciens services publics ; des lois cauteleuses votées dans l’indifférence ensablée par la météo des plages.

La rentrée que l’on avait annoncée chaude et sociale fut occultée par de nouvelles révélations sur l‘affaire. Hélas, tout devenait toujours plus incompréhensible, enchevêtré. On avait oublié le début, il manquait le milieu… Quiconque y comprenait goutte, sauf certains journalistes obsessionnels à en être louches, qui se tuèrent à tout retracer le plus pédagogiquement possible en quelques milliers de mots à peine. On ne lisait plus que les titres, au mieux les accroches et intertitres... Cela, il est vrai, semblait devenir vraiment tout et n’importe quoi. Un dingue, d’ailleurs, eut même de l’audience en prétendant que l'affaire était dirigée contre lui.
Novembre advint. On acheta des chrysanthèmes.

Curieusement, c’est la découverte d’un commerce de  tee-shirts, de mugs, de gadgets sur l'affaire proposés par correspondance pour Noël qui relança l’intérêt : on se souvint qu’il y avait bien toujours cette affaire, mais que cela s’était dilué. La presse eut de conserve la même idée en titrant « Faut-il tout reprendre à zéro ? » ou encore clama « Où en est-on sur l'affaire ? ». Dans un intéressant dossier, un sociologue expliqua que si on se posait cette question, c‘était parce que l'affaire avait été un non-événement. Il fustigea sur de nombreux plateaux, et lors de conférences, le business fait autour de l'affaire. Il sortit un livre pour le dénoncer plus fort encore, mais son succès ne fut que d’estime. C’était déjà la trêve des confiseurs.

Les gens étaient las. Il y avait les cadeaux à acheter avec un pouvoir d’achat en berne. Lorsque les témoins clés de l'affaire se rétractèrent fin décembre, on ne fit pas grand cas de l’information. Constatant cette évolution il y eut quelques dernières salves médiatiques, résonnant comme des chants de signes, sinon de cygnes. On posa cette ultime question, un peu désespérée, un peu perplexe : « et s'il n'y avait jamais eu d'affaire ? ». On remettait en cause tout l’équilibre, et il sembla même soudain que celui qui avait révélé l'affaire n’était pas si clair dans celle-ci. Des marionnettes télévisuelles que l’on tenait pour de fins esprits politiques rendirent leur verdict. Elles affirmèrent à une heure de grande écoute qu’on n’allait jamais savoir le fond de l'affaire. Comme toujours, précisèrent-elles. D’ailleurs les journalistes ne s’étaient-ils pas mis à se flageller de mea culpa lyriques et échevelés en comprenant que, depuis le début, l‘affaire n’avait été qu’une affaire médiatique ? Se rengorgeant, un peu honteux mais s’habillant d’une dignité ravivée, ne pointaient-ils pas les dérapages chez leurs semblables comme chez eux-mêmes par souci de rigueur et de déontologie ?

L’an nouveau grésilla là-dessus comme une bougie en fin de vie. Un mensuel de sciences humaines, faisant le bilan de 2013, revint sur l’affaire, traçant son historique, concluant que ces phénomènes n’étaient pas nouveaux. Qu’en effet, ils devaient bien cacher quelque chose ; une faiblesse humaine celée en nous tous, sinon sans doute d’autres squelettes scandaleux dans des placards, malheureusement dissimulés par tout ce tapage qui fut, il fallait en convenir, bien navrant. On parla un peu de totems, de tabous. Il fut même question de sexualité et d’inconscient qui curieusement n’avaient pas été convoqués par les services de police aux débuts de l’affaire. En somme, on ne savait rien après cette année agitée, mais on avait tout de même un peu appris sur soi.  C’était déjà ça.

Et puis, mi-janvier 2014, une nouvelle affaire ahurissante éclata – et on ne parla plus que d’elle.

*Dernier ouvrage paru avec Jean-Bernard Pouy : Alfonso Vermot y Carambar (inventeur de la devinette), éditions Jean-Paul Rocher, 2011.

 

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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