La revue du projet

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Normal(e), Sophie Loubière*

J’avais cuit de la confiture de fraises la veille au soir et la cuisine sentait bon le parfum des fruits tournés en sirop. Mon doux époux réchauffait une gaufre dans le toaster pour le petit qui sommeillait encore, affalé dans le canapé du salon devant la quarante troisième rediffusion d’un épisode de Dino Train. Le visage apaisé par le souffle de la nuit, mais les paupières gonflées comme des prunes, j’attaquai ferme mon mari : et s’il consultait un spécialiste ? Parce que ça relevait du calvaire de supporter un ronflement pareil ; la lutte devenait inégale. Quelle que soit la position dans laquelle je le replaçais, bras rabattu sur le ventre, nuque à l’horizontale, le grognement reprenait forte sur l’oreiller. Les bouchons d’oreille me plongeaient dans un vide sonore abyssal terrifiant dont je m’éveillais en sursaut en plein cauchemar. Étienne devait faire quelque chose. La réponse fut à la hauteur de la pertinence de ma question.

«T’as pas racheté de lait ?»

La pluie rabattait déjà sur la vitre une allégresse d’automne au printemps.
Sur l’étiquette des bocaux de confiture, était écrit : confiture de fraises, 5 mai 2012.
Ma vie avait changé.
Radicalement changé.
Mais ça ne datait pas d’hier.

Depuis qu’une radio de service public avait décidé de mettre fin à une collaboration de dix-sept années par l’entremise d’une sorcière aux pouvoirs redoutables – dixit le fiston – je taisais ma voix. Je ne lisais plus de livres (sinon des contes à mon schtroumpf). Je ne recommandais plus les bouquins des autres aux auditeurs (sinon les miens dans certains salons littéraires « prout prout »). Je n’inventais plus d’émission poil à gratter pour naviguer tel un farfadet sur les ondes, à cheval sur les genoux de Pierre Dac tout en chatouillant la coccinelle de Marcel Gotlib. Alchimiste tutélaire, je ne dosais plus l’émotion et le frisson sur un logiciel de montage audio jusqu’à minuit passé en ayant oublié de faire les courses. Je n’emmerdais plus ma réalisatrice avec mes fignolages au mixage. Je ne jonglais plus avec des CD de musique de film par-dessus la tête de mon assistante ou du gentil monsieur originaire de l’Afrique du Nord venu vider les poubelles de mon mini bureau en open space situé juste en face de quatre ascenseurs – bureau que très étonnamment, personne ne m’enviait. Je ne recevais plus les grands de ce monde à table dans leur restaurant fétiche, cachant sous les serviettes des techniciens de Radio France munis de micros espion et de rudes appétits pour les confidences. Je n’inventais plus par écrit des bêtises gourmandes de mots et de sensations sucrées, des jeux idiots à pratiquer seul dans un parking ou sur le plage. Je ne tenais plus la main de « nouvelles plumes » tout en leur donnant un coup de pouce avec un enthousiasme de jeune fille. Je n’allais plus voir de films au cinéma pour écouter la musique et sangloter de bonheur – la faute à Alexandre Desplat, encore un compositeur que les Américains nous ont soufflé sur l’échiquier… Je ne croulais plus sous les invitations des attachées de presse (sauf erreur de leur part). Je n’étais plus persona grata dans les soirées pince-fesse (sauf divagation de listing). Je ne recevais plus cent cinquante mails par jour – mais sept, dont cinq courriels commerciaux indésirables. On ne m’appelait plus pour que je parle du dernier chef-d’œuvre de Guillaume Musso. Les jours de la semaine, je ne me maquillais plus dans le RER. Le vendredi, je ne courrais plus d’une radio à une autre pour enregistrer une chronique et annoncer la parution du nouveau Craig Johnson. Dorénavant, je travaillais chez moi, à la maison, dans ce bureau d’une surface équivalente à un studio parisien, avec une cheminée et deux fenêtres ouvertes sur un jardin envahi de pruniers et de marronniers, poussés en 9-3. Je travaillais à ma propre personne, ma jolie constellation narcissique, aux héros de mes romans à l’eau de vie et j’avais du temps pour le repassage.

La porte refermée sur le père et le fils, la chienne nourrie des restes de poulet, la vaisselle rangée et les coussins du canapé bien alignés, je remontai dans mon bureau y relire un dernier chapitre en cours de rédaction, une petite nouvelle passée au cirage noir.

Et là, dans un grand élan du cœur, avec la sincérité d’une misérable fourmi, comme des millions de Français, sans attendre autre chose que la possibilité de faire ce métier miraculeux d’écrivain hors limite le plus longtemps possible, je bossais sans être rémunérée à la juste valeur de l’ampleur de la tâche, en toute normalité.  

Il paraît qu’un président normal, même avec en héritage une dette nationale aussi catastrophique qu’un bon film de genre signé Michael Bay et des milliers d’emplois qui se barrent en couilles dans l’industrie automobile, ça peut redonner plus qu’un espoir, faire refleurir la culture dans les écoles, la fantaisie dans les média, repulper l’impertinence des journaux et magazines, trouver des sous pour payer correctement ceux qui font tout le boulot et déloger les crabes qui s’accrochent à leurs incompétences, les ambitieux aux pieds crottés.

Il paraît que les sorcières aussi finissent à la retraite.
C’est le fiston qui me l’a dit.
Puisse-t-il avoir raison et qu’un jour, devant, s’ouvrent de nouvelles ondes en chatoiement où poser mes lèvres, chuchoter à l’envie.
Et puissent les prochaines confitures de fraises être bonnes.
En 2013.

*Dernier ouvrage paru : L'enfant aux cailloux, Fleuve noir, 2011. Prix Lion noir 2012, prix Ville de Mauves 2012.
 

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012

Il y a actuellement 2 réactions

  • bonjour sophie je voulais

    bonjour sophie je voulais vous remercier pour toutes ces années passées avec vous et votre equipe. c'est bon la confiture de fraise. la vie nous menne vers des horizons differents. mais des fois, nous apprehendons le changement mais il nous apporte des joies et des tristesses; mais est ce que la vie ne nous apportent tout cela. je voulais vous dire que je vous "aime" (je ne sais pas ecrire le mot apprecier) bonne continuation et bonnes confitures grosses bises

    Par michel de clipperton, le 22 September 2012 à 20:35.

  • Madeleine de Commercy

    La normalité se fait principe en ces temps de bâbord ... Je m'inscris pour la soirée confiture de fraises 2013, à moins que j'y aille directement ... Merci pour ces années de plaisirs et de découvertes. J'ai conservé mon ticket et profite souvent des balllllados-diffusions conservées en haut du placard. Le hasard du stationnement est aussi responsable d'une magnifique complicité épistolaire, numérique et téléphonique avec la contrée Vierzonaise. Merci au gardien pour ce judicieux placement ! Je n'ai toujours pas réussi à reconstruire le torsiculaire mais je persévère. Un jour peut être ... Yves-Marie

    Par YMV, le 07 September 2012 à 14:39.