La revue du projet

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Ça va ! Antoine Blocier*

J’ai eu chaud.
L’année dernière a été l’une des plus troubles de toute mon existence, pourtant déjà riche en coups tordus et autres organisations sociétales dont j’ai le secret. Je ne sais pas ce qui m’a pris de jouer l’empathie. Un vrai rôle de composition. M’apitoyer sur les faibles, esquisser un semblant de début d’hypothèse de justice et autres fariboles sociales, ce n’est décidément pas mon truc. En 2012 pourtant j’ai essayé cette stratégie en France. Mais bon, le pacificateur n’est pas crédible lorsque c’est lui qui a créé le désordre… Le désordre… Tout compte fait, rien de tel pour que tout reste dans l’ordre.
J’ai eu chaud, mais fausse alerte : il n’y avait pas de quoi.

Alors 2013… Quel panard ! Depuis le temps que les petits Frenchies me les brisaient menu, avec leurs états d’âme de pacotille – un jour libéraux, le lendemain révoltés, mais toujours à la ramener avec leur « particularisme hexagonal » – j’avais décidé de frapper un grand coup. Quand ils l’ont reçue en pleine poire, ma main invisible, ça leur a fait tout drôle. Ils ont été sonnés quelques jours puis ils se sont gentiment et rapidement remis au boulot, un mouchoir sur leurs velléités humanistes. Il ne faut jamais désespérer des peuples à la dérive, tôt ou tard ils rentrent dans le rang. Alors, ça va.
Je n’ai jamais vraiment eu besoin de m’impliquer en direct sur le mouvement de monde, il y a toujours des types qui croient suffisamment en moi pour légiférer, dérèglementer, imposer, manipuler, trahir et encaisser. De ce côté-là aussi, ça va.
Tant qu’elle gesticulait, la France ne parvenait qu’à me soutirer un mince sourire.  Je ne suis pas chatouilleux. Le seul truc drôle qu’elle a tenté, c’est toutes les fois où elle s’était dotée de gouvernements dits « de changement ». Ce que j’ai pu me marrer de voir tous ces électeurs/consommateurs gober, comme un seul homme, les bobards des candidats putatifs aux rênes du pouvoir. Aucun n’osait me remettre en cause car je suis tout simplement IN-CON-TOUR-NABLE. C’est la force des religions puissantes. Ça va… Ça va.
En 2012, pour pimenter leur rata électoral, je l’avais saupoudré d’une sacrée dose de Brun. Pas du Brun brutal qui arrache la gueule, mais du Brun plus soft à avaler. Soit, il est toujours aussi indigeste avec les mêmes effets côté hémorroïdes, mais tellement plus racoleur. Plus vendeur. Dans la grande lessiveuse des idées, j’ai savamment oublié de trier les couleurs. Résultat : le Brun a déteint sur le Bleu, déjà un peu passé je le reconnais bien volontiers. Le Bleu a bavé, dégouliné et a fini par se fondre dans une espèce de marronnasse informe. À tel point que le Rose a profité de la vague et s’est mis, lui aussi, à ripoliner quelques mesurettes de cette chatoyante teinte virant à l’ocre, premier stade de la Brunisation qui va me permettre de couler mes vieux jours en toute sérénité. Ça a marché au-delà de mes espérances. Vraiment, ça va.
Il m’arrive encore de me surprendre, c’est dingue ! Je ne connais rien de plus reposant qu’une sieste à l’ombre brune d’un continent dont les soubresauts sont de légers frémissements, un vent apaisé sur mon visage serein. Sérieux, ça va. Ça va bien.
Pour m’être agréable, mon nouveau porte-parole a déjà renié quelques-unes de ses promesses. Les smicards avaient espéré… Tant pis pour eux ! Plus les salaires sont bas et l’emploi précaire, et mieux je contiens les grèves et les mouvements sociaux. Les syndicats comptent pour peanuts, quand on se bat d’abord pour sa pomme. Ça va.
Mieux : les plans de licenciements massifs font grimper les cours à la Bourse et les actionnaires aux rideaux. Dans mon univers, une mauvaise action économique est toujours récompensée par une action – de grâce ? – en hausse. Ça donne du tonus aux bonus. Alors oui, ça va.
Les eurocritiques en sont pour ravaler leurs larmes. Les coups de menton volontaires et le verbe haut, c’était pour impressionner les électeurs, pas Londres, pas Berlin et encore moins la Commission européenne, les plus prosélytes de mes fidèles. Alors, bien sûr, ça va.
Rien ne se vend plus, mais tout s’achète quand même. Surtout l’honneur et les convictions les plus trempées. La corruption bat son plein. Nom de Moi, ça va.
La dissuasion nucléaire va continuer à prospérer. Des tensions dans le monde et du pognon à ramasser à la pelle… Partout la guerre : des armes à inventer, à produire, à vendre et à utiliser… pour inciter à inventer de nouvelles armes, plus performantes, plus sélectives. Pour les produire, les vendre et les utiliser. Je me souviens quand j’avais développé le concept de « guerre propre », des bombes intelligentes qui ne touchaient que les infrastructures. Quelle poilade ! Franchement, ça va.
La population est sur le qui-vive. Les Français regardent de travers les Roumains, qui espionnent les Portugais, qui craignent les Asiatiques, qui épient les Maghrébins, qui se méfient des Africains. Et dans les sous-groupes, les chômeurs jalousent les manœuvres, qui lorgnent sur les cadres, qui bichent sur la Direction, qui craint les patrons. Puis ceux qui triment sur les chantiers contre ceux des champs et les deux contre ceux des bureaux… Alors que tous, sans exception, n’ont qu’un seul et unique Maître : moi… une seule et unique religion : tirer son épingle du jeu… Or c’est moi – enfin, ma main invisible – qui fixe les règles sans les fixer, qui organise sans organiser.  L’apparence de la spontanéité comme paravent d’une religion très cadrée. Sincèrement, ça va.
Les Droits-de-l’hommistes réclament un meilleurs partage du gâteau. Qu’ils arrêtent avec ça, il y en a pour tous. Pour ceux qui cuisinent le gâteau et pour ceux qui le mangent. À chacun selon ses capacités et à chacun selon ses besoins. Pas ma faute si les riches ont meilleur appétit. Les pauvres n’ont droit qu’aux miettes ? La belle affaire. Pour qu’ils les aient, ces miettes, il faut bien qu’il y ait déjà un gâteau. Je compte bien sur l’équipe du Nouveau  pour faire avaler cette pilule-là à ses aficionados. Pas de soucis, je l’ai formatée pour. Ça va.
Les sans-abri sont expulsés des ponts et des bouches du métro où ils s’entassent avec femmes et enfants. Là, je tique. C’est une erreur, va falloir que je rappelle à l’ordre. C’est justement de voir ces familles à la rue qui autorise le délire sur les prix de l’immobilier. Si leur misère se cache, plus personne n’aura peur de leur ressembler un jour. Et je fais comment, moi, pour légitimer la spéculation dans la pierre et soutirer les subventions aux états ? Globalement, côté immobilier, pour l’instant ça va.
On transforme les braves en extrémistes et les idéalistes en irresponsables. Les salauds sont à la une des journaux, on magnifie leur sens des affaires et leur fermeté. Les média s’inspirent encore et toujours de ma Bible. Leur catéchisme cathodique est tout à ma gloire. Ça va.

En ce mois de mai 2013, je me penche sur mes ouailles. Bien obligé. Je sens bien qu’un courant de mécréance tente de s’organiser, incitant les fidèles à se détacher de moi. Voire à créer un autre modèle de référence. C’est une spécialité dans ce pays : en mai, on s’excite, on se fait peur, on gesticule pour, en bout de course, fermer sa bouche. Ce qui change cette année, c’est que les gens commencent à comprendre que je pourrais être mortel, moi aussi. Normal, ils sont déçus. Après avoir mis tous les pouvoirs dans les mains du Nouveau, ils constatent que rien ne change, qu’ils ont avalé quantité de couleuvres, comme autant de belles paroles.
Alors, je la joue modeste. Profil bas pour mieux gagner, pour gagner plus. C’est de la spiritual strategy. D’accord, d’accord, je ne suis pas toujours au top, il y a bien çà et là des dysfonctionnements… Je suis un système imparfait, soit, mais y en a-t-il un autre crédible ?
Jusqu’à présent, j’avais suffisamment de relais efficaces pour ne pas avoir à me mouiller directement. Mais là, les Frenchies commencent à me courir. Ils ne vont pas encore changer. Manquerait plus qu’ils me renient, détruisent les édifices où s’organise la dévotion de mes valeurs, brûlent les missels du dogme et pendent haut et court mes missionnaires. Ces hérétiques sont capables de pondre des lois républicaines pour contrer la loi divine. Où irait la foi, avec des apostats au pouvoir ? Y’a des coups de pied au culte qui se perdent.
J’en ai marre et je voudrais bien me reposer en paix. Alors je vais ressortir le coup des Croisades contre les infidèles, les adeptes de la décroissance, du partage... Pourquoi pas le communisme, tant qu’on y est ?  Y’aura des dégâts, on les tuera tous et je reconnaîtrai les miens. Il faut faire des exemples, pour que les autres se souviennent  durablement qui est le Patron.
Le pognon, le fric, le flouze, le grisbi, l’oseille… quel que soit le nom que l’on donne à mon catéchisme, le seul monothéisme transcontinental qui transcende toutes les autres religions, c’est MOI ! On m’appelle le Marché, l’Argent, les Avoirs, la Fortune, la Richesse, la Bourse… bref, le Capital. Et l’on ne s’attaque pas au Capital, comme ça, sans biscuits idéologiques forts. Le Nouveau et sa clique ne suffisent plus ? M’en vais leur balancer une petite récession. Leur « rigueur » fera pâle figure, c’est le tissu industriel qui va morfler.
Et l’agriculture.
Et le tourisme.
Je vais le zigouiller cet incontrôlable pays.
Je vais peut-être leur laisser la culture. Bien utilisée, elle fera passer le reste en douceur.
Mais, pour l’instant, ça va !

*Dernier ouvrage paru : Ligne 13, Krakoen, 2012.

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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