La revue du projet

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Les huîtres, ça ne se garde pas, Jeanne Desaubry*

Avril 2012
Deux heures ! Merde ! Putain de prostate !
Monsieur Meunier tâtonne des orteils, le pavé est froid, où sont ses savates ? Se traîner jusqu’aux toilettes, pisser trois gouttes, ne pas tirer la chasse, les voisins ont râlé, ces emmerdeurs, comme s’ils se gênaient pour mettre la radio à fond, leur radio de bobos gauchistes... Mais après tout, ça fait des économies…
Boire un verre d’eau à la cuisine…
Là-bas, une fenêtre est allumée.
Ça fait des mois que cette fenêtre reste allumée, nuit après nuit. Et chaque fois, la question : qu’y a-t-il derrière cette fenêtre ? À cent cinquante, deux cents mètres de là, cette tache de lumière, toutes les nuits… Quelle maison ? Quel appartement ?
Et puis au matin, la question lancinante disparaÎt, avalée par les soucis du jour.
C’est que les journées de monsieur Meunier ne sont pas plus agréables que ses nuits. Il y a cette saloperie de concierge qui ne lui monte jamais son courrier, elle le fait exprès, ses lettres prennent toujours deux jours de retard. Ça, c’est depuis qu’il a gueulé parce que le local poubelle puait. Il y a aussi le gamin du troisième, qui hurle tous les jours à la même heure. Une bonne fessée de temps en temps, ça ne fait pas de mal, le môme doit être insupportable. Mais s’il pouvait gueuler moins fort !
De toute façon, dans l’immeuble, il ne parle à personne et personne ne lui parle.
Meunier descend tous les matins acheter son pain et son journal, parfois une tranche de jambon, et les jours de marché, il pousse jusqu’à la place pour acheter un petit filet de poisson. C’est pas avec sa retraite qu’il pourrait se payer des ortolans tous les midis.

***

Finalement, ce sont les sacs poubelle qui lui ont offert la solution. Noirs, en plastique épais, au moins du deux cents litres. Ce matin-là il pleut, le camion est en retard, les éboueurs font fissa. Et puis en voilà un qui glisse. Faut dire, les équipes elles sont toutes africaines ! Alors faut pas s’étonner si le travail est fait à moitié. C’est pas que monsieur Meunier soit raciste, mais enfin… On se comprend à demi-mot… Le boulot bien fait, c’est plus forcément la priorité, hein ?
En tombant, le grand noir a laissé échapper un sac qui s’est ouvert, répandant son contenu au sol. Meunier n’a jamais vu ça. Des milliers de bouts de tissus. Des chutes, toutes de la même couleur. Le retraité s’arrête, stupéfait : comment a-t-il pu passer tous les jours devant cette maison sans remarquer le nombre de bacs jaunes ? Un portail en fer, une allée qui passe derrière un pavillon en pierres meulières, et puis tout au fond, une autre maison plutôt décrépite. On n’en voit pas grand-chose, et encore en se décortiquant le cou pour mettre l’œil en face d’une fente dans le métal.
Son cabas à la main, sa baguette, son journal, il manque à monsieur Meunier un béret pour incarner la France honnête et qui bosse bien, celle qui vote bien, et n’oublie pas de surveiller ses voisins.
Meunier n’est jamais rentré si vite chez lui. À sa fenêtre de cuisine, le voici qui prend des repères. De chez lui, on voit moins bien, l’angle limite la visibilité. Mais oui, ça doit être ça…
Au bout de quelques jours, il en est certain : un atelier clandestin. Ils sortent des poubelles tous les jours, et il y a toujours des sacs en plus des bacs de recyclage. Comment a-t-il pu passer si longtemps à côté de ça, bon sang !
Monsieur Meunier n’a pas Internet, tout ça c’est pour les jeunes qui ne foutent rien de leurs journées au lieu d’aller bosser. Mais une feuille et un crayon c’est tout aussi bien. Il est assis à sa table de cuisine, il tire la langue. Il y a longtemps qu’il n’a pas écrit, à part le mot anonyme qu’il a accroché à la porte de son voisin du dessus, après une nuit agitée. Cette fois il s’applique. Il a décidé de ratisser large. Faire le modèle, puis, une fois qu’il en sera content, le recopier trois fois. Faudra bien que quelqu’un réagisse.
Le procureur de la République, la Sécu, le commissaire de la ville. Trois enveloppes, trois timbres.
Devant la boîte aux lettres, Meunier sourit. Ça leur fera les pieds à tous ces salauds qui viennent piquer le boulot des Français. Et ça paierait pas de droits de douanes, ni d’impôts,  ni de taxes, alors que lui il se contente d’une retraite misérable ! Si tout le monde réagissait comme lui, si tout le monde se défendait un peu, tiens, il y aurait encore des usines en France. De son temps, le boulot manquait pas. Aujourd’hui, un père de famille doit choisir entre s’inscrire au chômage et bosser au noir. Heureusement, il y a des hommes politiques qui comprennent ça. Et même des femmes. Tiens, sa lettre, l’idée lui est venue après un discours de la fille de son père. Pas les mêmes coups de menton, mais efficace, la fillette !

Pour mieux guetter, monsieur Meunier a ressorti une vieillerie qui lui vient de sa mère. Ne jamais rien jeter, c’est le secret. Les jours passent, le vieux s’impatiente. Il bâcle les courses, ne quitte plus son poste d’observation.
Nuit après nuit, la fenêtre s’obstine à rester allumée, le narguant.

Quand les fourgons de police arrivent, il est aux premières loges.
Il abandonne ses savates. Il passe une veste. Il se hâte, aussi vite que ses vieilles guiboles arthritiques lui permettent. Son cœur tape, il n’y croyait plus.
Il y a les voitures avec des flics en civil, et deux fourgons.
Meunier arrive au bon moment. Derrière le cordon qui a été tendu, il a le temps de voir tout un tas de faces de rats escortées d’une main de fer par des hommes en uniforme. Des hommes, des femmes. Il y en a une qui a un petit sur la hanche et qui pleure en trébuchant tous les deux pas. Comédie ! Les autres ont l’air hébété, leurs yeux clignent dans la lumière.
Rentrez chez vous, monsieur, il y a rien à voir ici.
La première fois, Meunier a reculé d’un pas, sans rien dire. Il continue de se délecter du spectacle. Ce sont des sacs qu’on sort maintenant, les mêmes que ceux qu’il a déjà vus sur le trottoir. Ils portent des étiquettes qu’un flic remplit soigneusement.
Qu’est-ce qui se passe ? Du bruit, des cris, de l’agitation… Meunier se rapproche de la limite. Un homme se débat comme un beau diable entre deux policiers plus hauts que lui d’au moins deux têtes. À peine plus grand qu’un gamin, il baragouine à toute vitesse. Les traits déformés par la rage, il essaie à toute force d’échapper aux gars qui le cramponnent, indifférents. Dans sa fascination, Meunier s’approche à toucher le dos d’un policier qui monte la garde. L’homme se retourne.
On vous a déjà dit de rentrer chez vous. Il y a rien à voir ici ! Allez ! Dégagez !
Non mais dites donc, jeune-homme, vous pourriez avoir un peu de respect pour un homme qui a l’âge de votre père. Je suis un bon Français moi ! C’est moi qui les ai dénoncés ces niaquoués-là !
L’homme toise Meunier. Pas un mot, mais une expression de dégoût profond marque ses traits un instant avant qu’il ne hausse une épaule et ne se retourne.

***

1er janvier 2013
Sur la table, les restes de la veille. Comme tous les ans, son fils a dit qu’il passerait peut-être et n’est finalement pas venu. L’immeuble a résonné toute la nuit d’échos de fêtes à tous les étages.
Meunier jette les huîtres. Il n’a pas réussi à en avaler une seule. Il mange de moins en moins, il maigrit. Le crabe doit l’avoir attrapé. Mais il n’ira pas chez le médecin, pas envie de savoir.
Il ne dort plus du tout.
L’autre nuit, il était planté devant sa fenêtre de cuisine, comme bien souvent. Il a soudain remarqué que la fenêtre était de nouveau allumée.
Depuis combien de temps a-t-elle réapparu ? Il ne sait pas. Il en éprouve un sentiment étrange, une sorte de contentement. Il se sent soudain moins seul.
Il y a eu tous ces changements de politique auxquels il ne comprend pas grand-chose. Assez pour savoir qu’une nouvelle lettre ne serait plus suivie d’effets.
Alors, il reste à sa fenêtre à regarder la lumière, là-bas. Il redoute à présent qu’elle s’éteigne et l’entraîne dans sa nuit.

*Dernier ouvrage paru : Suoerhaine, Krakoen, 2012.
 

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012

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