La revue du projet

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Lire tue, Christian Rauth*

Le ministre de l’Intérieur vient de raccrocher au nez de son collègue de la Culture. Il est minuit, l’année 2013 se termine. Ce coup de fil met fin à la carrière politique du créateur de L’Année de la Culture. Certes les services du premier flic de France ont merdé, mais à y regarder de plus près, le ministre de la Culture et de la Communication ne peut pas leur en vouloir. Sans sa lumineuse idée, rien de ce qui s’est passé depuis un an n’aurait existé.
Après La Fête de la Musique et La Journée sans Tabac, l’Année du Patrimoine et la Journée de la Femme (dont on avait vu l’inénarrable efficacité), Étienne Baroux de Bézir d’évidence jaloux de ses prédécesseurs avait décrété (lors de sa prise de fonction en mai 2012) que 2013 serait l’Année de La Culture. Grâce à cette décision stupéfiante d’originalité, son nom allait rester dans l’histoire de la République des Arts !
En cette nuit du 31 décembre, autant dire qu’il aimerait plutôt qu’on oublie son nom, lié à une annus horribilis qui débuta dans le bureau de Sylvie Vartan le 1er janvier 2013.

***
La commissaire divisionnaire Sylvie Vartan (elle n’avait pas choisi son nom) ne pouvait imaginer que la « bonne année ! » qu’elle venait de recevoir de ses hommes de permanence pour la soirée du réveillon, n’allait durer que quelques heures. Au petit matin, elle espérait même rentrer chez elle quand on l’informa qu’un chanteur de Rap venait d’être assassiné dans son pavillon de banlieue transformé en studio.
Une fois rendue dans le « neuf trois », on lui notifia que l’auteur de Dans L’cul d’ta mère avait succombé, la trachée-artère bourrée de feuillets imprimés.
« Curieux non ? s’exclama-t-elle.
— À y regarder de plus près, ces pages proviennent du  Bescherelle Des Difficultés de la Langue Française,  l’informa le type de la scientifique.
— On va éviter de parler de ça à la presse ? suggéra Sylvie Vartan, prudente. On ne plaisante pas avec les rappeurs… Ils peuvent le prendre mal.
— Commissaire ! hurla un de ses hommes en lui tendant un portable. »
Pourquoi les flics hurlent-t-il toujours quand ils appellent leur commissaire, se dit-elle. Elle posa le téléphone contre son oreille et écouta, son visage exprimant peu à peu un étonnement rieur.
« Oui ?... Non ? … non… non… »
Un collègue à l’autre bout de Paris l’informait qu’on avait retrouvé dans la bibliothèque municipale de Marne la Coquette, le cadavre de l’auteur des paroles de « A toutes les femmes que j’ai baisées… ».
« Étouffé ? suggéra instinctivement la commissaire Vartan ?
— Non. Frappé à mort. Sur le crâne…
— Ah ?
 — À coup de Dictionnaire de rimes… »
Elle se retint d’éclater de rire, par respect pour le dictionnaire. Il lui fallait réfléchir vite. La coïncidence était énorme, mais les deux crimes ne pouvaient avoir été commis par le même homme, puisque les deux victimes avaient rendu l’âme à la même heure à soixante-dix kilomètres de distance l’une de l’autre.     
Sur cette constatation, les flics regagnèrent leurs pénates respectives afin d’entamer leur enquête.

***

Enquêtes qui duraient depuis des semaines, sans avancer d’un iota.
Jusqu’au jour où Sylvie Vartan fut appelée par son patron, qui lui recommanda d’oublier les affaires précédentes. Il était dans tous ses états.
« On vient de trucider le directeur de la fiction de BEST T.V.
— Elle existe encore ?
— La chaîne ?
— Non, la fiction ?
— Ne déconnez pas Sylvie ! C’est du lourd. Politique sans doute. On marche sur des œufs…»
On marchait surtout dans la connerie, s’était dit Sylvie, car le macchabée avait la réputation de produire les films de télévision les plus stupides d’Europe.
«  Je vous écoute ? interrogea Sylvie, désireuse de savoir comment on avait procédé.
On l’a retrouvé à poil dans une combinaison de latex. Une combinaison verte… »
Silence.
«  Allô ? » s’inquiéta son chef.
À l’autre bout du fil, Sylvie Vartan serrait les dents. Pas question de pouffer au nez de son supérieur. Une fois son calme retrouvé, elle reprit la conversation.
« Excusez-moi, ça passe mal, patron. En général ce genre de conneries en latex sado-maso, c’est rose ou noir, non ?
— Il jouait au martien ! On l’a retrouvé dans un champ de crop circle !
— Je ne connais pas cette céréale ? ironisa Vartan.
— Agroglyphe, en langage savant, si vous voulez.
— À quoi vous jouez ?
C’est l’Année de la Culture et je viens de vous apprendre deux mots, Vartan ! crop circle et agroglyphe, désignent la même chose. Des motifs géométriques dessinés dans les champs avec des épis de maïs couchés sur le sol. Le genre de dessins qu’on ne peut voir que du ciel.
— Genre… message martien, c’est ça ? interrogea la commissaire.
— C’est ça. Ça marche aussi pour le blé ! » ajouta-t-il en ricanant.
Sylvie Vartan s’était immédiatement télétransportée avec sa C4 diesel au beau milieu d’un champ de maïs de la Beauce profonde. Son collègue de la scientifique qui venait d’arriver hésitait sur la marche à suivre.
« Faut le voir pour le croire », avait-il murmuré…
Vartan jeta un regard écœuré sur la victime. La fermentation dans la gangue de latex lui faisait la silhouette de Jacques Villeret dans La Soupe aux Choux. Bien que tragique, cette vision lui fit penser à l’irrésistible et grotesque aventure de la poupée gonflable de Wilt, le héros du roman éponyme.
« Même dans un polar, on ne voit jamais ça », avait soupiré le scientifique en levant les yeux vers sa supérieure.
La commissaire aurait dû prêter attention à la remarque de son collègue, mais à cette époque elle n’avait pas encore l’imagination de Tom Sharp, le créateur de Wilt. Elle se contenta de quitter les lieux avant que latex de la combinaison ne lui explose à la figure. On était en mars 2013. Elle se remit au travail, abandonnant les autres dossiers comme le patron le lui avait demandé.

***
En avril de cette même année, à Marseille, on avait retrouvé le cadavre d’un tagueur allongé sous son dernier message : « fuck tout ! ». Un « fuck lui aussi » avait été ajouté, juste à côté, mais délicatement calligraphié en lettres peintes par une main d’artiste. Les flics avaient demandé une autopsie (À Marseille faut toujours demander une autopsie), qui avait révélé des poumons repeints de toutes les couleurs. Conclusion du légiste : le « chieur de mouches au mur » (comme on les appelait là-bas) avait été asphyxié avec ses propres bombes de peinture. Une mort horrible.
« L’acrylique ne pardonne pas », avait conclu le médecin, paraphrasant un mauvais titre de roman noir. « Et la connerie non plus », avait-il ajouté.
Car le crétin de bombeur avait tagué la devanture fraîchement repeinte d’une libraire d’Art. Vu le message vengeur « fuck lui aussi » inscrit sous l’objet du délit, le libraire avait été arrêté, mais relâché sur le champ. L’homme avait un alibi en béton : il était manchot.

***
En mai, c’est le héros de L’île de la tentation, qui avait perdu la vie à Saint-Tropez. Ce play-boy, impayable auteur de « Inès, tu as été un vrai coup de cœur lorsque j'ai vu ton visage assis sur le fauteuil » (sic) avait été retrouvé raide mort dans sa loge.
« AVC ! Y a pas de doute ! », avait proclamé le médecin de la production. Toutefois, au regard du Q.I. de la victime, le futé gendarme de Saint-Tropez en avait douté.
« Un cerveau tout neuf ce n’est pas possible ! », avait-il fait remarquer à son chef qui ne s’appelait pas Cruchot.
Le brigadier-chef avait donc demandé une autopsie, histoire de vérifier qu’il y avait bien un cerveau dans la boîte crânienne. Une fois rassuré, on se mit à chercher un tueur, puisque le légiste avait constaté que le génie des carpettes avait été empoisonné par injection massive d’encre de Chine dans le cœur. Le « visez ici ! » tatoué en forme de cible autour de son téton gauche avait donné des idées à son bourreau.

***
Au milieu de l’été, ce fut la rédactrice en chef de Voilà, un tabloïd pour couguars en mal de ragots, qu’on retrouva noyée sous une benne de purin déposé devant le siège de son journal. Cette malodorante et triste disparition avait fait la une de ce torche-cul et rapporté beaucoup d’argent aux propriétaires. Il n’y a pas de petits profits…
« Ça me rappelle quelque chose… » s’était amusée la commissaire Vartan qui feuilletait le tabloïd dans la salle d’attente du dentiste. Page 27, elle apprit également qu’on cherchait toujours l’assassin d’un tagueur dans toute la région PACA.

***
Ce fut fin août, que Sylvie Vartan particulièrement harcelée par sa hiérarchie faute de résultats, eut comme une révélation, alors qu’elle participait à une opération de sécurisation pour l’inauguration d’une sculpture monumentale commandée par le ministre de la Culture. L’artiste avait buriné un immense bloc de granit noir en forme de volcan dont le cratère projetait des flots de liquide rouge sang. L’œuvre s’intitulait pompeusement : « La Culture arrosant les pentes de la vie ». Une question saugrenue lui traversa l’esprit, puis s’y arrêta : cette « Culture » était-elle le vampire se nourrissant du sang de tous ces cadavres ? Pouvait-on relier entre elles ces affaires inexpliquées ? Était-ce une hypothèse délirante ? Elle n’en parla à personne, de peur de passer pour une folle.
Jusqu’au coup de fil de son patron, fin septembre…

***
«  Commissaire ? On vient de trucider Guillaume Anna ! Chez lui… précisa le grand flic.
— Pour une fois que c’est du fait à la maison, persifla Sylvie. Et comment s’y est-on pris ?
— Etouffé avec des pâtes alphabet. »

Une mort cruelle pour celui qui jouait avec les titres plus qu’avec les mots. La commissaire avait bien tenté de lire Si tu savais ! Déçue, elle avait enchaîné avec Et avant… puis avait renoncé avec Tu m’aimais donc ?. Chaque année Guillaume Anna publiait un gros roman de 400 pages, gros caractères, grosses ficelles et gros tirage. Des millions de lecteurs lisaient sa littérature, faite de mots simples un peu comme ses idées.
« Cuites al dente, les petites lettres ! » précisa le patron de son humour noir comme son avenir professionnel. Si on ne retrouve pas ce cinglé, on est cuits Vartan ! »
Elle se garda de lui parler de son Sérial Killer Kulturel, comme désormais elle l’appelait. Mais sa théorie prenait forme.
«  Un auteur jaloux ? suggéra-t-il. Il y a quelques aigris dans le polar, non ?
— Je ne crois pas patron. Les écrivains sont des velléitaires. Aucun cas de romancier devenu assassin dans l’histoire du crime. »
Mais comme cette hypothèse recoupait un peu la sienne, elle se lança.
«  Moi je penche plutôt pour l’Année de la Culture… pour un justicier passé à l’acte. Vu ce à quoi servent ce genre d’années de célébrations, un illuminé a décidé d’être plus efficace que l’État. Un peu comme si on zigouillait tous les machos pendant la Journée de la Femme. Vous voyez ?
— Y’aurait un paquet de mecs sur le carreau, se marra le patron… Bon ! enfin, l’un ou l’autre, démerdez-vous ! Arrêtez le massacre, Vartan ! »
C’est ainsi que la commissaire divisionnaire passa les trois derniers mois de l’année sur les traces d’un hypothétique « kultur-Killer » pendant que le ministre de ladite Culture tremblait à l’idée d’être la prochaine victime. Le patron de Sylvie avait bien tenté de le rassurer, sans y réussir.
« Avant d’arriver jusqu’à vous Monsieur le Ministre,   y encore un paquet de crétins à abattre ! »

***
Cette théorie se confirma le soir du 31 décembre 2013.
Un forcené encagoulé, armé d’un Manhurin 357 Magnum et un petit Opinel, avait fait irruption dans le décor d’Appart-Story. Il portait un tee-shirt imprimé « 2013 Année de la Culture ». Panique générale dans la célèbre émission de téléréalité composée d’une douzaine de Moûndires et Moûndirettes se foutant sur la gueule avant de copuler dans le jacuzzi, et ce, pour la plus grande joie de six millions de téléspectateurs au temps de cerveau disponible aussi long qu’un débarquement à Omaha Beach. L’homme avait exigé qu’on gardât les faisceaux de diffusion ouverts afin que la France profonde écoute ses revendications. Ce qui compliquait le boulot du RAID, arrivé sur place une heure après.
Installée dans son canapé, la commissaire Vartan observait son écran, impuissante. Le justicier avait attrapé une blonde aux seins énormes et menaçait de lui faire exploser les prothèses avec l’Opinel, tout en exigeant que ses copines ingurgitent un exemplaire de Voilà, tandis que les garçons étaient tenus de lire à haute voix des extraits de La Société du Spectacle de Guy Debord. Sylvie aurait pu, une fois encore en rire, mais elle sentait que l’histoire n’allait pas s’arrêter là.
Et elle avait eu raison.
Quelques minutes avant les douze coups de minuit, les cobayes d’Appart-Story se mirent en tête de jouer les héros (puisqu’on leur avait affirmé qu’ils en étaient) et tentèrent de s’approcher subrepticement du cagoulé assoupi légèrement. Ce dernier, alerté par les gloussements d’une écervelée, avait levé son arme et les avait mis en joue, menaçant. Immédiatement, le Raid avait ouvert le feu à travers le décor de carton-pâte, afin de le neutraliser.
La connerie avait encore tué : le 357 Magnum était un jouet en plastique et le preneur d’otage un vulgaire assistant de production qui pensait obtenir un avancement en faisant à sa directrice cette petite surprise destinée à booster l’audimat. Trente-cinq millions de téléspectateurs avaient assisté à sa mort en direct. Il avait réussi.
La productrice n’osa pas crier sa joie, car un lofteur plus téméraire que les autres, voulant asséner un coup de boule au preneur d’otage, avait pris en plein front la balle qui avait, un millième de seconde avant, traversé le crâne du forcené. Un dégât collatéral du RAID qui coûta sa place au ministre de l’Intérieur.
Peu avant minuit, en ce 31 décembre, le patron du commissaire Vartan appela le ministre de l’Intérieur… qui démissionna après avoir appelé le ministre de la Culture, qui prit la fuite en Thaïlande.
Sylvie referma son poste de télévision. Son serial killer courrait toujours. Elle décida d’ouvrir Writer’s Tears le dernier recueil de nouvelles de Mickaël Weil Becker.

***
Janvier 2014. Sydney.
Mickaël Weil Becker, auteur de science-fiction de renommée mondiale, relisait la traduction française de Writer’s Tears . En ce début janvier, l’Australie était une fournaise, les incendies se multipliaient et on commençait à prendre au sérieux les scientifiques qui depuis des années annonçaient ce désastre. Mais pour Weil Becker le désastre était ailleurs. Ce qu’il avait écrit il y a fort longtemps dans l’une de ses nouvelles, intitulée Lire Tue, venait de se produire à l’autre bout du monde. Mot pour mot, ou presque, car dans son récit le preneur d’otages en était bien un et contrairement aux supputations de la police il ne s’agissait pas d’un serial killer, mais bien de citoyens lambda excédés par la médiocrité du Temps. La connerie ambiante avait créé une génération spontanée de justiciers.
Mickaël Weil Becker pensait avoir écrit une pochade et l’horreur s’était invitée dans sa littérature. Il soupira. Fort heureusement, dans sa nouvelle les meurtres cessaient dès la fin de l’Année de la Culture.
Ce que Mickaël ignorait... c’est qu’en France, 2014 allait être l’Année de la Justice.

*Dernier ouvrage paru : Fin de série, Michel Lafon, 2010.
 

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