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Choix technologiques, démocratie et savoirs : comment sortir de l'impasse ? Sylvestre Huet*

La plupart des scientifiques assimilent une approche rationnelle des choix politiques, ou du débat entre citoyens et entre ceux-ci et leurs élus, à un simple partage de connaissances. Avec parfois, d'ailleurs, l'idée que ces connaissances seraient apportées par eux-mêmes aux citoyens et aux élus. Puis, dès lors que ce partage des connaissances aurait lieu, le débat serait posé en termes rationnels, et la décision prise, de ce fait, le serait elle aussi. Cette idée plonge ses racines dans une tradition fort respectable, qui remonte aux Lumières et au courant rationaliste ainsi qu'à la rencontre de nombreux scientifiques et intellectuels avec le PCF après la Seconde Guerre mondiale.

L'illusion du partage du savoir pour partager le pouvoir.

 

Cette vision est, à mon avis, une illusion. Illusion d'abord parce que l'approche rationnelle des citoyens ne se fonde pas nécessairement sur la connaissance des faits issus de l'activité scientifique. Elle peut parfaitement, et à raison, se fonder sur leur simple expérience de l'exercice du pouvoir politique, économique et médiatique et considérer que cette expérience fonde rationnellement une réaction de méfiance ou de refus d'usages de technologies dont les mécanismes et les effets sont peu connus puisque nouveaux ou qui ont dans le passé déjà montré leur capacité à produire des catastrophes. Ils nous ont menti sur l'amiante, pourquoi nous diraient-ils la vérité sur les transgènes végétaux ? Les centrales nucléaires de Tchernobyl et de Fukushima ont causé d'énormes dégâts, pourquoi cela ne se reproduirait-il pas pour les nôtres ? Les questions et l'attitude de refus qui découlent de ces expériences sont tout à fait rationnelles. Mais allons plus loin et évoquons deux raisons complémentaires et plus radicales encore qui détruisent cette illusion.
Tout d'abord, le partage des connaissances, au sens du savoir accumulé par la recherche mais aussi des questions identifiées comme sans réponse à un instant donné par les scientifiques et les ingénieurs, est une illusion. Cette affirmation que certains jugeront peut-être brutale n'a en réalité rien de méprisant et ne vise pas particulièrement les citoyens ne disposant pas d'une formation initiale de haut niveau.
La science contemporaine ne constitue pas seulement, tant par ses réponses que par ses questions identifiées, un volume très difficilement synthétisable et assimilable par les citoyens comme par les responsables politiques, elle se construit au prix d'une spécialisation de plus en plus étroite qui rend très délicat le partage des connaissances à l'intérieur même du système scientifique. Les scientifiques eux-mêmes ont du mal, voire sont dans l'impossibilité, de lire tout ce qui se publie dans leur sous-domaine de spécialité. Exiger un partage des connaissances généralisé à l'ensemble de la société alors même qu'il est difficile à réaliser au sein des laboratoires ne semble donc guère... raisonnable.
Quant au monde politique il suffit d'observer le fonctionnement de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) pour constater que toutes les forces politiques délèguent à un petit nombre de « spécialistes » le soin de déterminer ce qu'il faut savoir et décider dans tel ou tel domaine technique.

Slogan ou partage de connaissances

 

En matière de biotechnologies végétales, le soin extrême pris à ne jamais distinguer les risques et avantages des deux transgènes dominants au plan des applications – les semences Ready Round Up, donc une tolérance à un herbicide et les semences dites Bt donc permettant une fabrication de toxine insecticide par la plante – montre bien la volonté d'éviter tout débat précis au bénéfice de formules générales qui ont l'avantage de s'accommoder de l'ignorance non seulement des détails mais même des informations principales sur le sujet.
Si les décisions politiques majeures prises l'ont bien été par les responsables politiques au plus haut niveau – voir à cet égard l'étude récente réalisée par le cabinet Transversales pour le comité d'entreprise d'EDF qui retrace l'historique des décisions majeures pour l'électro-nucléaire en particulier lors du tournant de 1974 – les forces politiques qui ont gouverné le pays depuis 50 ans se sont toujours tournées vers la technostructure, la haute fonction publique, les organismes de recherche publics et l'entreprise publique historique pour lui demander de leur proposer une réponse « clé en main » à sa question sur la politique énergétique. Convaincues de son caractère impératif en raison du manque de ressources fossiles sur le territoire national, elles ont tout fait pour la mettre en œuvre sans chercher à en convaincre les citoyens par un débat argumenté, mais en arrachant leur accord à l'aide de moyens propagandistes, souvent d'ailleurs laissés à la discrétion des industriels. Puis, une fois l'affaire faite, le souci majeur des responsables politiques et des élus fut d'en parler le moins possible à leurs électeurs.
A l'inverse, sur l'utilisation de la transgénèse végétale, la proposition de la recherche publique d'un usage modéré et contrôlé, et d'un effort de recherche sur la balance des avantages et des risques, n'a pas été suivie. Pourquoi ? Parce que l'urgence économique de son utilisation n'apparaissait pas, du moins pas au point de se fâcher avec un grand nombre d'électeurs, beaucoup plus nombreux que les agriculteurs qui voulaient utiliser les semences transgéniques. Du coup, la France est aujourd'hui embringuée dans un conflit avec l'UE en raison de son interdiction peu fondée scientifiquement et juridiquement de l'usage du maïs dit Bt de Monsanto. Mais surtout, même la recherche n'est plus possible comme le montre la destruction de l'essai sur le virus du court-noué de la vigne par la station de l'INRA à Colmar, dans des conditions de sécurité maximale.
Dans les deux cas, nucléaire et transgénèse végétale, l'idée d'un partage des connaissances comme base d'un accord de la société pour leur usage massif s'écroule assez vite, dès que l'on interroge la diffusion des savoirs qui sont à la source de ces technologies, ou environnent leur mise en œuvre.
 

Rôle des partis politiques

 

Transformer chaque militant, mais également chaque responsable ou candidat à une fonction délibérative ou exécutive dans les institutions politiques en « sachant tout » capable de prendre, de ce fait, les bonnes décisions est donc impossible.  Même s'il ne faut pas sous-estimer la nécessité de sans cesse « élargir le cercle des connaisseurs », selon la formule de Brecht. De ce point de vue, les politiques éducatives et culturelles, et singulièrement celles qui concernent les média, sont au premier rang des priorités. Il s'agit d'une action de long terme, mais dont l'ambition doit être très élevée, nos civilisations, et pas seulement dans leur dimension démocratique, ne pourront pas reposer sur des technologies de plus en plus sophistiquées et simultanément réduire les populations à des consommateurs ignorants de leurs caractéristiques essentielles ou des conditions sine qua non à réunir pour les utiliser à moindre risque. Un sine qua non de facto : il serait irresponsable de préconiser son usage en l'absence de précautions maximales. Un sine qua non politique. En démocratie, le nucléaire, par exemple, ne peut s'imposer durablement à une population qui le refuserait.

Besoin de structures collectives

 

Mais, dans l'immédiat il est de la responsabilité principale des responsables politiques de mettre en place les structures collectives permettant une maîtrise des activités à risques, que ces risques soient connus, comme ceux du nucléaire, ou qu'ils soient encore méconnus comme ceux qui dérivent d'innovations, de technologies nouvelles comme la transgénèse végétale ou les nanotechnologies. Cet impératif vaut pour tous, citoyens comme gouvernements puisque les gouvernants sont devant ce problème de la connaissance comme de l'expertise dans le même état que chaque citoyen, peu ou prou.
Il existe déjà de nombreux exemples, plus ou moins élaborés, plus ou moins achevés, de telles structures. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les structures d'État, les directions centrales des ministères dans notre pays, qui jouaient ce rôle. Elles ont, ces trois dernières décennies, considérablement évolué sous la triple influence de l'usage de plus en plus massif de technologies de plus en plus complexes, de la vague ultralibérale du « moins d'État » lancée par Reagan et Thatcher, mais aussi de l'expérience douloureuse que certains responsables politiques ont vécue lorsqu'ils se sont trouvés en première ligne de gestion de risques technologiques – ou de risques ressentis comme tels (la crise du sang contaminé en France avec les procès contre des ministres, y compris le Premier).
L'institution de structures de type « Agences », Autorités administratives indépendantes, mais aussi la formalisation de l'activité d'expertise collective – qu'il s'agisse du GIEC ou de l'adoption de chartes de l'expertise dans la plupart des organismes de recherche publics et même – il y a peu, à l'Académie des sciences – est un mouvement que l'on repère dans la plupart des pays développés. De manière générale, ces créations visent à déplacer hors de l'exécutif la réalisation de l'expertise des risques et de la recommandation à l'autorité publique, voire – c'est le cas des Autorités administratives indépendantes – l'exercice d'un pouvoir réel.

Ambiguïté de l’externalisation de l’expertise

 

Ce mouvement d'externalisation de l'expertise voire du pouvoir de décision procède de plusieurs motivations dont certaines sont profondément positives et d'autres plus ambiguës. Ce qui est positif, c'est la conscience de la complexité des effets économiques, sociaux, sanitaires et sociétaux (songeons à la procréation assistée) de l'usage massif de technologies de plus en plus puissantes, invasives et complexes. Que les gouvernements, les responsables politiques prennent conscience de leur fragilité devant ce mouvement, qu'ils se méfient des technostructures établies par le passé, c'est bien sûr positif. Réfléchir plus longtemps, de manière plus complète, en procédant à des consultations d'experts et des citoyens, avant de recourir à des technologies puissantes et nouvelles est plutôt raisonnable.
Autrement dit, expliciter l'espace des choix et le nourrir en ayant recours à l'expertise et à la consultation publique ne peut se limiter à lancer quelques slogans simplificateurs qui ne peuvent que se retourner contre la crédibilité politique.
Dans cette perspective, l'une des responsabilités des élus et des gouvernants est de mettre en place et de faire vivre – par la nomination de leurs directions en particulier – les diverses structures susceptibles de produire de l'expertise voire de la décision en matière de gestion de risques, de manière à ce qu'elles remplissent correctement leurs fonctions.
Comment organiser un débat citoyen le plus honnête possible ?1  Comment expliquer le fonctionnement de ces structures aux citoyens ? Voila autant de questions qui relèvent du politique, de ses décisions et sur lesquelles la compétence et le niveau de connaissances des élus et des dirigeants doivent être sans failles puisque c'est là qu'ils sont attendus et non sur leurs connaissances de physique nucléaire ou de sismologie.

Document extrait d’une intervention de Sylvestre Huet à la Fondation Gabriel-Péri.
1) à cet égard la procédure de la Commission nationale du débat public est à critiquer
 

*Sylvestre Huet est journaliste spécialisé dans les sujets scientifiques.

La Revue du projet, n° 18, juin 201

Il y a actuellement 1 réactions

  • Choix technologiques en démocratie

    L'analyse des difficultés à faire des choix technologiques majeurs dans le cadre d'une démocratie, des pièges existants, ainsi que les propositions de S. Huet sont à mon sens clairs et pertinents.

    Je suis tout à fait en phase avec lui quant aux erreurs malheureusement faites par nos politiques de plus hauts niveaux en france, pour n'avoir pas intégré ce raisonnement : N. Sarkosy avec sa volonté farouche de vendre des centrales nucléaires à des pays non organisés pour en assurer la sûreté, mais aussi F. Hollande qui s'est permis à de maintes reprises de justifier sa volonté de fermer la centrale de Fessenheim en avançant des arguments en opposition avec l'avis de l'Autorité de Sureté Nucléaire, bafouant ainsi sa légitimité.

    Si un débat voire un référendum doit être organisé dans notre pays, avec une volonté de transparence et le respect des citoyens (c'est à dire sans chercher à les manipuler), il devra s'appuyer sur les éléments de cette conférence.

    Pour apporter quelques éléments à cette réflexion remarquable, je voudrais toutefois en corriger quelques détails, en m'appuyant sur mon long passé de responsable d'exploitation dans des unités de production nucléaire :

    - si l'explication de la catastrophe nucléaire de Fukushima est juste (non prise en compte volontaire d'un risque majeur - le tsunami - dont les données historiques étaient pourtant parfaitement connues), celle de la catastrophe Ukrainienne de Tchernobyl me semble incorrecte. L'explosion nucléaire qui s'est produite est liée à une double origine : une conception inacceptable du réacteur, qui présentait des régimes de fonctionnement instables même s'ils avaient été proscrits par le concepteur aux exploitants, et une hiérarchie des responsabilités aberrante (l'exploitant de Tchernobyl, compétent et conscient des risques de fonctionnement interdits par le concepteur, n'a pu s'opposer à un ordre provenant du pouvoir politique de pratiquer des essais à hauts risques).  En résumé, dans une "démocratie" sans transparence (cas du Japon), et où le politique s'arroge tous les pouvoirs (cas de l'Ukraine) il est dangereux de développer des technologies à risque.

    - le million d'emplois menacés par un arrêt du nucléaire en france donné par H. Proglio n'est pas "bidon". Il est issu de l'addition des 400000 emplois directs et indirects donnés par plusieurs experts indépendants (ex : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/04/l-arret-du-nucleaire-couterait-cher-aux-francais-en-emplois-ainsi-qu-en-pouvoir-d-achat_1625545_3232.html), des 100000 emplois similaires développés par EDF à l'étranger dans l'industrie nucléaire, et de 500000 emplois assurés actuellement par les industries electroconsommatrices qui tirent profit des tarifs pratiqués en france.

    Par alain38, le 08 juin 2012 à 13:38.