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Être citoyen sous le Directoire (II) : les formes d’organisation politique, Philippe Bourdin*

Le Directoire (1795-1799), n’est en rien le moment ultime, divagant, incompréhensible, de la Révolution. « République bourgeoise » peut-être, il s’applique à établir fermement l’ordre civique et politique, à achever le temps des émotions populaires. L’idée d’un espace politique apte à transcender les communautés particulières, donc susceptible de laisser s’exprimer la diversité individuelle, s’impose peu à peu.

    Pour qu’il existe, encore faut-il que le débat politique puisse se nourrir de l’imprimé et de la vie associative. Or, la constitution de l’an III interdit, et la police y veille, toute association « contraire à l’ordre public », et expressément celles qui se qualifieraient de « sociétés populaires », qui, traitant de politique, s’affilieraient entre elles, tiendraient des séances publiques distinguant entre adhérents et assistants. Mais, dans les faits, on observe un réveil des structures militantes. Les anciens Jacobins se retrouvent très vite à Toulouse au sein du Club des patriotes, qui correspond avec la capitale et le reste de la province, à Angers dans le cadre de la Société de littérature et de jeux, affiliée à son homologue nantaise, à Sète dans le Cercle patriotique, à Montpellier, Toulon, Metz, etc. À Paris, ils se retrouvent rue Saint-Honoré dans le comité Amar, qui réfléchit aux meilleurs moyens pour restituer la Constitution de 1793 aux Français, dans l’église des Quinze-Vingt, ou plus nombreux encore au Club du Panthéon, autour de Lebois, ancien partisan de Marat, ou de Drouet, célèbre depuis la fuite du roi à Varennes. Cette « Réunion des amis de la république », bourgeois, militaires et quelques ouvriers, qui comptera jusqu’à 2 000 membres, est présidée par un « orateur » et réunie les jours pairs. Elle entend proposer « un contrepoison salutaire aux poisons aristocratiques » : commentant la presse et publiant La Vérité au peuple, elle discute de la vie chère, des prêtres réfractaires, des émigrés et des Chouans, des persécutions des patriotes amnistiés. Une opposition plus radicale au régime s’y organise bientôt, notamment sous la conduite de François Noël, dit Gracchus, Babeuf, ancien feudiste, grand lecteur des Lumières, rédacteur du Tribun du Peuple. Il attire autour de lui et de son journal d’anciens militants sans-culottes : commerçants, anciens de la garde nationale, artisans indépendants, mais aussi membres des professions libérales, employés de l’administration. Ils doivent constituer une avant-garde révolutionnaire défendant un programme qui propose une nouvelle organisation communautaire et n’exclut pas la loi agraire, alors que la question de la propriété des terres se repose avec acuité sous le Directoire : en mars 1796, le régime supprime la vente des biens nationaux en petits lots et exige un versement initial équivalent à la moitié du prix total, écartant de nouveau la petite et moyenne paysannerie.
    
La Conjuration des Égaux de Gracchus Babeuf

 

La « Conjuration des Égaux » illustre le nouveau mode d’intervention de l’opposition démocratique au Directoire, fondé sur le « secret ». Pour Babeuf, son principal concepteur, seule une avant-garde révolutionnaire, organisée et clandestine, est susceptible de faire triompher une révolution populaire. Il rassemble ainsi un groupe hétéroclite composé de porte-parole (Antonelle, Varlet, Félix Lepeletier, Sylvain Maréchal, auteur du Manifeste des égaux), d’anciens militants du Club des Jacobins et des sections de l’an II, des hébertistes et des robespierristes. La présence de « patriotes » européens (comme Buonarroti) confère au mouvement une portée qui dépasse les frontières de la France. L’opposition au libéralisme économique du Directoire et au rétrécissement des libertés politiques constitue le « ciment » de ce noyau dur habitué des tribunes du Club du Panthéon (fermé le 26 février 1796) et des colonnes du Tribun du Peuple... Riche de 590 abonnés, le journal touche d’abord, comme l’ensemble de la Conjuration, la population parisienne, mais 238 lecteurs sont répartis dans les départements, particulièrement dans le Var, le Pas-de-Calais et le Nord.
En mars 1796, alors que les mesures officielles de répression se renforcent, le groupe, qui prétend pouvoir s’appuyer sur 17 000 militants, se dote d’une structure insurrectionnelle : le « Directoire secret de salut public » coiffe une organisation pyramide et hiérarchisée d’agents (selon leur position dans cette structure concentrique, les agents ne partagent pas tous le même degré d’information sur le « but concerté ») qui doivent encadrer le soulèvement populaire. Selon Babeuf, une étape transitoire sera nécessaire avant la réalisation de la société idéale, durant laquelle le pouvoir sera dévolu au directoire secret et des mesures immédiates imposées pour s’associer le peuple : logement des pauvres chez les riches, distribution gratuite de pain et de vivres, etc. Diffusé par une intense propagande (pamphlets, chansons), le programme des conjurés, s’il s’inscrit dans l’héritage des « Exagérés » et des « hébertistes », en radicalise les propositions. Dans le domaine économique, sont prévues : la nationalisation du commerce, la suppression de la monnaie et des héritages, l’obligation du travail (dégagé de tout esprit de profit et limité à une partie de la journée), la planification des productions agricoles, une consommation égale pour tous. Dans le domaine politique, la démocratie directe est favorisée au détriment d’un exécutif morcelé, confiné aux questions économiques.
Mais les divisions idéologiques des conjurés, notamment sur la collectivisation des terres, la crainte des petits propriétaires devant l’infléchissement communiste du programme, le manque d’expérience des militants devant l’action clandestine, fragilisent un mouvement que les autorités (en particulier Carnot), aidées par des traîtres à la cause, vont rapidement anéantir. Après le vote, en avril 1796, d’une loi punissant de mort l’apologie de la Constitution de 1793 et les appels à la dissolution du Directoire, Babeuf et ses amis sont arrêtés le 21 floréal an IV (16 mai 1796). Une tentative de soulèvement, menée par d’anciens Jacobins et des citoyens des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, pour mobiliser l’armée du Camp de Grenelle, les 23 et 24 fructidor an IV (9 et 10 septembre 1796), met un terme final à l’aventure babouviste, bien que les fidèles de celle-ci n’aient qu’été minoritaires dans la circonstance. Le procès des babouvistes a lieu à Vendôme de février à mai 1797. Il a pour effet de permettre la diffusion auprès d’un large public des idéaux égalitaires et démocratiques dont s’inspireront les meneurs des mouvements révolutionnaires du premier XIXe siècle (Buonarroti publiera lui-même, en 1828, La Conjuration de l’égalité). Babeuf cependant est condamné à mort et guillotiné avec son ami Darthé, le 8 prairial an V (27 mai 1797).
 

Une démocratie qui tarde à s’apaiser

 

L’atonie relative des « néo-jacobins » – car il faut compter avec une presse d’opinion toujours vivace, comme le prouve Le Journal des hommes libres – laisse pour un temps place libre aux modérés et aux royalistes du Club de Clichy, qui peuvent compter sur des feuilles complices (la Quotidienne, le Censeur des journaux, les Actes des apôtres et des martyrs, etc.). La victoire royaliste aux élections de l’an V sonne l’heure de gloire de cette officine tandis qu’au 18 Fructidor retentit le glas pour les journalistes amis, dont plusieurs sont déportés à l’île d’Oléron. Les ambitions restauratrices demeurent cependant au cœur du projet de l’Institut philanthropique, organisé en réseaux provinciaux (Sociétés des amis de l’ordre, Coterie des fils légitimes, Enfants du soleil, Compagnies de Jésus ou de Jéhu) qui ne parviendront jamais à réaliser le plan d’insurrection total rêvé depuis 1793.
Le danger incite une partie de la gauche à défendre désormais, au nom de la sauvegarde de la République, la Constitution de l’an III. Elle compose avec le bon vouloir fluctuant du Directoire (répressif  en l’an V, encourageant de fructidor an V à floréal an VI) pour renforcer clandestinement ou officiellement un réseau de cercles constitutionnels sur tout le territoire, au sein duquel les nuances vont être infinies entre les différentes conceptions politiques et sociales. Une partie de ces cercles, fondés par les élus locaux, se limitent à une défense et une illustration des choix gouvernementaux, à la seule préparation des élections.  D’autres, au sein desquels renaît le militantisme populaire, et qui font des émules parmi les administrateurs des départements, s’inquiètent de la contre-révolution et de la paupérisation, renouent avec la volonté de régénération antérieurement exprimée, fondée sur l’école, les fêtes, le théâtre. À Paris, en l’an VII, dans la salle du Manège puis dans une église de la rue du Bac, beaucoup d’anciens du Club du Panthéon, comme Drouet ou Le Pelletier, discutent sans complexe (et avant expulsion par Fouché, ministre de la Police) de mesures de salut public, de Babeuf, de la « patrie en danger ». Dans une démocratie qui tarde à s’apaiser, les bruits sont nombreux sur les conjurations possibles, tout en s’interrogeant sur leurs différentes déclinaisons politiques. Souvent recasés dans les administrations, d’anciens responsables de la Terreur (Varlet, Pache, Antonelle, Prieur de la Marne) conservent des liens discrets tout en prétendant s’être retirés dans leur espace privé. Rigomer Bazin prophétise une « conspiration populaire » qui mettrait fin à toutes les autres.  n

*II) Cet article fait suite à celui paru sous le même titre dans La Revue du projet, n° 12, décembre 2011.

 

*Philippe Bourdin est professeur d’histoire moderne à l’université Blaise-Pascal (Clermont II).

La Revue du projet, n° 18, juin 2012

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Être citoyen sous le Directoire (II) : les formes d’organisation politique, Philippe Bourdin*

le 06 juin 2012

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