La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Le cas Cesare Battisti, un passé qui ne passe pas, Gérard Streiff

Depuis une dizaine d'années, l'affaire Battisti suscite toute une littérature enfiévrée, faite autant de commentaires critiques que de campagnes de solidarité. Elle entraîne aussi une durable incompréhension franco-italienne, comme si, de part et d'autre des Alpes, on ne parlait décidément pas la même langue. Drame italien, le cas Battisti est aussi un peu une  allégorie de la crise de la gauche dans ce pays.

      Cesare Battisti est né en 1954, au sud de Rome, dans une famille d'ouvriers agricoles. Jeune homme, il milite au PAC (prolétaires armés pour le communisme), se trouve embarqué dans la lutte armée, écope de la prison. Au terme d'un procès expéditif, et en son absence (il s'est évadé), on lui attribue des meurtres, de policier notamment, qu'il a toujours niés. Il trouve refuge au Mexique puis en France. La « doctrine Mitterrand » en effet accordait le droit d'asile aux activistes italiens. À Paris, Battisti survit comme concierge, refonde une famille et devient auteur de polars. En 2004, à la suite des tractations politiciennes entre pouvoirs français et italien, Paris renie sa parole et se dispose à livrer à Berlusconi des anciens militants gauchistes dont Battisti, devenu un monstre aux yeux des média outre-alpins. Il est brièvement incarcéré à la Santé mais une campagne de solidarité permet de le libérer. La menace d'extradition cependant persiste et il reprend sa cavale, se retrouve au Brésil. À nouveau, il connaît la prison ; mais le ministre de la Justice brésilien lui accorde finalement l'asile politique au nom du droit universel. Cesare Battisti réside dans ce pays et vient de sortir un nouveau livre, écrit en prison et en français, ce qui est tout un programme, Face au mur chez Flammarion. On pourrait dire qu'il s'agit d'une histoire douloureuse et malheureusement banale de répression. Mais, vu du côté italien, le dossier continue de susciter une véritable colère d'autant plus troublante qu'elle émane le plus souvent de milieux de gauche. On peut penser que c'est moins le cas Battisti qui est alors en jeu que l'affaire des « années de plomb », appellation problématique et réductrice pour caractériser tout un pan de l'histoire italienne, toute la décennie 1970.

Dans un entretien qu'il donne au cinéaste Pierre-André Sauvageot (Résistances, 2003, Label Vidéo), Cesare Battisti a cette formule : « Votre 68 a duré un mois, le nôtre a duré dix ans ». L'expression est abrupte mais stimulante. Un mouvement d'émancipation secoue l'ensemble du monde occidental à la fin années soixante ; il prend en Italie une vigueur particulière. On a parlé volontiers de mouvement « culturel » à son propos, au sens où tous les pouvoirs de domination vont se trouver contestés, sur une longue période, de manière spectaculaire, une euphorie démocratique va bousculer tout le pays. Une partie notable du mouvement ouvrier, des quartiers populaires, de la jeunesse, de l'intelligentsia, bref de ce qu'on appelle les forces vives se met en mouvement. Des salariés exigent de nouveaux rapports dans l'entreprise ; les liens entre syndicats ouvriers et syndicats étudiants sont étroits ; dans la cité, la puissance des propriétaires est mise à mal ; les rapports inégalitaires Nord/Sud dans la péninsule sont contestés ; le sexisme est sur la défensive (divorce, avortement) ; dans l'Église même, des communautés de base aspirent à une autre foi... Le peuple de gauche italien, dont les communistes, force populaire considérable, est massivement concerné. Pourtant la situation politique est bloquée : toute alternative semble impossible dans le mesure où le PCI (un quart de l'électorat) est interdit de gouvernement selon une sorte de diktat américain qui prévaut alors.
Les milieux progressistes vont se diviser. L'impatience des uns conduit à la radicalisation alors que l'attentisme des autres nourrit la défiance. Un entrelacs de manipulations policières et de provocations gauchistes, d'attentats de l'ultra droite et de manigances atlantistes, on parlera de « stratégie de la tension », fait basculer le combat politique dans une violence pure et une partie de la contestation recourt à une lutte armée suicidaire, avec au total plusieurs centaines de mort.

Une guerre civile déchire le pays mais aussi la gauche. Des ultras-gauchistes vont jusqu'à tuer des syndicalistes au même titre que des patrons. On ne peut oublier que, dans la complexité de l'époque (Aldo Moro fut assassiné en 1978 par les Brigades rouges avec une probable implication des services secrets américains), la violence terroriste fut singulièrement marquée par l'anti­communisme. Dans le même temps, au nom de « l'antiterrorisme », des milieux critiques se rangent du côté de la répression ; une intelligentsia, sensible à la contestation à ses débuts, va se mettre au service de l'appareil d'État (les futurs « juges de gauche » notamment). Tout s'est passé comme si, coincée entre le sectarisme le plus dur et l'opportunisme le plus plat, c'est la gauche qui avait implosé ; elle est sortie en miettes, en ruines, et tout le mouvement de libération des origines a sombré avec elle. La contestation a été criminalisée et l'assassinat de Moro signe son discrédit définitif. Le parti communiste italien ne survivra pas longtemps à cette tempête. Il va se transformer en une structure de centre-gauche, ectoplasmique, alors que les  forces communistes, divisées, sont à reconstruire. Aventurisme et renoncement ont fait le lit de la droite. Et de Berlusconi.

Le cas Battisti rappelle donc cette guerre « fratricide ». Quarante ans plus tard, on a l'impression que les reproches (ou la mauvaise conscience) sont toujours aussi vifs1. Ce passé ne passe pas et peu d'analyses rétrospectives ont été menées. Pour l'historien Pierre Milza « l'interprétation du phénomène terroriste qui a ébranlé la République italienne entre 1969 et l'extrême fin des années 1980 reste difficile à faire, tant sont mêlées les questions relevant de la politique intérieure et celles tenant à la situation internationale, tant sont partagées – à des degrés divers certes – les responsabilités de chaque protagoniste dans un jeu qui, globalement, relève de l'affrontement planétaire entre le camp des démocraties libérales et celui du “socialisme réel” ». Tout se passe comme si, en Italie, les années 1970 ressemblaient à un trou noir, mortifère. Et aujourd'hui, quand le journal Le Monde, par exemple, demande à Giancarlo de Cataldo, juge (de gauche) et écrivain connu (Romanzo criminale), de commenter le dernier livre de Battisti, il déclare : « Je n'arrive pas à dépasser les premières pages, c'est plus fort que moi. »  Il serait temps pourtant de tourner la page. Et que l'amnistie prévale. n

[1] On le vérifie encore avec la polémique (avril 2012), en Italie, autour du documentaire de Marco Tullio Giordana, « Romanzo di une strage » (Roman d'un massacre) : ce long métrage revient sur l'attentat du 12 décembre 1969, Piazza Fontana à Milan qui fit 17 morts et précipita l'Italie dans dix ans de terrorisme. Le documentaire montre que le crime est d'abord imputable aux fascistes, manipulés par les services secrets, eux-mêmes instrumentalisés par les Américains « inquiets d'un compromis historique entre communistes et démocrates-chrétiens ».

La prison,
je l'ai cherchée

« La pression de mes persécuteurs était en train de faire de “ma Rio” une ville où mes nerfs usés auraient pu me pousser à des actes inconsidérés. En quelque sorte, mon arrestation m'a évité de toucher le fond, d'être rattrapé par mes anciennes frustrations au sujet d'une société en pleine dégénérescence, société que j'avais rêvé de changer. Quitte à payer pour cela le prix fort. Ce qui a bien été le cas.
Consciemment ou non, la prison, je l'ai cherchée. Parce qu'il était bon d'avoir, à côté d'une vie réelle devenue intolérable, une deuxième vie végétale d'où l'on peut contempler la première en simple spectateur. Et, bien sûr, depuis, je ne cesse pas de me souvenir. Il y a des gestes, des sons de voix dont je ne me remets pas. Amour ou rage, des voix à l'intérieur de ma tête, bien au-delà de mon ouïe, des voix très faibles et pourtant monumentales car elles sont comme ces présences qui ne commencent à exister que lorsqu'elles disparaissent. Janaïna. Jamais auparavant je ne m'étais retrouvé dans une relation aussi déchirante, conflictuelle. (…) La prison est une sorte de longue insomnie où je cultive l'absence. »

 

Extraits de Face au mur,
Flammarion, 2012

La Revue du projet, n° 18, juin 2012
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.