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Une autre conception du sport professionnel, Béatrice Barbusse*

Il est de la responsabilité de L’État d’impulser le changement de cap et de donner la nouvelle direction à suivre en organisant la régulation du sport professionnel.

A près avoir été longtemps honni par ceux qui ont construit le sport, le professionnalisme s’est progressivement installé et imposé dans le paysage sportif au point qu’il gagne peu à peu mais inéluctablement l’ensemble des disciplines sportives. Aujourd’hui, d’aucuns peuvent le regretter et pourtant en devenant professionnelle l’activité sportive délivre de facto aux sportif(ve)s concerné(e)s un statut social que n’assure pas celui de sportif de haut niveau. Il serait donc irresponsable de nos jours de soutenir l’idée selon laquelle le professionnalisme est une aberration dont il faudrait se débarrasser.

Un développement libéral du sport professionnel

 

Pour autant, à voir les nombreuses dérives générées par le sport professionnel – paris en ligne illégaux, trucages, corruptions, dopage, inflation salariale sans limite, rétro-commissions, organisation de filières d’exploitation de jeunes sportifs, multiplication des compétitions, comportements des sportifs… – il est légitime d’interroger les modalités de son développement. En effet, durant ces trois dernières décennies, il s’est développé comme bon lui semblait en toute autonomie. Il est devenu ainsi le cœur d’une société de spectacle dont le situationniste Guy Debord1 avait esquissé la logique interne dès les années 1960. Une société où le paraître devient l’objectif ultime car « le spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même » mettant dès lors au second plan la dimension sportive. En devenant une fin en soi, il a fini par s’imposer à tous les acteurs sportifs comme une évidence (économique surtout).
Or la spectacularisation s’accompagne nécessairement d’une marchandisation car sans marchandises pas de spectacle possible. Alors tout devient objet de marchandisation, les sportif(ve)s en premier lieu. Les clubs se sont transformés en entreprise de spectacle (secondairement sportif) oubliant souvent que leur cœur de métier consiste à produire de la performance sportive et personne pour le leur rappeler. La dimension économico-marchande a pris le pas sur la logique sportive et on se retrouve face à des situations où perdre un match peut pour un joueur rapporter beaucoup plus que de le gagner comme c’est déjà le cas dans le football mondial2 avec la légalisation et l’explosion des paris en ligne ! Gagner de plus en plus d’argent et laisser jouer en toute liberté la loi de l’offre et la demande (favorisant des niveaux de salaire indécents totalement déconnectés des performances réalisées), faire du spectacle aussi souvent que possible (en multipliant les compétitions notamment en en faisant des « événements » et en imposant donc des rythmes de travail aux sportifs qui mettent en danger leur intégrité physique), le mettre en scène coûte que coûte (dans de grands et beaux stades, salles, dojos, piscines…) au prix souvent de déficits abyssaux et d’investissements publics conséquents de la part des collectivités territoriales, tels sont les résultats d’un développement libéral du sport professionnel.

 

Des mesures d’urgence

Mais il est possible d’avoir une autre conception du sport professionnel, une conception plus humaine, plus responsable à l’égard de la collectivité, plus citoyenne. Non seulement cela est possible mais il est grand temps de penser « un autre modèle économique » entre autres et de rompre avec cette approche à dominante marchande qui a envahi le sport professionnel européen. Il est de la responsabilité de l’État d’impulser le changement de cap et de donner la nouvelle direction à suivre en organisant la régulation du sport professionnel. Pour préserver l’unité du sport français, pour construire un sport professionnel viable économiquement et humainement, il est grand temps d’intervenir au niveau national mais aussi européen bien sûr.
Il est grand temps de plafonner les salaires des sportifs professionnels d’autant qu’il existe diverses modalités de mise en œuvre : plafonner la part relative de la masse salariale par rapport au budget, imposer un écart maximal entre le plus petit et le plus élevé des salaires… Il est grand temps de penser de nouveaux cadres de socialisation pour nos sportifs en herbe en proposant d’autres modalités et contenus de formation : prévoir dans la formation des sportifs de haut niveau des apprentissages de leur futur environnement de travail, les mêler davantage à leurs pairs générationnels… Il est grand temps d’imposer aux clubs professionnels des missions éducatives et sociales plus importantes par exemple en fixant une somme « plancher » (que les clubs professionnels sous forme de sociétés commerciales reversent aux associations auxquelles elles sont rattachées par une convention) afin de donner de réels moyens de développement au sport pour tous. Il est grand temps de repenser la régulation des paris sportifs en ligne. Il est grand temps d’impulser une autre répartition des richesses sportives entre les disciplines et non pas seulement entre le sport pour tous et le sport professionnel. Il est grand temps de réguler le marché du travail sportif dans sa globalité (transferts, rôle et missions des agents…). Il est grand temps de penser une autre gouvernance du sport professionnel, d’y faire vivre le dialogue social pour tous les travailleurs du sport et pas seulement les sportifs. Ce n’est pas seulement le fond qu’il faut modifier mais aussi la forme, la méthode.
Le sport professionnel arrive au bout d’une évolution qui a montré toute sa dangerosité pour le sport en général et pour les acteurs sportifs eux-mêmes. Il ne tient qu’à nous de penser un autre possible fût-il difficile à mettre en œuvre.  n

*Béatrice Barbusse est présidente de l’US Ivry handball et maître de conférences en sociologie à l’université de Paris Est – Créteil. Elle est l’auteur de Être entraîneur sportif, éditions Lieux Dits, 2012.

[1] Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard, 1967.
[2] Il est particulièrement intéressant d’observer l’évolution du football professionnel car il préfigure ce qu’il pourrait se passer si la dynamique de développement du sport professionnel ne se modifiait dans l’avenir.

La Revue du projet, n° 18, juin 2012
 

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Une autre conception du sport professionnel, Béatrice Barbusse*

le 04 juin 2012

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