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L’émancipation par le sport, Yvon Léziart*

L’émancipation pose le primat du développement de l’homme par lui-même au plus haut niveau d’accomplissement possible. Les pratiques sportives, sous certaines conditions, en sont un des éléments.

L e sport depuis son apparition en France, à la fin du XIXe siècle est, soit paré de toutes les vertus éducatives (faire du sport c’est s‘éduquer), soit délesté de toute responsabilité éducative en raison de sa proximité aux pouvoirs économiques et politiques (le sport est une courroie de transmission des valeurs du capitalisme). Cette analyse dichotomique est évidemment caricaturale et cache l’existence, dès la naissance du sport, d’une volonté de faire exister un « sport éducatif ». Pierre de Coubertin défend déjà l’idée d’un sport éducatif reposant sur la pratique de plusieurs activités sportives. La création des fédérations sportives uni-sports au début du XXe siècle entraîne immédiatement la création de fédérations affinitaires soucieuses de maintenir une valeur éducative au sport. Plus près de nous la FSGT, sous l’impulsion de René Moustard et Robert Mérand, s’est attachée à proposer une pratique sportive riche éducative et autogérée. Ce court retour en histoire du sport confirme que la recherche d’une éducation par le sport est permanente. Éducation, démocratie, émancipation se côtoient dès lors, dans les discours, avec parfois quelques confusions.

La démocratisation sportive

« Le sport pour tous », est un des slogans massivement employés. Il est présent dans les discours de Pierre de Coubertin. Le sport doit être ouvert à tous ceux qui souhaitent le pratiquer. La volonté de le démocratiser est incontestable. Peut-on cependant  se contenter de ce slogan ?
L’ouverture aux pratiques sportives n’entraîne aucune réflexion sur les conditions de vie des pratiquants, ni ne prévoient ou revendiquent des changements dans les conditions sociales des plus défavorisés. L’ouverture sportive entérine les positions sociales et politiques en vigueur. C’est une avancée démocratique conservatrice si l’on peut s’exprimer ainsi.
Un second slogan « Tous les sports pour tous », moins souvent utilisé réclame que tous les sports soient ouverts à tous. La discrimination par l’argent en particulier est combattue. Il s’agit alors d’offrir aux plus déshérités la possibilité d’accéder aux pratiques sportives jusqu’alors inaccessibles pour eux. La limite posée concerne cependant les effets à long terme de cet engagement. Ouvrir à tous la pratique de tous les sports ne certifie pas que les sports les plus onéreux deviendront le quotidien des moins favorisés. Elle peut cependant faire germer des envies et des engagements politiques militants.
À ce manifeste est associée parfois chez les plus volontaristes et les plus militants l’idée de la pratique de tous les sports pour tous au plus haut niveau possible. Cette orientation porte en elle un très haut niveau d’exigence. Exigence de formateurs qualifiés, exigence des conditions de la pratique. Antoine Vitez et Jean Vilar dans le domaine de la culture situaient leurs interventions à ce niveau.

De la démocratisation
à l’émancipation

 

Les assimilations entre démocratie et émancipation sont fréquentes. L’éman­cipation par le sport est présentée alors comme la phase la plus élaborée de la démocratie. Jacques Rancière nous interroge à ce propos, en affirmant qu’aucune institution n’est en elle-même émancipatrice. Il s’agit de distinguer égalité et réduction des inégalités. Les réducteurs des inégalités ajoute-t-il, maintiendront toujours leurs privilèges sous couvert de les supprimer. Cette remarque salutaire permet sans doute de dire que la démocratisation est une condition de l’émancipation mais qu’elle ne la garantit pas.
L’émancipation, c’est  donner des habitudes, des manières de sentir, des formes de pensée et de langage qui fassent de chacun des participants actifs et responsables d'un monde commun. N’importe qui, peut ce que peut n’importe qui. Il s’agit donc de mettre l’intelligence en possession de son propre pouvoir en révélant les  propres capacités de chacun. Là, où on localise l’ignorance il y a toujours un savoir. Le processus d’apprentissage n’est donc pas un processus de remplacement de l’ignorance de l’élève par le savoir du maître, mais un développement du savoir de l’élève par lui-même. L’émancipation met l'accent sur le principe d'unité et d'égalité des intelligences. Elle pose, comme centrale, la capacité d'autodépassement et affirme la possibilité d'inventer de futurs qui ne sont pas encore imaginables.

Conditions de l’émancipation
par le sport

 

La déclinaison de l’émancipation sur le plan de la pratique pose des exigences fortes. Elle demande du temps, des moyens, des formateurs qualifiés pour permettre le développement de chacun par lui-même, au maximum de ses possibles. Il faut être vigilant aux formes de pratique proposées. Un club, une fédération sportive peuvent souhaiter démocratiser les APSA (activités physiques sportives artistiques) tout en maintenant certains de leurs membres, dans une situation de dominés ou dans un rapport hiérarchique fort.
L’émancipation n’est pas compatible avec les voies de transmission directive. Elle n’adhère pas non plus à l’idéologie du « tout se trouve en chaque individu ». La création de soi ne se fait jamais ex nihilo. Des potentialités existent en l’homme mais c’est par une confrontation à soi-même et aux autres hommes, à la culture, aux œuvres, (rappelons que le sport construit des œuvres) que l’homme se transforme. L’homme vit dans un monde de culture. Le sport y participe. C’est dans ce terreau qu’il puise ses propres voies de développement. On peut comme Michel Serres et d’autres penseurs,  crier haro sur la compétition. Si l’on prend pour unique modèle celui du très haut niveau et de ses dérives (évitons cependant de n’accorder à la pratique sportive de haut niveau que des caractères négatifs, elle aussi peut être émancipatrice), il est alors aisé de montrer qu’elle conduit à l’aliénation (aliénation par l’argent, aliénation par l’environnement, aliénation par l’absence de pensée critique). La compétition peut être facteur d’émancipation si elle est pensée  comme une confrontation à soi, une confrontation aux autres sans que les règles de la civilité soient bafouées. La pratique sportive apprend à se connaître, à choisir en connaissance, à évaluer les effets de ses actions, à modifier après analyse ses orientations. C’est une école de la responsabilité des choix effectués…En apprenant à se bien connaître l’homme s’émancipe. Cette démarche demande à ce que les individus soient confrontés, dans leur pratique à des problèmes dont ils portent, en eux, la résolution, sans qu’ils en aient conscience. C’est par un réajustement permanent de ses potentialités que l’homme s’engage dans un processus émancipateur.

En conclusion, l’émancipation est une démarche exigeante. Elle pose le primat du développement de l’homme par lui-même au plus haut niveau d’accomplissement possible. Le sport, comme tous les lieux de transmission, de confrontation humaine directe ou indirecte peut participer de cette exigence. Certaines fédérations sportives (la FSGT par exemple) se sont engagées dans cette voie. Cette démarche coûteuse apparaît, dans une perspective sociale délicate, comme une nécessité pour rendre l’homme toujours plus responsable de ses choix.

*Yvon Léziart est professeur des universités en sciences et techniques des activités physiques et sportives à l’université de Rennes II.
 

La Revue du projet, n° 18, juin 2012
 

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