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L’avenir est-il pavé de grands stades et de grandes salles ? François-Emmanuel Vigneau*

La campagne de lobbying concernant la nécessité de « grands stades » ne relève-t-elle pas d'une vision libérale alors qu'il convient de mettre en œuvre une politique sportive humaniste, sociale  en matière d’équipements sportifs ?

A u cours des dernières années, une campagne de lobbying a été menée par plusieurs ligues de sports professionnels pour réclamer des financements publics afin de moderniser les « grands » stades ou palais des sports existants, d’en construire de nouveaux… et d’en laisser la jouissance aux clubs professionnels. Cette campagne, relayée par les acteurs du BTP (bâtiment et travaux publics), a dénigré les enceintes françaises existantes en invoquant leur prétendue vétusté, voire leur dangerosité et un manque de « grands équipements » par rapport à nos voisins européens.

Des interrogations

Une analyse critique de ces arguments conduit à formuler plusieurs questions et observations, notamment :

• en matière de sécurité, le cadre législatif et réglementaire français, en particulier depuis le drame de Furiani, est l’un des plus rigoureux en Europe ;
• en termes de capacité et de « modernité », le patrimoine français de « grands stades » et de « grandes salles » n’a-t-il pas permis d’organiser plusieurs compétitions internationales au cours des deux dernières décennies dont deux coupes du monde de football et de rugby ?
• en termes de capacité encore, le nombre de sports populaires et la sociologie des supporters dans les pays voisins sont-ils suffisamment similaires avec la situation française pour que la capacité de nos stades et/ou nos palais des sports soit déterminée à l’aune de l’affluence des spectateurs dans ces pays ?
• en termes de capacité toujours, est-ce parce que nos stades seront plus grands et que les places seront plus chères qu’ils attireront davantage de spectateurs, alors qu’actuellement ils ne sont que rarement complets ?
• est-ce que construire de « grandes » enceintes modernes aujourd’hui permet d’accueillir des compétitions internationales demain et de développer le sport après-demain ? Les installations olympiques d’Athènes ou de Pékin servent-elles aujourd’hui à développer le sport grec et le sport chinois ? Après les JO, de nombreux équipements de Londres seront, au moins partiellement, démontés ;
• une « grande » enceinte moderne garantit-elle la réussite sportive du club qu’elle abrite comme le prétend le « modèle économique » présenté comme la panacée en matière de sport ? De nombreux clubs français ne sont-ils pas « descendus » en division inférieure malgré un nouveau stade ? Plusieurs stades récents ne sont-ils pas pratiquement déserts ? Ce modèle économique est-il compatible avec la « glorieuse incertitude du sport » ?
• l’accueil de concerts permet-il de « rentabiliser » des équipements sportifs ou conduit-il à exclure la pratique au profit du spectacle, voire à exclure le sport au profit de manifestations beaucoup plus rémunératrices ?
• existe-t-il un marché pour des salles multifonctions  (arena)  en France, alors que le réseau des Zénith permet d’accueillir l’essentiel des concerts ?
• le modèle des arena est-il fonctionnel pour l’accueil de spectacles culturels ? Les spectacles culturels et « sportifs » n’ont-il pas suscité, depuis l’Antiquité, deux archétypes d’équipements distincts : le théâtre grec et l’amphithéâtre romain (arène) ?

Sans doute n’est-il pas inutile de mettre la campagne de lobbying concernant les stades en perspective avec des orientations politiques.
En effet, la modernisation et la construction d’enceintes de spectacles sportifs, de gestion privée, mais avec des financements publics – la fameuse « socialisation des dépenses et privatisation des recettes » – est justifiée ainsi : dans le cadre de la concurrence entre clubs européens, il faut donner aux clubs français des ressources supplémentaires afin d’acheter et de payer plus cher des joueurs meilleurs. Cette « marchandisation » des sportifs et, a fortiori, la spéculation sur la valeur marchande de joueurs déjà formés relèvent d’une approche « libérale ».
Une approche humaniste consiste à développer un « service public d’accès au sport de haut niveau » permettant à tous les jeunes qui en ont les capacités physiques et la volonté de s’épanouir en « exprimant » tout leur potentiel sportif. Le « modèle sportif français » a longtemps épousé cette approche, notamment grâce au réseau des établissements nationaux (INSEP, institut national du sport, de l’expertise et de la performance, écoles nationales, CREPS), aux cadres techniques sportifs (CTS) d’État placés auprès des fédérations, à la qualité des formations des éducateurs sportifs garantie par des diplômes d’État, aux conventions d’objectifs entre le ministère chargé des sports et les fédérations… Or, les précédents gouvernements de droite ont contribué à démanteler ce service public d’accès au sport de haut niveau pour ouvrir de nouveaux marchés (notamment en matière de formation) au secteur privé.
 

Une approche humaniste

 

Afin que les équipements sportifs contribuent efficacement au service public d’accès au sport de haut niveau, il convient notamment :
• de moderniser, de développer les centres d’entraînement, en particulier les CREPS, en les adaptant aux méthodes les plus récentes en matière de préparation physique, technique, tactique et mentale, de recherche appliquée, de suivi médical, de récupération…
• d’établir le schéma directeur d’équipements sportifs d’intérêt national prévu par l’article L. 312-1 du code du sport ;
• d’exploiter au mieux les bâtiments existants de grand volume (par exemple parcs des expositions, friches industrielles) et de recourir à des installations temporaires pour les manifestations exceptionnelles.

Plus largement, la mise en œuvre d’une politique sportive humaniste, sociale nécessite, en matière d’équipements sportifs, de :

• « déconstruire » les représentations usuelles, en particulier de remettre en question l’adage « qui peut le plus, peut le moins » selon lequel un équipement dimensionné pour l’accueil de grandes compétitions satisferait ipso facto les autres finalités de pratique (entraînement, EPS, loisir, santé). En effet, cette hypothèse est erronée d’un point de vue fonctionnel et pas soutenable sur les plans économique et écologique ;
• repenser les équipements, non plus seulement pour les sports, mais surtout pour les sportifs. C’est-à-dire concevoir les espaces sportifs selon les fonctions qui leur sont assignées (formation, accès au haut niveau, sport-santé, sport-loisir, promotion du sport, sport-spectacle…) pour satisfaire les motivations de pratique de la population et les objectifs des politiques publiques en matière de sport ;
• mutualiser ou assembler les espaces fonctionnellement complémentaires afin d’éviter de constituer des « ghettos sportifs » et, au contraire, de favoriser la rencontre de catégories de population variées.

En effet, l’objectif « politique » à atteindre me semble être que les espaces sportifs favorisent l’épanouissement individuel et la cohésion sociale. Ce que je résume ainsi : « des activités physiques et sportives pour chacun dans des équipements sportifs pour tous ».

*François-Emmanuel Vigneau est diplômé en architecture, docteur en géographie et aménagement du territoire. Il notamment l’auteur de : Les équipements sportifs, Le Moniteur, 2006.
 

La Revue du projet, n° 18, juin 2012

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