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La place de la science dans la société 2/3, Jean-Pierre Kahane*

L’accès à la science pour tous était une conception révolutionnaire, elle ébranlait les fondements religieux de la cité, elle a valu à Socrate sa condamnation à mort.

Peut-on parler de la science ? Doit-on parler des sciences, au pluriel ?

 

On doit, bien sûr, parler des sciences différentes, et de leur spécificité. On insiste à juste titre sur les SHS, sciences de l’homme et de la société. Les disciplines scolaires donnent une image de la diversité des sciences, d’autant plus qu’en France elles sont bien séparées. Quand on pense aux développements les plus marquants du siècle dernier, c’est à des sciences nouvelles qu’on songe : la physique quantique, l’astrophysique, l’informatique, la biologie moléculaire.  Peut-on dans ces conditions parler de « la science » ? Oui à mon avis. Toutes les sciences ont un commun, un certain exercice de la raison, c’est-à-dire de la mémoire, de l’imagination, de l’esprit critique, de l’aptitude à la mise en forme, que l’on peut appeler la méthode scientifique sans chercher par là à trop la formaliser. Elles ont en commun, sous des formes diverses, le besoin de communiquer. Ensemble, elles constituent un système coordonné de connaissances, et c’est ce système, en évolution constante, qu’on peut appeler la science.
Il y a des analogies profondes entre la science et la politique. Il y a bien des politiques, à différents niveaux, pour différents objets, correspondant à différents intérêts. Mais la politique est une notion générale qui a sa valeur, et qu’il nous incombe de valoriser. Ce que Victor Hugo a écrit sur la science me paraît parfaitement pertinent, plus même que ce qu’il a écrit sur l’art. La science est imparfaite, toujours en mouvement, elle recherche mais n’atteint jamais la vérité, elle se construit en se détruisant sans cesse, mais, dit Victor Hugo, « vénérons cette servante magnifique ». La politique que nous voudrions mener, elle aussi, doit être une recherche permanente, un système coordonné mais sans cesse en mouvement, au service des peuples présents et à venir.
Dans toute vision large de la politique il me semble que la science a sa place.

Y a-t-il divorce entre la science et la société ?

 

La question mérite examen, et d’abord d’être elle-même questionnée. On ne pose pas la question du divorce entre la finance et la société. Pourquoi ? C’est que quels que soient les griefs de chacun à l’égard de la finance, la société est actuellement structurée par elle. Elle inspire la politique, elle est omniprésente dans les média, elle s’impose comme constitutive de la société où nous vivons. La science n’a pas ces privilèges. Et quelle que soit la sympathie que l’on porte à la science, et quel que soit le rôle qu’elle joue dans la conscience commune et dans la vie sociale, elle n’est pas partie constitutive de notre société. Elle n’inspire pas la politique actuelle, elle est absente des média, la question du divorce avec la société est donc pertinente, relativement à la situation que nous vivons.
Après Hiroshima, et devant la menace d’une guerre atomique, la science n’était pas mise en cause, et seuls quelques esprits inquiets, les marxistes Bernal en Angleterre et Langevin en France, mettaient en garde contre le retard de la conscience commune à prendre en compte les ressources et les dangers du développement de la physique. Dans l’ensemble, la période que nous appelons en France les Trente glorieuses a été une époque de grande confiance dans la science. Mais le retard n’a pas diminué, il s’est augmenté au contraire des avancées scientifiques et de leurs usages au bénéfice du capitalisme. Faute de mettre en cause le capitalisme, certains mettent en cause la science. La correction peut venir en partie des scientifiques, de la manière dont les sciences sont enseignées, de la manière de les présenter, mais l’essentiel de la correction viendra de la politique si nous parvenons à en changer le cours. En attendant, l’idée de l’appropriation collective des connaissances scientifiques peut utilement faire son chemin.

Les travailleurs scientifiques doivent rendre compte de leur activité. À qui et comment ?

 

Au cours du XXe siècle les métiers de la recherche se sont développés et le concept de travailleur scientifique a été élaboré, d’abord en Angleterre sous l’influence des marxistes anglais, puis en France. À la Libération s’est créée, sous la présidence de Frédéric Joliot-Curie, la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS), qui regroupait tous les syndicats concernés. Les derniers présidents en ont été des Français, Jean-Marie Legay et André Jaeglé. Le déclin de la FMTS a suivi celui des idéaux démocratiques dans les milieux de la recherche comme ailleurs.
Les effectifs de la recherche scientifique, incluant non seulement les chercheurs à temps plein du secteur public et du secteur privé,  les enseignants-chercheurs et les ingénieurs-chercheurs, mais leurs collaborateurs techniques et administratifs, sont maintenant considérables. On les évalue en France à 300 000 personnes. Ils ont une responsabilité collective dans les progrès de la science et de la technologie, dans l’usage des moyens qu’on leur donne, et dans l’usage social qui est fait de ces progrès. Assumer cette responsabilité était dans l’optique de la FMTS.

Actuellement apparaît de nouveau l’idée que les travailleurs scientifiques doivent rendre compte de leur activité à l’ensemble des citoyens, et que c’est une composante indispensable de la démocratie. C’est la signification de l’apparition du thème « science et société » dans les associations professionnelles.
Les éléments existent pour cela, parce que l’activité de recherche donne lieu à des comptes-rendus détaillés à tous les niveaux, de l’individu ou de l’équipe de recherche à l’organisme en passant par le laboratoire. Dans le secteur privé ces rapports sont généralement gardés secrets, mais dans le secteur public ils sont accessibles ou devraient l’être. Dans les attributions du Comité national de la recherche scientifique, constitué de représentants des chercheurs du CNRS et des universités, figure un rapport de conjoncture et un rapport de prospective, chargés de guider la politique du gouvernement en matière de politique scientifique. Lors du colloque national sur la recherche et la technologie de 1982 l’idée avait été émise d’élargir ce comité national pour en faire une instance représentative de l’ensemble de la recherche. L’évolution a été en sens opposée, malgré les efforts faits au début des années 1990 pour renouveler la rédaction du rapport de conjoncture. C’est l’Académie des sciences qui a pris la relève, avec les rapports sur la science et la technologie, qui constituent dans leur ensemble une source d’information sur l’état de la science dans beaucoup de domaines. Malgré la qualité de ces rapports, ils n’ont rien à voir avec la démocratie, ni dans leur conception ni malheureusement dans leur usage.
Au niveau des individus et des équipes la volonté existe toujours de rendre compte de l’activité de recherche : ce n’est pas seulement une question d’éthique professionnelle, mais une nécessité du métier, pour se faire connaître et reconnaître. Mais la situation actuelle se dégrade profondément, avec une bureaucratie envahissante et un traitement de plus en plus mécanique des informations. Elle s’aggrave avec les nouvelles dispositions pour établir le « suffixe-ex »  pour excellence, dont je pense on parlera par ailleurs. Dans l’optique de la compétition à outrance, l’esprit de la recherche est compromis.

Qui les évalue et comment ?

 

Cela dépend. Dans la recherche industrielle ou militaire règne le secret sur les recherches, les chercheurs ne publient pas, ils sont évalués par leur hiérarchie sur la base des résultats obtenus, qu’on voit parfois apparaître de façon partielle par les brevets. L’usage et la pratique des brevets mériterait une étude historique et actuelle. Ils font partie de la jungle capitaliste, et l’évaluation de l’ensemble de la recherche menée dans un pays par le nombre ou même l’impact des brevets est faussée par les intérêts en jeu.
Dans la recherche publique l’évaluation est fondée sur les communications et les publications. Elle a tendance à se fonder sur les publications, et à utiliser les moyens de la bibliométrie, qui épargnent aux évaluateurs le souci de lire eux-mêmes les articles, en se contentant de consulter des critères mécaniques fondés sur les citations, supposées exprimer l’impact scientifique de ces articles ou de leurs auteurs. La bibliométrie est aussi une jungle, mais elle se fonde sur des données objectives et vérifiables. L’obligation morale pour les chercheurs de publier leurs travaux est exprimée par la formule anglo-saxonne : publish or perish! [publie ou péris !]
Chaque rapport sur la bibliométrie, et l’Académie des sciences vient d’en produire un, assez volumineux et sainement critique, insiste sur le fait que l’évaluation doit incomber aux pairs, c’est-à-dire aux scientifiques du même domaine et au moins du même niveau. C’est en effet la pratique courante, aussi bien  pour les individus que pour les équipes ou laboratoires. L’évaluation est souvent internationale. Elle repose en partie sur des témoignages sollicités des experts les plus qualifiés dans le domaine en question. En dernière instance, pour les recrutements ou les promotions des chercheurs, ou pour les prix et distinctions, le jugement revient à des scientifiques.

Je crois utile d’insister sur deux points. D’abord, s’agissant de la recherche publique, l’activité de recherche est l’une des plus contrôlées et évaluées de toutes les activités humaines. La tendance actuelle à tout chiffrer fausse les pratiques et les jugements, et contraint les chercheurs à une gymnastique improductive pour produire des rapports qu’on puisse passer en machine. Mais la pratique des rapports de recherche est saine et n’est pas contestée.
Le second point concerne l’évaluation en amont des publications et des rapports. La communication scientifique ne se borne pas aux publications. Il y a les conversations et les échanges dans les laboratoires, dans les séminaires et les colloques, dans la vie courante y compris les « thés » où règne une communication informelle très efficace. C’est dans le laboratoire que les personnalités s’affirment et se distinguent ; d’ailleurs, quand dans les disciplines biologiques on voit des articles avec cinquante auteurs, le classement de ces auteurs est calculé autant que le classement des acteurs dans un générique de film ; l’évaluation se fait donc en amont de la publication.
Ce lien entre le travail scientifique et l’évaluation qui en est faite pose une série de questions. D’abord, paradoxalement, il n’y a pas de bonne évaluation sans conflit d’intérêt : les meilleurs évaluateurs sont ceux qui travaillent les mêmes sujets. Ensuite, c’est le fondement des élections pour les commissions chargées de l’évaluation, dans les universités et dans les organismes de recherche.

*La Revue du Projet présente la suite des réponses de Jean-Pierre Kahane, données lors d’une formation en janvier 2011. Le début a été publié dans  La Revue du Projet, n° 14, février 2012.

 

*Jean-Pierre Kahane est mathématicien, professeur émérite à l’université Paris-Sud-Orsay.

La Revue du Projet, n° 17, Mai 2012

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