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Marx écologiste, Baptiste Eychart*

L'urgence de la situation mondiale nous rappelle quotidiennement qu’en ce nouveau millénaire la dégradation des conditions de vie sociale va de pair avec celle du milieu et de l’environnement. Plus : que ces dégradations sont non seulement contemporaines l’une de l’autre mais aussi qu’elles se conditionnent mutuellement, formant une spirale négative. Alors que ce constat devrait inciter à se « remettre à l’école de Marx » – le plus grand théoricien et critique du capitalisme – il donne fréquemment lieu à un discours qui vise à le disqualifier en tant que critique du désastre social et environnemental, puisque le critique de l’exploitation du travail aurait été aveugle à l’exploitation de la nature. Ce discours fait parfois référence au bilan environnemental assez désastreux du socialisme de type soviétique, mais plus généralement – et plus sérieusement – il prétend discerner chez Marx un certain nombre de principes théoriques qui expliqueraient sa cécité devant la question du sort de la nature dans les sociétés modernes.

Grosso modo, suivant ce discours la perspective marxienne serait « anthropocentrée » car elle relèverait d’un prométhéisme en accord avec l’esprit positiviste et scientiste de l’époque. Le développement des sciences, auquel correspondrait le « développement des forces productives » dans la terminologie marxienne, serait intrinsèquement positif, le contrôle accru de l’homme sur la nature étant source de progrès, notamment sous la forme de l’avènement d’une société communiste. Le schéma évolutionniste marxien prendrait une forme linéaire impliquant une succession de sociétés, de l’Antiquité à la féodalité, du capitalisme au communisme, scandant la lente mais sûre amélioration des conditions de vie humaine, jusqu’à la pleine libération correspondant à l’abolition de toute société de classe au profit du « règne de la liberté ». Dans ce prétendu schéma marxien il n’y aurait pas de place pour les régressions ni les destructions sans doute irréversibles qui menacent l’environnement aujourd’hui. Répondre aux urgences de l’heure impliquerait un changement de paradigme, en passant d’un point de vue « anthropocentré » à un point de vue « écocentré », ce qui impliquerait d’abandonner toute référence à Marx.
Le titre du petit livre de John Bellamy Foster ne fait aucune concession à ces lieux communs et l’auteur assène donc sa thèse, sans émettre la moindre réserve : Marx était, bien avant l’heure, « écologiste », même si le terme et le concept étaient alors en cours d’élaboration. À travers trois essais aussi clairs qu’érudits, l’auteur démontre que cet écologisme ne se résume pas de quelques remarques isolées sur l’agriculture en régime capitaliste, mais se révèle inscrite au cœur même de la problématique marxienne.

Même si Bellamy Foster se concentre sur les textes de la maturité, à savoir principalement les trois livres du Capital, la correspondance de Marx, mais aussi certains textes d’Engels qu’il réhabilite comme La dialectique de la nature, il décèle la présence d’une conscience écologiste déjà chez le jeune Marx. Après avoir rappelé que la thèse de doctorat de Marx fut consacrée à cet éminent matérialiste de l’Antiquité qu’était Épicure, il constate qu’un des principes essentiels de l’épicurisme, à savoir qu’il « n’existe pas d’échelle des êtres naturels, [qu’il] n’y a aucune rupture brusque et irréductible entre les êtres humains et les autres animaux », fut admis très tôt par Marx et fut conservé au cœur de sa réflexion ultérieure. Quelques années plus tard, dans les Manuscrits de 44, Marx écrivait en effet : « L’homme est une partie de la nature », fondant ainsi son matérialisme sur une forme de naturalisme. Il restait à féconder ces principes philosophiques avec les apports des sciences de la nature dont l’époque vit un développement rapide. C’est ce que fit le Marx de la maturité qui ne fut pas donc qu’un lecteur attentif des économistes classiques mais aussi des publications scientifiques les plus avancées de son temps.

La notion de « rupture métabolique »

Dans les années ultérieures, pour saisir l’appartenance de l’humanité à un ensemble naturel plus général, Marx reprit à son compte le concept de « métabolisme », qui émergeait alors dans les sciences naturelles. Envisagées comme inscrites dans le cadre d’un métabolisme unique, les interactions entre l’homme et nature ne prenaient pas, selon Marx, la forme de rapports d’extériorité mais d’intériorité. Cela impliquait qu’elles devaient rester équilibrées, un déséquilibre dans les échanges homme/nature entraînant des risques d’effondrement du métabolisme général. Marx désigne par « rupture métabolique », l’apparition et l’aggravation de ce type de déséquilibre, un concept qu’il élabora à partir de ses propres observations mais aussi et surtout par la lecture du célèbre chimiste allemand Justus von Liebig, qui dénonçait les ravages de l’agriculture capitaliste sur les sols et l’environnement. Bien qu’éclipsée par d’autres concepts marxiens tels que celui de « fétichisme des marchandises » ou de « plus-value », selon Bellamy Foster, la notion de « rupture métabolique », devrait trouver pleinement sa place dans la réflexion anticapitaliste actuelle.

L’Angleterre de l’époque fournissait un parfait exemple des causes et des conséquences d’une rupture métabolique au sein d’un écosystème. Marx constatait l’appauvrissement des sols agricoles par une agriculture capitaliste guidée par la recherche des rendements les plus élevés, cet appauvrissement n’étant compensé que par un suraccumulation d’engrais tels que le guano – massivement importé du Pérou – ou les ossements. Il remarquait que ce que l’homme extrayait de son environnement pour sa subsistance était traditionnellement rétrocédé sous la forme de déjections, engrais etc., selon une « logique de restitution ». Avec le développement du capitalisme et d’une urbanisation anarchique, cette « logique de restitution » était brisée, les déchets prenant la forme de pollution s’accumulant dans les zones urbaines et dans les cours d’eau. Pour nourrir une population urbaine toujours croissante et « parasitaire » par rapport à l’environnement agricole, alors que la soif du profit constituait le stimulus décisif des pratiques économiques, la surabondance d’engrais naturels importés de plus en plus loin fut la solution des fermiers capitalistes et des propriétaires terriens. Marx constatait donc déjà les dangers et les dégâts de la « seconde révolution agricole » ; il aurait probablement tout autant critiqué l’extension ultérieure des pesticides et des engrais chimiques.
Si la notion de « rupture métabolique » a été élaborée à partir du cas de l’agriculture anglaise – une des agricultures les plus franchement capitalistes et développées de l’époque –, on peut largement l’appliquer à d’autres écosystèmes (marins, aquifères etc.). Elle permet une critique du capitalisme qui combine à la fois la critique de l’exploitation du travailleur et celle des techniques employées lors des différents procès de production dans lesquels s’inscrivent cette exploitation : « la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de travail social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur » (Le Capital, livre 1).

 

Une dialectique destructrice

Cette remarque illustre le pessimisme de Marx sur la dialectique immanente au capitalisme, une dialectique destructrice qui entraîne la ruine d’une partie des éléments qui fondent la dynamique même du système : la terre et les travailleurs. Il apparaît de la sorte que le mode de production capitaliste, dans sa tendance à l’expansion et l’approfondissement, ne peut se reproduire qu’en ruinant l’environnement et la force de travail humaine. C’est une des conditions sine qua non de l’accumulation illimitée du capital et du maintien des taux de profit – ce que le langage économique actuelle appelle pudiquement l’externalisation des coûts. En se dispensant de prendre en charge leur régénération organique, le capital en vient à mettre en péril autant l’écosystème et le genre humain que son propre système.
Malgré la volonté de lui faire prendre en charge le coût de la régénération de l’environnement – que ce soit sous la forme d’écotaxes ou de bons d’émissions –, le capitalisme ne peut maintenir l’équilibre métabolique nécessaire. Foster fait remarquer que la nature constitue une richesse que seul le plus grand arbitraire peut transformer en une « valeur », objectivable à travers un prix dont on pourrait ainsi s’acquitter. Aucune émission de « bons d’émission » et aucun paiement d’une « écotaxe » ne règlera la question du réchauffement climatique ou celle du recul de la forêt amazonienne. Seule une gestion exempte de logique marchande peut permettre une prise en charge satisfaisante de ce qui est proprement « incommensurable ».
Cependant, Marx n’imaginait pas, contrairement à ce qui est trop rabâché, qu’une société communiste atteindrait automatiquement l’équilibre métabolique. Selon lui, si la planification est bien un des moyens permettant aux communautés humaines de garantir un échange rationnel avec la nature, ce moyen nécessaire n’est en rien suffisant et il faudra lui adjoindre une pleine conscience, une visée politique allant dans ce sens. La perspective écologiste chez Marx traverse donc toute sa réflexion, de la critique du capital jusqu’aux lignes prospectives de la société communiste à venir.
Foster démontre par ailleurs, que cette position n’a pas disparu aussitôt au sein du marxisme et qu’on en retrouve de nombreux échos chez Kautsky, Rosa Luxemburg ou Lénine. De manière particulièrement intéressante, il s’attarde sur les écrits théoriques de Boukharine qui allaient dans ce sens, alors que ces textes ont mauvaise réputation dans le marxisme occidental. On remarquera que ni Gramsci, ni Korsch, ni le premier Lukács – tous critiques envers l’interprétation du marxisme de Boukharine – ne se sont attardés sur la question de nature. Mais le désintérêt se fit aussi à l’est de l’Europe car à partir des années 1930, les vues de Boukharine n’influencèrent plus l’URSS stalinienne, Boukharine mais aussi d’autres chercheurs soviétiques étant exécutés lors des purges staliniennes. Dans l’URSS de l’époque, lancée dans l’industrialisation forcée et rapide, le point de vue « écologiste » fut abandonné pour des raisons trop évidentes, ce que les écrits de vulgarisation de Staline entérinèrent.
Malgré son petit format, Marx écologiste constitue donc une contribution importante à la connaissance de Marx et du marxisme. Il vise par ailleurs à réinscrire la critique du technologisme à outrance à l’intérieur de celle de l’accumulation illimitée du capital, ce qui est plus nécessaire que jamais.

 

La Revue du Projet, n° 17, Mai 2012

 

 

*John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, 2011.

 

*Baptiste Eychart est responsable des pages Savoirs aux Lettres françaises.
 

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le 31 May 2012

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