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Introduction du " Petit journal de bord des frontières"

Je ne raffole pas des frontières. Pour être tout à fait franc, je ne les déteste pas non plus. Tout simplement, je redoute le malaise qui m’envahit quand je me retrouve en tête-à-tête avec elles. Celles dont je parle avant tout, ce sont les frontières visibles, les frontières géographiques, celles qui séparent les pays, les États et les nations. Même si elles sont devenues plus poreuses, aujourd’hui encore j’éprouve un curieux sentiment quand j’en franchis une : un mélange de délivrance et de gêne. Peut-être est-ce lié au passeport que j’ai sur moi. En tout état de cause, je me suis habitué désormais à ce que les frontières me regardent d’un air soupçonneux. Je frémis quand je les aperçois, j’ai hâte de les avoir passées, car elles me lancent presque toujours un regard hostile et méfiant. Je fais tout pour les rassurer, pour les convaincre qu’elles n’ont rien à craindre de moi, mais elles trouvent toujours un prétexte pour me refouler ou pour éviter toute relation d’égal à égal. Aussi n’ai-je aucune difficulté à mettre un nom sur le mal dont je souffre depuis longtemps : le syndrome de la frontière. Vous expliquer en quoi consiste au juste cette maladie ne va pas de soi. Elle n’est même pas répertoriée dans le catalogue des troubles psychiques reconnus, comme l’agoraphobie, le mal des hauteurs ou la dépression nerveuse. Je peux néanmoins vous donner une idée des symptômes qui l’accompagnent. Pas tout de suite, un peu plus loin. Ce que je sais en tout cas, c’est que nous sommes nombreux, très nombreux, à souffrir de ce syndrome. Tous ceux qui n’ont jamais eu d’appréhension au passage d’une frontière ou ceux qui n’ont jamais eu le sentiment d’être rejetés par une frontière auront du mal à comprendre.

Ma relation problématique avec les frontières a commencé de très bonne heure. Dès mon plus jeune âge. Parce que le fait d’être atteint ou non du syndrome de la frontière est en grande partie une question de hasard : tout dépend du pays où l’on est né.
Je suis né en Albanie.

S’approcher des frontières d’un pays sous un régime totalitaire, comme c’était le cas de l’Albanie, en 1991, et surtout les franchir relevaient soit du miracle, soit du péché mortel. Ceux qui en obtenaient l’autorisation n’étaient qu’une poignée. Ils avaient eu de la chance. Tous les autres se représentaient ces élus comme des hommes dotés d’un pouvoir surnaturel – quelque chose qui renvoyait aux mystères de la vie extraterrestre.
Nous étions tout bonnement condamnés à faire des conjectures sur ce qui existait au-delà des frontières… Ou même à éradiquer de notre cerveau la simple supposition qu’au-delà, le monde continuait d’exister. D’une manière ou d’une autre, s’enlever cette idée de la tête était un moyen efficace de survivre, non seulement moralement, mais physiquement.
Et sans en être vraiment conscients, il nous arrivait souvent de ne pas pouvoir imaginer ce monde-au-delà-des-frontières comme un simple prolongement, dans l’espace et dans le temps, du monde que nous connaissions. Plus les années passaient, plus l’isolement de l’Albanie se radicalisait, et plus le monde-au-delà-des-frontières se transmuait en une autre planète. Paradisiaque pour quelques-uns, redoutable pour d’autres. Mais dans tous les cas, une autre planète…

POURQUOI RACONTER TOUT CELA ?
Vous vous demandez sans doute : pourquoi nous racontes-tu tout cela ? Le fait est que l’immigré, surtout un immigré de la première génération, n’a qu’un seul choix au début, celui de se taire. Au fond de lui cohabitent la peur, la prudence, le choc lié à son départ, le choc du premier contact avec un pays inconnu, le sentiment de n’être pas le bienvenu, la rancoeur, la nostalgie de la patrie et son reniement tout à la fois, la culpabilité et la colère. L’immigré est un être complexe, tellement peu sûr de lui qu’il redoute de se livrer. Il suffit d’un petit signe en face, un signe de refus ou d’indifférence, du genre : « Qu’est-ce que ça peut bien me faire, mon ami, de savoir d’où tu viens et par quoi tu es passé ? » Et l’immigré se sent ridicule, vulnérable, défiguré… C’est pourquoi il préfère ne pas prendre de risque.
Il ressasse dans la solitude ce qu’il a vécu et, progressivement, il se persuade que son témoignage n’intéresse personne. En dernière analyse, se dit-il, mon destin n’est pas de raconter des histoires mais de me démener comme un chien pour survivre.
Non seulement, pense-t-il, les autres ne peuvent pas comprendre, mais ils ne veulent pas comprendre.
L’autre choix, celui d’une mise à nu, d’une confession, où il raconterait l’histoire de sa vie, l’odyssée douloureuse et pleine de contradictions du migrant, ce choix-là est risqué.
Quand il s’y décide, c’est avant tout parce qu’il a peur de sombrer dans la névrose en gardant tout pour lui, et de succomber à la haine. Le mieux qu’il puisse espérer alors, c’est qu’on le comprenne, lui, et, grâce à lui, tous ceux qui ne peuvent pas, ne savent pas, n’osent pas ou n’ont tout simplement pas le temps de raconter, et qui enterrent leurs récits au plus profond de leur mémoire. Parce qu’on ne peut pas comprendre un immigré si on ne commence pas par prêter l’oreille à son témoignage. n

*Extrait de Gazmend Kapllani, Petit journal des frontières, Editions Intervalles, 2012. Traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo.

 

La Revue du Projet, n° 17, Mai 2012
 

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