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1968-2008 : L’immigré au travail, une figure de plus en plus hétérogène, Maryse Tripier, Andrea Rea*

Des immigrés peuvent dorénavant vivre longtemps à l’intérieur des frontières des États européens tout en étant maintenus aux frontières des institutions de l’État de droit et de l’État social.

«En mars 1999, 4 310 000 immigrés résidaient en France métropolitaine, soit 7,4 % de la population, proportion constante depuis 1975. Leurs origines géographiques sont de plus en plus diversifiées et lointaines. Le nombre des immigrés natifs de pays d'Europe diminue, celui des originaires du Maghreb augmente légèrement. Les immigrés vivent surtout dans les grandes villes et en région parisienne. Par rapport à 1990, la population immigrée a vieilli mais elle comprend plus de jeunes adultes que le reste de la population. Elle compte
dé­sor­mais autant de femmes que d'hommes. Les immigrés français par acquisition sont plus souvent des femmes et sont plus âgés que ceux restés étrangers. Plus d'un immigré sur trois est de nationalité française ». (source INSEE,  résumé RGP1999) En 2005, les « immigrés » (étrangers plus français par acquisition) représentent donc 8% de la population totale, ce qui indique cette stabilité.
Depuis 1990, l’immigration a repris en Europe bien que sous des formes différentes. L’Espagne et l’Italie sont les premiers à avoir initié l’accueil massif de nouveaux migrants, essentiellement pour des raisons de travail. Toutefois, même les pays de l’Europe du Nord ont renoué avec l’immigration de travail, surtout saisonnière et temporaire. S’y ajoute la mobilité de nombreux travailleurs venant des nouveaux États membres de l’Union européenne qui sont passés de l’irrégularité de leur séjour à leur régularisation alors qu’il n’en va pas nécessairement de même de leur inscription sur le marché de l’emploi.
Pour Castles, la mondialisation conduit plus que jamais à faire appel à l’immigration pour les « 3-D Jobs » (Dirty, Demanding and Dangerous : sales, exigeants et dangereux ). Cependant, l’occupation de la main-d’œuvre étrangère connaît un déplacement des secteurs d’activités : de l’industrie vers les services. En Europe, l’agriculture, l’horticulture, la construction, l’hôtellerie, la restauration, la confection et les services représentent des secteurs d’activité à haute intensité de travailleurs immigrés. Pour Marie, les nouveaux immigrants, mais pas seulement eux, sont en butte aux transformations des stratégies entrepreneuriales, fondées sur l’externalisation des coûts salariaux, tout particulièrement avec la sous-traitance en cascade, et sur la précarité et la flexibilité du travail. Le nouvel usage de l’emploi des étrangers irréguliers constitue ainsi la forme extrême d’un mode de gestion qui se généralise avec le développement de l’emploi atypique ou précaire. « L’étran­ger  sans titre des années quatre-vingt a dessiné les traits d’une figure sociale nouvelle : le salarié néolibéral ».

Sous-traitance en cascade

L’appel de main-d’œuvre clandestine par quelques secteurs et sa mobilisation par les réseaux ethniques instaurent une immigration en chaîne. L’emploi des nouveaux migrants se concentre dans des secteurs peu délocalisables. Le poids des irréguliers dans l’économie est relativement faible bien qu’important sectoriellement. Dans la confection, l’emploi des irréguliers s’apparente à de la délocalisation sur place. Pour être compétitif sur le marché international, des « zones de travail gris » se constituent où des travailleurs immigrés déclarés côtoient des irréguliers. La sous-traitance en cascade permet de brouiller ce système et d’éluder la responsabilité des donneurs d’ordre. Ces travailleurs sont totalement subordonnés à leur employeur qui définit les critères de sélection et de recrutement. Les rapports entre salariés, entre salariés et syndicats sont ainsi bouleversés par la sous-traitance, le précariat, les divisions ethniques. Le recours à l’intérim permet d’associer précarité de l’emploi et précarité de séjour tout en assujettissant toujours plus les travailleurs à leurs employeurs. Toutefois, l’usage de l’intérim est déjà remplacé par un système plus flexible et moins onéreux : la prestation transnationale de services qui voit des entreprises étrangères venir avec des travailleurs détachés et recrutés dans le pays d’origine, système légal d’un  nouveau processus de « l’immigration sans immigrés ».
Le maintien des nouveaux migrants dans un statut de séjour irrégulier ou précaire, constitue désormais une composante de la politique européenne d’immigration malgré des volontés d’instaurer de nouvelles régulations de main-d’oeuvre. Contrairement à la figure fordiste du Gastarbeiter, [travailleurs importés] il ne s’agit plus de maintenir les travailleurs immigrés dans une position intégrée mais infériorisée. Des immigrés peuvent dorénavant vivre longtemps à l’intérieur des frontières des États européens tout en étant maintenus aux frontières des institutions de l’État de droit et de l’État social.
Il s’agit toujours d’une tentative de réduction du coût du travail qui s’accompagne de tentatives de démantèlement du droit du travail, d’une déréglementation des activités économiques, voire du détournement du droit commercial pouvant friser l’illégalité. Cette situation exacerbe la concurrence sur le marché de l’emploi et introduit de nouvelles divisions. Le fait d’être un clandestin favorise cet usage, mais n’est pas la cause du travail illégal . Ces travailleurs sont alors confinés au règne de la combine, tributaire du clientélisme, du clanisme et de la corruption, poussés aux frontières de l’illégalisme.

Diversification et féminisation

 

L’intensification contemporaine des flux migratoires s’accompagne d’une diversification des caractéristiques des migrants. Cette différenciation concerne particulièrement le genre, l’âge, le niveau d’étude, la nationalité, l’urbanité des migrants. Les femmes jouent dorénavant un rôle moteur. Les nouvelles migrations montrent l’importance croissante des femmes dans l’immigration de travail [Phizacklea, 1983]. Les travaux empiriques prenant le travail des femmes et leur fonction dans les migrations internationales se multiplient, en particulier autour de trois
marchés : la domesticité, le care et la prostitution. Sur base d’une recherche inter­nationale, Ehrenreich et Hochschild proposent le concept de « global care chain » [chaîne du soin global] pour saisir les migrations féminines de la mondialisation en insistant sur le caractère transnational des familles concernées. Le concept de travail domestique, selon Parrenas, implique un transfert international du travail reproductif du Sud vers le Nord impliquant trois catégories de femmes : les classes moyennes et supérieures des pays d’accueil, les migrantes domestiques et les femmes trop pauvres pour migrer du Tiers-monde. Ces femmes deviennent des breadwinners [celles qui gagnent le pain] dans leur pays d’origine, remplissant souvent le même rôle que les hommes migrants assuraient par le passé.
La diversification de la figure du migrant tient aussi à la multiplication des origines nationales des immigrés arrivant en Europe. Les nouveaux immigrés proviennent de pays de plus en plus divers. Les recherches sur les migrations de travail en Europe montrent également une différenciation de l’origine sociale du migrant. Ce dernier n’est plus l’analphabète ou le rural de la période fordiste. Les nouveaux migrants sont parfois hautement scolarisés même s’ils effectuent des travaux déqualifiés.
Des études relatives aux sans-papiers  montrent que les nouveaux migrants sont aussi issus des classes moyennes de leur pays d’origine, viennent des villes et possèdent des diplômes.
Le slogan « sans-papiers mais nullement clandestins » a été popularisé par le comité de Saint Bernard : ces sans-papiers refusaient d’être assimilés à des clandestins ; certes ils sont en situation irrégulière au regard du séjour mais la majorité d’entre eux sont entrés avec un titre de séjour. Ils ont été « réguliers » pendant plusieurs années et ce sont les lois qui les ont plongés dans l’illégalité. En effet, l’asile politique a été en France en constante régression, et les lois Pasqua ont fabriqué « des inexpulsables-irrégularisables ». Etudier en France devient de plus en plus difficile pour les « non-européens » (des pays pauvres surtout), rester après les études est impossible, sauf en cas de mariage. À ces sans-papiers, fabriqués sur place, s’ajoutent désormais des migrants qui prolongent leur séjour au-delà du visa de tourisme, quand ils l’ont obtenu, ceux qui restent après avoir été déboutés du droit d’asile, ou avoir accompli leur mission saisonnière, et ceux qui, après un périple souvent mortel et de plus en plus long, arrivent clandestinement en Europe, ceux et surtout celles, victimes du trafic d’êtres humains. On estime aux États-Unis à 12 millions de personnes, les « illégaux ». Loin d’être à la marge, cette population est devenue une composante du marché du travail, victime de la fermeture des frontières, dans une situation pire que celle du Gastarbeiter des années 1970. » 

 

*Maryse Tripier est sociologue, professeur émérite à l’université Paris-Diderot.

 

Andrea Rea est sociologue, chargé de cours à l'université libre de Bruxelles. Il dirige le groupe d'études sur l'ethnicité, le racisme, les migrations et l'exclusion (GERME).

Extrait de Maryse Tripier, Andrea Rea, 1968-2008 : L’immigré au travail, une figure de plus en plus hétérogène, Journée d’étude franco-italienne, Immigration et marchés du travail, 8 avril 2008, Aix-en-Provence, publié avec l’autorisation des auteurs.

La Revue du Projet, n° 17, Mai 2012

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