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Élections, piège à cons ? Que reste-t-il de la démocratie ? Jean Salem*

La montée des suffrages pour l’extrême droite et le vote démocratique.

               Enfants, puis adolescents, et peut-être même jusqu’au début des années 1980, nous nous demandions comment des peuples pétris de culture, comment les Allemands, en particulier, avaient bien pu ne pas voir venir ce qui se fit, ce qui fut commis en leur nom avant et pendant la période de la seconde guerre mondiale. Cela servait, accessoirement, à modérer les ardeurs de ceux qui étaient tout prêts à se prosterner devant la moindre émotion populaire et, particulièrement, devant celles qui paraissaient signaler l’insatisfaction de telle ou telle fraction de la population dans les pays du « socialisme réel ». Et, par-dessus tout, cela donnait aux plus fins l’occasion de se remémorer chaque jour une évidence qui heurte, semble-t-il, le préjugé démocratique : les peuples peuvent se tromper. Et, par voie de conséquence, mal voter… Hitler (on peut, certes, le regretter) ne s’était pas emparé du pouvoir par un coup d’État !

 

À l’élection présidentielle de mars-avril 1932, il avait obtenu 2,75 millions de voix, ce qui représentait alors 37,3 % du corps électoral, mais il avait été battu, tout de même, par le maréchal Hindenburg.
Dans un contexte pourtant marqué par de terribles violences causées par les bandes nationales-socialistes (on comptait des centaines de morts, dans les combats de rue que ces dernières avaient provoqués pendant le seul mois de juillet, en Prusse ainsi qu’à Altona, au nord de Hambourg), les élections du 31 juillet 1932 donnèrent également 37,3 % des voix au NSDAP.

Rien ne dit que la majorité a toujours raison

 

De façon bien plus générale, la marche toute prosaïque des régimes dits « représentatifs » conduit toute personne sensée à penser, avec Alexis de Tocqueville, que « ceux qui regardent le vote universel comme une garantie de la bonté des choix se font une illusion complète ». Le « vote universel », ajoutait Tocqueville, « a d’autres avantages, mais non celui-là » (De la démocratie en Amérique). Car rien ne dit que la majorité a toujours raison. Surtout lorsque la majorité est aussi évidemment fabriquée qu’elle l’est aujourd’hui. Sans parler de la masse immense de ceux qui ne jouent plus au jeu d’élections si souvent décevantes, déroutantes, ahurissantes, même. La tradition qui est mienne en philosophie a constamment allié, jusqu’au XVIIIe siècle au moins, un très grand optimisme naturaliste à un pessimisme foncier en matière anthropologique. Pour le matérialisme d’Ancien Régime, pour l’épicurisme ancien comme pour les grands seigneurs libertins, il n’est nullement question d’imaginer que, de proche en proche, tout homme aura accès aux lumières de la raison, à l’apaisement des passions, à la sagesse et au bonheur. Les « déniaisés », comme ils se nommaient eux-mêmes, savent bien que la religion est un instrument du pouvoir d’État ; mais le peuple, prennent-ils le soin d’ajouter aussitôt, ne laisse pas d’y croire et d’en ignorer les ressorts. Bref, ce n’est qu’avec les Lumières, et a fortiori avec le comtisme, le marxisme et autres doctrines rationnelles datant du XIXe siècle, que s’est fait jour, parmi les tenants du matérialisme philosophique, l’idée d’une possible conversion de tous les humains de bonne volonté à des options politiques justes, morales et susceptibles d’apporter le bonheur à tous.
Et puis voici que nous y sommes : les héritiers du fascisme et du national-socialisme relèvent la tête en Europe… Ici, c’est un mouvement fondé par un ancien tortionnaire qui obtient, depuis plus de vingt ans, 10 à 18 % des suffrages exprimés. Ailleurs, le NPD, le Parti national démocratique allemand, obtient 9,2 % des voix lors des élections de 2004, en Saxe. Depuis 1986, les scores du très mal nommé Parti autrichien de la liberté (FPÖ) ne cessent d’augmenter lors des scrutins législatifs, jusqu’à atteindre 27 % des suffrages exprimés en 1999. Le FPÖ était alors la deuxième force politique d’Autriche. Après un tassement provisoire, il revint en force aux législatives de 2008, avec un score de 18 %, auquel doivent être ajoutés les 11 % de voix recueillies par l’Alliance pour l’Avenir de l’Autriche (BZÖ) – elle-même issue d’une scission du FPÖ : cela donne un total cumulé de 29 % des suffrages exprimés en faveur de l’extrême droite ! En Norvège aussi, le FrP, le Parti du progrès, s’est imposé comme la deuxième formation politique du pays, en obtenant 23 % des suffrages exprimés lors des élections législatives de 2009. Aux Pays-Bas, enfin, 17 % des suffrages se sont portés à l’extrême droite à l’occasion des élections européennes de juin 2009. Partout, ou presque, des gouvernements ne répugnant pas à passer des alliances avec l’extrême droite, voire à quémander son appui (Danemark, Hongrie) ; des gouvernements – généralement élus, certes, ou du moins venus au pouvoir du fait d’élections – confiant des portefeuilles de ministres à des racistes patentés ou à d’authentiques fascistes très fraîchement reconvertis en démocrates très sincères (Italie). Partout le danger encore-rampant-mais-si-peu du retour de la peste noire ou de l’avènement de ses avatars postmodernes (Belgique, Suisse).
Bref, un problème peut désormais légitimement agiter nos neurones : les campagnes électorales, les bonnes intentions et les scrutins à venir suffiront-ils pour éviter à ceux qui militent à gauche, en ce XXIe siècle commençant, de finir dans des camps (ancien style) ou dans des stades (à la chilienne) ? D’autant que, comme me l’affirmait un étudiant au cours d’un oral assez décoiffant, « le capitalisme a un gros problème : il est allé trop loin ». Autant dire qu’il pourrait finir en apocalypse… Et que ni les votes « utiles » ni les paniques sans grands lendemains des petits-bourgeois ne pourront faire office de rempart approprié contre ce qui vient ! C’est en pensant à cela, surtout, c’est-à-dire au vacillement de notre civilisation, que je souhaiterais ici parler :
l de ce que j’appellerai volontiers l’actuel cirque électoral ;

l de la confiscation du pouvoir que ce cirque autorise et entretient sous nos yeux ;

l du régime d’élection ininterrompue dans lequel on fait vivre aujourd’hui le citoyen de démocraties épuisées, régime qui participe d’une période de crise suraiguë du capitalisme, d’une période d’anxiété et de troubles, d’une période qui sent l’avant-guerre. 

 

Introduction du livre de Jean Salem Élections, piège à cons ? Que reste-t-il de la démocratie ?, Flammarion, collection Antidote.
Publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.

*Jean Salem est philosophe,
professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

 

La Revue du Projet, n° 16 avril 2012

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