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Évasion fiscale : la liste des quarante-quatre, Gérard Streiff

À quelques semaines de la présidentielle, une rengaine est de retour : les fortunés veulent se tirer en Suisse. Rien de nouveau sous le soleil. Depuis 1981, au moins, on connaît la chanson. C'est vrai que pour les cossus, la Suisse est parfaite, on y est imposé sur son train de vie (logements, habillement, yacht, avions, limousines...) et non sur sa fortune. Les exilés français dans les cantons de Genève, de Vaud, du Valais ou de Zurich sont nombreux et discrets. Mais on les connaît tout de même un peu.

 

      On parle de 2 000 Français exilés fiscaux en Suisse. Bercy ne déploie guère d'efforts pour les débusquer même si l'administration évalue entre 60 et 80 milliards d'euros les sommes que ces fuyards cachent chez les Helvètes. Les banques suisses de leur côté ne sont guère causantes. Et puis les milliardaires  savent multiplier les sociétés écrans, trusts ou fondations qui empêchent – en principe – de connaître les véritables bénéficiaires des comptes. Toutefois, il existe là bas des journalistes qui font leur métier. C'est le cas de la rédaction de la revue économique romande Bilan (et de son homologue en langue alémanique Bilanz) : elle a récemment publié la liste des « 300 plus riches de Suisse ». Cette recherche de transparence, la revue la justifie ainsi : « Dans le domaine politique, les puissants sont toujours dépendants d'une légitimation populaire. Pas de ça en économie où le propriétaire ne doit affronter aucun vote populaire. » Un vrai travail d'investigation, donc, où les deux journaux ont mobilisé pendant trois mois une trentaine de journalistes. L'enquête et ses révélations ont fait du bruit.

 

On retiendra que ces 300 superriches, de toutes nationalités, sont toujours plus riches, une fortune en progression de 13% sur un an ; ils disposent au total de 420 milliards de francs suisses (un franc suisse = 0,8 euro), soit l'équivalent de toutes les caisses de pension du pays, ou encore plus que le PIB helvétique. Et puis l'étude présente l'intérêt tout particulier de dévoiler les noms de 44 Français membres du « club », 44 exilés de haut vol, c'est le cas de l'écrire, qui fuient ainsi le fisc et pèsent 30 milliards d'euros. Voici leurs noms en fonction de leur fortune estimée (et présentée de manière décroissante) :

Fortune évaluée...
- entre 3,2 et 4 milliards d'euros
Famille Wertheimer (Chanel...) ; Famille Castel (Thonon, Saint-Yorre, Vichy Célestin, 33 export...).

 

- entre 1,6 et 2,5 milliards d'euros
Famille Primat (Schlumberger Limited) ; Benjamin de Rothschild (Groupe financier Edmond de Rothschild).

 

- entre 1,2 et 1,6 milliards d'euros

 

Famille Peugeot (Groupe PSA) ; Famille Lescure (Seb, Tefal, Rowenta, Krups, Moulinex, Calor...) ; Famille Bich (Groupe Bic) ; Famille Mimran (Compagnie sucrière sénégalaise).

 

- entre 815 et 1,2 milliards d'euros
Héritiers Louis-Dreyfus (Groupe Louis-Dreyfus, Olympique de Marseille) ; Claude Berda (Fondateur du groupe AB Prod) ; Paul-Georges Despature (Damart...) ; Famille Murray ; Nicolas Puech (Hermès).

 

- entre 650 et 730 millions d'euros
Familles Defforey et Fournier (Carrefour).

 

- entre 400 et 490 millions d'euros
Famille Zorbide (Lancel) ; Roger Zannier (Z, Kenzo, Kookaï, Oxbow, Chipie...).

 

- entre 325 et 400 millions d'euros
Famille Lejeune (Seita...) ; Philippe Jabre (Jabre Capital Partners) ; Famille Harari ; Famille Taittinger (Champagne).

 

- entre 245 et 325 millions d'euros
Alexandra Pereyre de Nonancourt (Champagne Laurent Perrier) ; Denis Dumont (Enseigne Grand Frais) ; Michel Lacoste (Vêtements Lacoste) ; Georges Cohen (Groupe Sogeti).

 

- entre 165 et 245 millions d'euros
Nicole Bru-Magniez (Laboratoire Upsa) ; Michel Reybier (Cochonou, Aoste, Justin Bridou...) ; Alain Duménil (Acanthe Développement) ; Bruno Moineville (Réseaux cablés de France) ;  Antoine Zacharias (Vinci) ; Hugues de Montfalcon de Flaxieu (Maxiris) ; Christian Picart (Buffalo Grill) ; Jean Pigozzi (Simca) ; Michèle Bleustein-Blanchet (Publicis) ; Thierry Roussel.

 

- entre 80 et 165 millions d'euros
Daniel Hechter ( Hechter) ; Philippe Hersant (Groupe Hersant presse) ; Paul Dubrule (Accor) ; Jean-Louis David (Coiffure) ; Maurice et David Giraud (Pierre et Vacances) ; Eric Guerlain (Groupe Christian Dior) ; Famille Ducros ( Ducros) ; Jérôme de Witt (Horlogerie De Witt) ; Dominique Frémont (Mauboussin).

Il y a donc là des noms connus (Peugeot, Benjamin de Rothschild, Taittinger, Daniel Hechter, Eric Guerlain) et des noms plus mystérieux mais on retiendra que tous, ou presque, sont à la tête de grands groupes de l'hexagone. On retrouve là une caractéristique soulignée dans un reportage du journal Le Monde, intitulé « Au secours, la gauche revient ! » (7/02/12, voir extraits ci-dessous) : « Les contribuables qui se délocalisent sont des entrepreneurs qui disposent à la fois de capitaux et d'expérience plutôt que des retraités ». La liste fournie par la revue Bilan confirme que ces exilés français ne sont pas tant des rentiers, des chenus en fin de parcours que d'actifs managers qui prospèrent sur la surexploitation : PSA/Simca qui supprime 6 000 postes en Europe ; Carrefour qui dérégule le travail ; Vinci qui comprime les salaires ; Publicis qui organise un référendum interne pour diminuer les salaires des employés ; Hersant, le papivore, qui fait pression sur les rédactions ; Accor où les syndicats ont l'habitude de dire que dans cette société « les salaires des employés sont les oubliés de la croissance ». C'est bien cette pression salariale constante, ce véritable étouffement du salaire ici qui, dans un effet de vases communicants, alimente les coffres là-bas.

Propos d'évidence, dira-t-on. Pas du tout sûr. Le rapport de l'un à l'autre est rarement fait spontanément. Par exemple : le site web de RMC, Radio Monte Carlo, a ouvert, cet hiver, un forum  précisément sur ce sujet des 44 exilés richissimes  (http://www.rmc.fr/editorial/205355/les-44-francais-les-plus-riche...) ; le débat suscité a été interminable, des centaines et des centaines de réactions, totalement passionnelles, et exclusivement de nature morale. Ou bien l'internaute disait : « Et alors ? Ils en profitent ? Ils ont raison ; si on était à leur place... », une réaction largement majoritaire, bien dans l'air du temps libéral du chacun pour soi  ; ou bien une colère qui tourne sur elle-même : «  Ce sont des traîtres, ils ne sont plus Français. » Aucune interrogation sur le processus d'enrichissement, sur l'exploitation, sur l'inégalité comme forme naturelle du capitalisme. C'est peut-être normal dans ce genre de forums, lieux d'échanges impulsifs, sans médiateur, et partiellement ludiques ou polémiques ; mais c'est aussi, en partie, un signe du désarroi ambiant face à la crise et ses aberrations, une marque de la confusion des esprits face à l'enfumage ambiant. Dans ces disputes, personne ne fait le rapport capital / travail ! On retiendra un message, un peu plus malicieux que d'autres, disant « Je ne comprends pas ! Avec tout cet argent qui part en Suisse, dans les banques suisses, comment Petroplus (basé à Zoug, Suisse, NDR), ne peut-il pas trouver l'argent nécessaire pour ses raffineries et permettre aux ouvriers de continuer à travailler ? Quelqu'un peut-il m'expliquer ? » 

 

L'avocat-passeur

 

« L'avocat vaudois Philippe Kenel, star en la matière, avoue avoir aidé une trentaine de Français à passer la frontière en 2011. L'année 2012 s'annonce exceptionnelle. Pour le seul mois de janvier, il a monté le dossier de dix personnes, des Français dont la fortune dépasse les 10 millions d'euros et “qui comprennent bien que l'État français a besoin d'argent, et qu'on ne les laissera pas tranquilles, quel que soit le vainqueur à l'élection présidentielle”. A Genève et ailleurs, le business de la délocalisation, également porté par les craintes suscitées par la crise de la zone euro, se porte à merveille. Comme Maître Kenel, des bataillons d'avocats, de conseillers fiscaux et de banquiers s'activent depuis quelques mois pour satisfaire les interrogations et les besoins de Français fortunés qui veulent sauter le pas avant la présidentielle. “Beaucoup n'ont pas encore pris la décision finale mais ils ont déjà sur leur table de nuit le dossier constitué” témoigne le responsable d'un family office (gestionnaire de patrimoine familial) qui compte parmi ses clients de très riches industriels. “Nous nous préparons à leur arrivée, car les vaches à lait maltraitées finiront par aller brouter chez nous.” »
(Le Monde, 7/02/12)
 

 

La revue du Projet, n° 16, avril 2012

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