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Vote (f)utile et démocratie sondagière, Kevin Régnier*

Défiant la politique spectacle, regardée par le petit bout de la lorgnette des sondages, les électeurs de gauche en votant pour le candidat qui représente leurs idées marqueront la volonté d’une réelle alternative.

 

 

Qu’est-ce qu’une démocratie où l’on n’aurait le choix qu’entre deux candidats ? Pas beaucoup mieux qu’un système à parti unique, diront certains, peut-être avec raison…
Alors que les indignés d’Espagne s’étaient manifestés avant l’été au cri rassembleur de Democracia real ya !  [Une vrai démocratie maintenant !], tout semble, dans leur pays comme dans le nôtre, concourir en permanence au contraire : la France est-elle condamnée à dériver vers un système électoral à l’américaine ? On en a perçu les prémices dès la fin de l’été lors de l’organisation des primaires du PS. Plutôt que d’être un parti indépendant, dont les militants seraient libres de choisir la ligne politique et le programme d’action, le PS a choisi de s’abandonner à la démocratie des instituts de sondages pour se présenter comme « la gauche », comme s’il n’y en avait qu’une, comme si les autres partis de gauche n’étaient pas eux aussi une partie de « la gauche », cette gauche dont on se demande parfois si le PS tient encore un moyen de la définir autrement que par une étiquette auto-accolée qui se voudrait performative…

 

Une élection à quatre tours

 

Puisqu’il fallait élire à l’automne dernier le candidat de « la gauche » à la présidentielle, nous étions donc en présence d’une élection à quatre tours. François Hollande était dès le départ déclaré favori. Il ne lui avait d’ailleurs pas fallu bien longtemps pour l’être après le départ forcé de Dominique Strauss-Kahn. Mais François Hollande était aussi déclaré favori par les instituts de sondages dans un deuxième tour face à Nicolas Sarkozy. Parce qu’il était déclaré favori à la présidentielle, il a gagné la primaire. Et parce qu’il allait gagner la présidentielle, il était déclaré favori à la primaire. On tourne en rond.
Ainsi l’argument principal du vote Hollande aux primaires socialistes a été que lui seul pouvait faire « gagner la gauche ». Mais à aucun moment la question de « quelle gauche » n’a été vraiment creusée sauf à travers une opposition cosmétique « gauche dure » – « gauche molle », si bien relayée par les journalistes que l’on a jamais vraiment su quels étaient les fondements programmatiques de cette distinction. Car il faut bien le dire : ce à quoi nous avons assisté n’est rien d’autre qu’un phénomène de vote utile dès le premier tour d’une élection à quatre tours, c’est à dire à un formidable recul de ce qui devrait être le fondement de toute démocratie qui voudrait un tant soi peu mériter son nom : le débat d’idées.
Cette question du vote utile se repose bien entendu à l’approche du premier tour de l’élection présidentielle, plus ou moins dans les mêmes termes. La place des instituts de sondages dans le problème est toujours centrale. En effet, sans sondages, il n’y a plus aucune justification au vote utile. Car ce qui le justifierait, dans la bouche de la majorité de ceux qui s’apprêtent à y céder, c’est bien sûr le danger d’un second « 21 avril ». Si nous pouvons d’ores et déjà les rassurer en leur rappelant que l’élection a cette année lieu le 22, il est tout de même deux points plus sérieux sur lesquels nous pouvons nous attarder.

 

La politique spectacle

 

Le premier consiste en une critique de ce système politique dans lequel nous vivons aujourd’hui, et que l’on pourrait qualifier de « démocratie sondagière ». Dans cette mise en scène qu’est la politique-spectacle (qui se traduit par exemple dans les génériques des émissions politiques, qui ressemblent de plus en plus à ceux des tournois sportifs) on voit des journalistes qui, dans les questions qu’ils posent aux candidats, s’intéressent plus aux stratégies de campagne qu’à leur contenu même. Chacun prend ou perd des points, est dans un état de grâce, ou au contraire subit un retour de bâton, et tous ces discours ont un effet performatif incroyable : il a suffi qu’on arrête quelques semaines de crier dans tous les média que les ouvriers étaient voués au « lepénisme », pour qu’alors que le thème n’était plus évoqué, un sondage sorte début mars qui vienne prouver le contraire… Ainsi, plutôt que de regarder la politique par le petit bout de la lorgnette des sondages, on pourra considérer qu’il est plus intéressant de s’intéresser aux programmes, aux propositions (et de comprendre leur sens), bref d’aller s’éduquer en allant chercher, chez chacun des partis, les arguments à la source. On s’apercevra bien sûr au passage, et c’est une bonne chose, que certains n’en ont pas de sérieux, puisqu’ils se satisfont de cette politique-spectacle. Le FN, de madame Le Pen, est le premier  d’entre eux, qui n’entre dans les maisons que par la télévision. On se rappellera enfin, si cela peut faire réfléchir, que les Tunisiens, lors de l’élection de leur assemblée constituante en octobre 2011, ont eu cette bonne idée d’interdire les sondages… Au passage, les programmes d’Éva Joly pour EELV, et de François Hollande pour le PS sont disponibles en ligne. Celui du Front de gauche et de Jean-Luc Mélenchon déjà vendu à 300 000 exemplaires, est en vente en librairie. Les sites du NPA et de LO, et des autres partis précédemment cités regorgent de ressources et de communiqués de presse exprimant les positions des partis.

 

Le deuxième point, c’est pour ceux que le premier n’a pas convaincu. À quoi sert Madame Le Pen ? Dans le contexte actuel, un de ses rôles principaux est justement de faire peur : son existence en arrange beaucoup, car elle est en cela la clé de voûte du système « bipartidaire ».  Sans elle, pas de vote utile. Sans elle, chacun des partis de gauche serait devant ses responsabilités quant au programme qu’il présente aux électeurs : aucun ne serait en position de se prétendre plus représentant de la gauche que les autres, car c’est le premier tour de l’élection qui jouerait le rôle d’une vraie primaire à gauche. Alors qu’en est-il aujourd’hui ? Eh bien, si on accepte d’en croire les sondages, c’est l’évidence même… Si Madame Le Pen peut bien prendre la place d’un des deux désignés d’avance au second tour, c’est bien celle du candidat de droite, et non de gauche ! Et c’est d’ailleurs bien naturel puisque les nouveaux électeurs FN sont majoritairement d’anciens votants UMP écœurés par cinq ans de sarkozisme… Le vrai vote utile, face au FN, c’est Sarkozy !

Un véritable débat d’idées

Aujourd’hui il est encore temps de faire en sorte que le débat d’idées reprenne en considérant toutes les voix de gauche comme légitimes, et que le peuple puisse trancher au sein des élections pour savoir quelle gauche il souhaite pour le représenter. Des percées comme celles du Front de gauche, pour ne pas les citer, qui rassemble les plus gros meetings de la campagne, montrent qu’il n’est pas évident pour tous de se rallier à « la gauche » personnifiée par le candidat Hollande. Comme à leur habitude, les sondages, parce que c’est l’essence même d’un système fondé sur eux, ont favorisé le candidat le plus centriste, car chacun fait son choix au moins en partie en fonction du choix qu’il croit être celui des autres. Mais quand viendra le temps du vote, il n’est pas sûr qu’il sera réellement le plus apte à rassembler toute la gauche… Et ce ne seront pas les électeurs qui seront responsables : nul ne pourra reprocher aux électeurs de gauche d’avoir voté selon leur conviction plutôt que pour un candidat qui ne représente pas leurs idées. Surtout cette année où, étant donné le nombre de candidats à gauche, en cas de gros scores d’autres formations de gauche, il ne s’agira pas d’une « dispersion » mais bien du marqueur de la volonté d’une réelle alternative, d’une « autre gauche » ! 

 

*Kevin Régnier est étudiant en première supérieure au lycée Lakanal (Sceaux).
Texte paru dans L’herbe et le clou, mars 2012, publié avec l’autorisation de l’auteur.

 

La Revue du Projet, n°16, avril 2012
 

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