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Le vote « utile » est trop souvent un vote inutile, Martine Billard*

Les appels au « vote utile » représentent une négation de ce qu'est une élection à deux tours : le premier tour doit servir à voter en fonction de ses choix, et non selon le réflexe du « moindre mal » qui peut prévaloir lors d'un second tour.

Un vote est l'expression de la conviction de chaque citoyenne et citoyen, forgée par l'éducation reçue et par le débat éclairé, et s'exprimant dans le secret de l'isoloir à l'abri des pressions sociales des groupes dominants. Qu'y a-t-il de plus « utile » que de voter selon ses convictions, en fonction de ses intérêts de classe et de l'idée que chacune et chacun se fait de l'intérêt général ? C'est sur ce fondement que la gauche a pu avancer ses projets d'émancipation sociale et porter la question écologique dans le débat politique.

 
Le « vote utile », dans le jargon politique courant est pourtant tout autre chose : il s'agirait de voter selon le résultat électoral que les autres croient qu'il va être. Cette tentation de chaque électeur de se transformer en « stratège », anticipant à la lecture des sondages, l'éventuelle élimination du second tour du candidat qui lui apparaît porter ses idées, est particulièrement prégnante du fait du scrutin uninominal majoritaire aux élections présidentielles, législatives et cantonales. Cela conduit à renforcer les tendances bipartisanes de notre système politique. Ce phénomène a été aggravé depuis le 21 avril 2002 de peur d'une qualification du FN au second tour de la présidentielle. Les appels au « vote utile » n'en sont pas moins une négation de ce qu'est une élection à deux tours : le premier tour doit servir à voter en fonction de ses choix, et non selon le réflexe du « moindre mal » qui peut prévaloir lors d'un second tour.

Le vote utile nuisible à la démocratie et à la gauche

 

Le vote utile est nuisible à la démocratie en général et à la gauche en particulier, quant au contenu des politiques publiques. Il fait obstacle à la nécessaire émergence de formations nouvelles à gauche pouvant constituer des majorités politiques aptes à prendre en charge les enjeux économiques, sociaux, démocratiques et écologiques de chaque période. Si l'électorat de gauche reste captif d'une seule formation politique, le PS pour ne pas le nommer, cela alimente la droitisation de ce parti, passé en quelques décennies de l'incarnation du socialisme, à la social-démocratie puis désormais au social-libéralisme. Ainsi, dès lors qu'ils sont devenus sûrs de capter les suffrages dès les premiers tours des scrutins, les dirigeants du PS ont cessé de donner des gages aux électeurs porteurs des idées de gauche et ont fini par glisser vers le centre. Le processus des primaires socialistes et les notes de la fondation Terra Nova conseillant au PS d'abandonner les classes populaires pour ne se consacrer qu'aux classes moyennes, illustrent ce glissement. Sur les questions sociales (et non les questions morales ou sociétales, sans cesse revisitées par le PS pensant plaire ainsi aux classes dites moyennes), le programme du PS est à chaque élection de moins en moins à gauche : il est ainsi passé des nationalisations au "ni ni" mitterrandien du second septennat, à « l'ouverture du capital » des entreprises  pour terminer avec davantage de privatisations sous le gouvernement Jospin que sous la droite. De même, le PS fait sienne, dans son programme de 2012, la réforme Fillon de 2003 des retraites avec l'allongement de la durée de cotisation au-delà des 40 annuités et n'abrogera pas la loi de 2010 ayant mis fin à la retraite à 60 ans. Quant aux questions européennes, le PS a fait campagne avec l'UMP pour le TCE en 2005, a laissé passer la ratification du Traité de Lisbonne en 2008 et a juste trouvé à s'abstenir sur le Traité MES examiné au Parlement français, fin février de cette année. Et très significatif, pour la première fois un candidat socialiste ne prend aucun engagement pour l'augmentation du SMIC.

 

Pas de risque de nouveau 21 avril

 

En 2012, il n’y a pas de risque de « nouveau 21 avril » : il n'y a que 5 candidats à gauche, contre 8 en 2002, et les rapports de forces sont très différents. Le risque de qualification de Marine Le Pen au second tour, a disparu, notamment grâce au travail de démystification de son programme entrepris par le candidat du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon. François Hollande agite un autre risque : la dynamique de campagne pour le second tour. Rappelons qu'en 1981, François Mitterrand, bien qu’arrivé deuxième au premier tour, a été élu au second, alors que Lionel Jospin en 1995, a été battu au second tour après être arrivé en tête au premier. Mais aujourd'hui, alors qu'à un mois de l’élection Jean-Luc Mélenchon est devant François Bayrou et que se joue la 3e place entre lui et Marine Le Pen, il n'y a plus de « vote utile » vers Hollande qui tienne. La dynamique de campagne est du côté du Front de gauche et de Jean-Luc Mélenchon qui a su redonner espoir au peuple de gauche pour qui le programme « l'humain d'abord » est le véritable vote utile. François Hollande ne peut plus refuser ce débat à gauche que lui propose depuis des mois Jean-Luc Mélenchon. Ses appels au « vote utile » donnent juste l’impression qu’il cherche à se débarrasser de toute gauche, afin d'avoir les mains libres pour gouverner et pour transformer le PS en parti du centre, désespérant les classes populaires et les mouvements sociaux, de tout nouveau progrès humain.  

 

*Martine Billard est députée de Paris, coprésidente du Parti de Gauche.

 

La Revue du Projet, n° 16, avril 2012
 

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