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La politique soumise aux sondages, Alain Garrigou, Richard Brousse*

Les usages politiques des sondages ont contribué à changer la politique : les stratégies, les compétences, les procédures mêmes en ont été bouleversées.

S i les effets systémiques de l’ubiquité des sondages sont moins spectaculaires et apparemment moins décisifs que leur influence sur la sélection des candidats puis sur les choix des électeurs, ils sont les plus importants car ils concernent moins des personnes et des partis que les institutions politiques au sens le plus large du terme. On mesure alors à quel point les politologues et sondeurs n’ont rien compris à la critique des sondages en l’assimilant à une critique du suffrage universel.
Cette conception fétichisée – et quelque peu artificielle – de l’opinion n’est peut-être pas l’idéal de la démocratie dont rêvent les politologues sondeurs, mais elle est la conception qui s’est imposée dans l’ensemble du monde démocratique. Elle est aussi celle qu’ont prise à partie les idéologues conservateurs et, à leur manière, tout en prétendant défendre la démocratie, les sondeurs d’aujourd’hui.

 

Des personnalités plutôt que des candidats

 

On est amené à se demander comment l’avènement d’une compétition opposant des personnes plutôt que des candidats, qui stimule le calcul tactique de l’électeur plutôt que ses convictions, pourrait ne pas être un recul. Pourtant, certains assurent que cette course de chevaux instituée par les sondages est dérisoire et sans importance, voire « sympathique » comme le disait un politologue sur un plateau de télévision (la minimisation restant la tactique la plus banale de l’idéologie conservatrice). Bien entendu, c’est faux, et il ne faut pas concevoir les effets des sondages selon cette vision pratique de la politique au jour le jour et de la lutte pour les emplois, mais comme la soumission de la politique à l’inflation des sondages, à l’attention qui leur est accordée par les citoyens avec leur publication et – plus encore – par les responsables politiques dont l’action est largement commandée par les sondages publics et confidentiels.

 

Organiser la compétition politique autour de la personne des dirigeants politiques est un flagrant retour en arrière, qui nous rapproche de la politique plébiscitaire. Les implications en sont immenses. La politique devient un théâtre d’ombres. [...] L’anticipation des chances pèse sur les procédures électives au point de les faire paraître comme de simples ratifications.
Il s’agit dans une large mesure d’un effet du mécanisme de l’électeur médian : en interrogeant tout le monde sur une préférence électorale, il existe un avantage mécanique pour le candidat le plus proche de l’électeur médian, c’est-à-dire celui qui a le même nombre d’électeurs sur sa gauche et sur sa droite. En d’autres termes, le candidat de gauche le plus proche de la droite et le candidat de droite qui paraît le plus proche de la gauche bénéficient d’un avantage, dans les intentions de vote comme dans les cotes de popularité. Les sondages auprès des sympathisants, qui essaient de gommer ce biais, sont incertains car ils se fient aux déclarations de sondés et reposent sur des sous-échantillons trop faibles (autour de 200 personnes pour les partis les plus importants).
De plus, les conditions de la lutte politique s’éloignent de cette sorte de fiction créée par les sondeurs. En l’occurrence, les candidats de sondage peuvent profiter des avis favorables de sondés qui, mués en électeurs, ne voteront jamais pour le même – mais réel – candidat.

 

Enfin, les sondages sur les intentions de vote opèrent en partie comme des cotes de popularité. [...] Les faveurs des sondés vont alors plus facilement aux personnalités connues, celles que l’on voit beaucoup dans les média, qui les invitent d’autant plus volontiers sur leurs plateaux qu’elles sont populaires, contribuant à accroître leur notoriété. [...]
Dans ces jeux où les faveurs des sondés vont à des personnes, c’est à ces dernières que sont logiquement attribués le bénéfice ou la défaillance. Les explications acquièrent alors inévitablement une tendance psychologisante, puisque les bons ou mauvais résultats seraient liés à des traits de caractère ou de comportement et à l’image publique.
La politique devient le terrain des envies et des désirs. [...] Les sondages font passer les luttes politiques pour des luttes de personnes. Avec la complicité et la cécité des commentateurs, ils mettent des masques ou des fétiches à la place de l’essence du combat politique. Ils érigent l’apparence en réalité.

 

Dans ce théâtre d’ombres, les stratégies politiques sont donc centrées sur les personnes et non plus sur les partis, les programmes et autres marques d’identification. Cela explique certainement en partie la vogue des campagnes «  no logo » durant lesquelles les partis ne figurent plus sur le matériel de communication ; cela explique la pipolisation de la politique où par plaisir ou par obligation, les dirigeants politiques doivent se plier aux mises en scène médiatiques et composer une représentation idéale pour les média [...]. Le mélange probable de plaisir personnel et de service du parti et des fidèles encourage sans doute les tendances narcissiques de dirigeants dont les visages, les paroles, les goûts sont exposés au public. Et les pourcentages des sondages viennent, comme un score, indiquer la réussite ou l’échec des personnes qui s’exposent. Sans doute un stimulant puissant de constitution des egos et, entre eux, de luttes des egos. Cette personnalisation du leadership politique, qui fait du dirigeant à la fois le champion d’un camp et sa marque, modifie toute l’économie des relations partisanes, devenues des relations courtisanes. Le dirigeant se retrouve dans la peau d’un monarque dont le moindre geste sert de repère à ceux qui l’entourent.  [...]

 

Les sondages ont largement contribué à initier l’organisation de primaires dans les partis et donc à marginaliser les militants «  à l’ancienne », ceux qui ne visaient pas une fonction élective. Les partis sont ainsi largement devenus des formations d’élus, quand près de la moitié de leurs adhérents ont des mandats électifs. Si la politique reste un univers enchanté, c’est par la mauvaise foi, les faux semblants… et la « pipolisation ». Cette « pipolisation » a cependant un revers : la pertinence des stratégies de scandale. Si le pouvoir paraît une affaire de stratégies individuelles, celle de leaders qui sont soutenus par une équipe mais dont le succès apparaît largement lié à leur crédit personnel et à leur image, les adversaires sont logiquement conduits à s’attaquer à la personne de ces leaders pour détruire leur crédit. On comprend que la vie politique bruisse de rumeurs constantes sur les secrets inavouables des uns et des autres. Ce n’est assurément pas nouveau, mais la personnalisation du leadership renforce ce phénomène à l’extrême.

 

Des opinions plutôt que des savoirs

 

Les sondages auraient contribué à l’émergence d’une démocratie d’opinion. Certes l’expression chante aux oreilles des sondeurs, mais le premier terme est ici de trop ! Par définition, les opérations statistiques enregistrent toutes les opinions comme des quantités équivalentes. Selon les sondeurs, ce serait la traduction du one man, one vote contre les visions aristocratiques, oligarchiques et notabiliaires de la politique où  seule l’opinion éclairée de quelques-uns devrait s’exprimer.
Est-ce à dire que la démocratie ne se préoccupe pas de la qualité des opinions ? Elle s’en préoccupe en tout cas suffisamment pour avoir inscrit dans ses institutions que le vote était un choix et non une réponse donnée un peu au hasard. C’est inscrit dans la norme de réflexion instituée par la procédure électorale, via la campagne électorale dont l’invention vise à éclairer les choix de tous les citoyens – ce qui n’est pas le cas de cette opération où, pressé par un enquêteur payé au questionnaire, le sondé doit répondre vite [...].

Des sondages plutôt que de la politique

 

Les usages politiques des sondages ont contribué à changer la politique : les stratégies, les compétences, les procédures mêmes en ont été bouleversées. En retour, cette politique transformée impose aussi les sondages, selon une relation de circularité. Dorénavant, la politique ne peut plus se passer des sondages, qui sont devenus non seulement nécessaires, mais aussi plus importants que la politique.

 

Le processus est en cours, et se manifeste dans la systématisation de l’exploitation de cette circularité : il ne s’agit plus de connaître l’opinion pour éventuellement s’adapter à elle, il s’agit à présent de faire l’opinion. Faire croire pour faire advenir, telle est la stratégie politique des spin doctors, qui tentent d’imposer les croyances. [...] Un pas important de la méthodologie politique est franchi avec ce passage de la connaissance passive des choses, servant à s’adapter le mieux possible aux circonstances, à la mise en œuvre délibérée de stratégies qui utilisent la connaissance des choses pour les créer. [...]
Ce à quoi nous assistons n’est jamais que le passage de la science à la technique dans l’ordre politique. De même que l’on utilise les connaissances en matière de physique pour fabriquer des moteurs, on voudrait utiliser la connaissance climatologique non seulement pour prévoir la météo mais aussi pour faire le temps de demain. Si le pas a été franchi avec succès dans le premier domaine, il ne l’est pas dans le second. Cela n’empêche nullement les humains de le rêver et de tenter...

 

La politique relève évidemment du second domaine, celui où l’on tente sans assurance de succès. L’incertitude est d’ailleurs telle que l’on reste émerveillé de voir les stratèges croire avec autant d’enthousiasme en un savoir aussi incertain. Quoi qu’il en soit, les pratiques intuitives de manipulation des croyances ont été rationalisées et systématisées, et les sondages, utilisés comme une pièce majeure de ce dispositif, y ont puissamment contribué. 

*Alain Garrigou est professeur en sciences politiques à l'université Paris X-Nanterre.
Richard Brousse est sociologue.
Extraits de Alain Garrigou, Richard Brousse, Manuel anti-sondages. La démocratie n’est pas à vendre !, éditions La ville brûle, 2012, publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

 

La Revue du Projet, n°16, avril 2012
 

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