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Responsabilité démocratique de la télévision, Entretien avec Marlène Coulomb-Gully*

Revue du Projet :  La télévision est-elle neutre vis-à-vis des forces politiques ?

 

Permettez-moi d’abord de revenir sur les termes de la question. Parler de « la » télévision, c’est comme parler « du » livre : cela désigne un support, rien de plus. Et de même qu’il n’y a pas grand chose de commun entre un recueil de poésie et un livre de cuisine (il s’agit pourtant de deux livres), il n’y a rien de commun entre Arte et TF1, par exemple.

Je ne suis pas plus à l’aise avec le terme de « neutralité » : je ne sais pas ce qu’est un média « neutre » ; en revanche, je vois mieux ce qu’est le pluralisme.
Quant aux « forces politiques », je suis là aussi dans la difficulté. Le législateur a tenté d’approcher cette réalité, avec les notions de « partis » représentés – ou non – à l’Assemblée nationale, mais on sait bien que les partis ne recouvrent que très partiellement les « forces » politiques à l’œuvre dans un pays.
C’est donc à travers ces notions de pluralisme et de forces politiques représentatives que le législateur a tenté d’encadrer la médiatisation de la politique à la télévision, en particulier pendant les périodes électorales. Il faut en effet se rappeler que les citoyens considèrent la télévision comme le moyen le plus utile de s’informer pour savoir pour qui voter (avant la radio et les journaux et bien avant l’Internet), ce qui lui donne une responsabilité démocratique supplémentaire.

Revue du Projet : Outre le temps de parole comptabilisé par le CSA, ne peut-on pas considérer qu’il y a aussi différence de traitement qualitatif ?

 

Ces questions concernant les outils à mobiliser pour assurer un minimum d’équité entre les candidats ont été beaucoup discutées à deux périodes de notre histoire : d’abord dans les années 60, avec l’élection du président de la République au suffrage universel ; cela a coïncidé avec la montée en puissance de la télévision dans l’espace public, d’où les dispositions – qui existent encore – concernant la campagne officielle dans l’audiovisuel : tous les candidats disposent alors d’un temps d’antenne équivalent pour s’adresser aux citoyens.
Cette question est revenue à l’ordre du jour dans les années 80, avec la fin du monopole public. On a alors distingué entre « temps d’antenne » et « temps de parole » des candidats, et entre période « d’équité » et période « d’égalité » de traitement entre les candidats. Tout cela est bien sûr très quantitatif. Aujourd’hui, on voit que les équipes de communication des candidats veulent imposer leurs images aux chaînes de télévision (qui les acceptent), ce qui montre bien l’importance de la dimension qualitative … et creuse les inégalités entre les candidats : en effet, tous ne peuvent disposer de telles équipes de professionnels. J’ajoute qu’à mon sens, les télévisions ne devraient pas accepter ces images ; ou en tout cas pas sans en faire un usage critique : on se rappelle que les images du meeting du Bourget, en janvier, fournies par l’équipe du candidat Hollande, ne montraient pas le départ précipité de Ségolène Royal, fâchée de l’ « oubli » dont elle s’estimait victime dans la rétrospective effectuée.

Revue du Projet : Les logiques médiatiques d’inspiration publicitaire ne sont-elles pas favorisées au détriment des logiques démocratiques ?

 

Pour répondre plus globalement à cette question du rôle de la télévision dans notre espace public contemporain, et de sa responsabilité démocratique, je voudrais pour terminer avancer trois notions.

 

La première porte sur ce qu’un chercheur a nommé « le cens médiatique » : les « grands » candidats bénéficient d’une exposition sans commune mesure avec celle des « petits » candidats (sans pour autant que l’on puisse en déduire que les média favorisent ainsi le « vote utile » : on l’a vu en 2002). Ces derniers partent souvent très tôt en campagne, parfois un an avant l’échéance finale, et ne bénéficient de l’attention des média que dans les semaines qui précèdent immédiatement le scrutin, la campagne « officielle » (15 jours avant le 1er tour) obligeant les média audio-visuels à l’égalité de traitement entre les candidats de même que ceux-ci accèdent aux émissions spécifiques … boudées par les téléspectateurs il est vrai.

 

La seconde porte sur ce que les chercheurs nomment « l’agenda », c’est-à-dire la mise en avant par les média de thèmes qui peuvent favoriser telle ou telle formation politique, ce qui dépasse la question de la médiatisation des seuls candidats. On a vu en 2002 ce qu’il en a été avec le thème de la sécurité, plus en phase avec les « fondamentaux » de la droite que de la gauche (on ne peut manquer de faire un parallèle avec la récente « tuerie de Toulouse » et de s’interroger sur  ses retombées politico-médiatiques).

 

La troisième est celle de la temporalité : le temps court de la campagne doit être mis en relation avec un temps plus long au cours duquel se forgent les opinions des citoyens, à travers les média, bien sûr, mais aussi à travers leur expérience quotidienne. 

*Marlène Coulomb-Gully est professeure en communication à l'université de Toulouse-Le Mirail, auteure de Présidente : le grand défi. Femmes, politique et médias, Payot, 2012.

 

La Revue du Projet, n° 16, avril 2012
 

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