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Délocalisation, désurbanisation, déterritorialisation, déshumanisation, Corinne Luxembourg

L’histoire du développement industriel occidental et celle de l’habitat populaire sont étroitement entremêlées au cœur de l’urbain. Une telle imbrication des organismes productifs et urbains explique en partie la violence de la remise en cause du travail dans sa dimension émancipatrice. Qu’elle s’illustre par la disparition pure et simple des activités ou par la maltraitance des travailleurs, cette violence est intimement liée au rapport capital-travail.

 

Géographiquement, l’imbrication du travail et de l’habitat populaire intervient à plusieurs niveaux de lecture. Citons-en deux principaux : celui du tissu urbain mélangeant bâti d’activités productives et logements d’une part, celui des pratiques populaires de la ville qui font que le travail (même par son absence) est inhérent à l’urbanité.Le premier, nous savons qu’il résulte principalement de la nécessité de loger les salariés à proximité du lieu d’activités. La ville-usine ou la ville-minière en sont des exemples, communes de mono-activité, d’extraction. Les villes plurifonctionnelles, déjà fortement urbanisées, ont conservé les anciennes centralités et en ont créé d’autres en périphérie. Le second est ce qui fait de l’espace public un bien commun. Si bien qu’en se rompant l’imbrication économique et physique scarifie la ville et appauvrit la mixité fonctionnelle urbaine. La ville « s’émiette » comme le métier l’a été par le fordisme.

 

Retournement des politiques d’aménagement du territoire :de l’équité à la compétitivité

 

L’habitat comme le travail, soumis aux mêmes logiques de compétitivité réclamant d’eux plus de flexibilité, d’individualisation, se trouvent bouleversés par un retournement des politiques d’aménagement du territoire. En effet, à l’échelle du territoire, les firmes multinationales assoient leur rôle principal d'aménageur ayant une primauté sur le pouvoir politique représentatif en développant ou accompagnant la mise en concurrence des territoires.  Dans ce cadre, l’accélération de la division internationale du processus de production et de l’internationalisation des firmes se matérialise par un double mouvement : celui de la déliaison entre l’organisme productif et l’organisme urbain déjà évoqué, celui de la fragmentation internationale de la production sous forme de délocalisation totale ou partielle d’autre part.

 

L’exemple français est particulièrement illustratif de ce retournement décisionnel : les politiques de déconcentration industrielle du milieu des années 1950, puis celles de pôles de conversion ont cédé la place à une nouvelle politique industrielle depuis le milieu des années 2000 sous la forme des pôles de compétitivité ayant vocation à rompre avec une conception de l’aménagement du territoire axée sur l’équité. Tout comme l’outil de prospective territoriale français, la DATAR, ne promeut plus l’action régionale mais la compétitivité et l’attractivité des territoires. L’aménagement a été abandonné par le pouvoir politique représentatif au pouvoir économique. Cette collusion des décisions politiques en faveur des firmes empêche fondamentalement le développement d’un rapport à l’environnement appréhendé comme bien commun, tout comme l’appréhension de la ville comme lieu du « vivre ensemble ».

 

Standardisation et flexibilitédu travail et de l’espace urbain

 

La dernière phase connue de l’évolution des localisations des unités de production s’illustre par un phénomène d’accélération du processus de production/standardisation/suppression d’espace urbain. Elle s’observe bien entendu pour les lieux de production mais pas uniquement, il en est de même pour les centres commerciaux ou les centres d’affaires. De fait, il s’agit d’un renversement progressif des centralités urbaines, délaissant peu à peu les centres anciens pour des centres périphériques concentrant l’activité (d’affaire ou commerciale) en dehors de l’habitat. Un tel mouvement porte le caractère jetable de ces lieux identiques aux quatre coins du monde en même temps qu’un outil de domination des populations des quartiers populaires. La ville standardisée devient non-lieu au sens défini par Marc Augé, espace de prédation et de spéculation. Cette double évolution permet de placer des territoires au cœur des révolutions informationnelles et de rythmes de décisions accélérés. Ces espaces, en particulier les centres d’affaires participent de la continuité des flux en constituant des relais spatiaux fixes qui à mesure que les flux s’accélèrent peuvent devenir obsolètes et disparaître.

Dans le même temps, le travail connaît des turbulences équivalentes où le droit du travail, le droit social, l’appareil de formation, de production sont bouleversés et avec eux les travailleurs qui sont privés des repères leur permettant de vivre, de vivre mieux.

La déconnexion des lieux de travail des territoires, la distanciation des lieux de donneurs d’ordre et des lieux de production acheminent les espaces métropolitains en dehors de tout contexte géographique. C’est-à-dire que dans les flux économiques à l’œuvre dans le contexte d’accélération du processus de mondialisation existent plus que jamais en abstraction du substrat géographique donc urbain. Les espaces urbains, puis métropolitains créés dans le cadre d’une suraccumulation du capital peuvent à leur tour disparaître dès lors que la capacité technologique d’accélération des flux d’information le permet.

Ce mouvement progressif de déliaison des rapports ville-travail d’exurbanisation physique des lieux de travail, puis de standardisation des lieux, aboutit à une déterritorialisation de la ville dans son ensemble : les délocalisations, les pertes d’emplois enjoignent la population à se « délocaliser » à son tour rompant les liens d’identité et d’histoire commune, de sociabilité finalement de résistance, de dignité. Les délocalisations tout comme la standardisation des lieux de travail et de consommation délient puis déterritorialisent les rapports entre la production et la ville, entre les Hommes et l’urbain, leur identité, leur histoire. Atteinte à l’urbanité, ce processus est conséquemment une atteinte à l’humanité, elle-même peu à peu en voie de déterritorialisation.

Si nous nous arrêtons à cette rétroaction du spatial sur le social, il semble nécessaire d’intégrer la question du vivre-ensemble, de la ville émancipatrice dans la réflexion syndicale, de repenser cette imbrication travail-habitat populaire comme vecteur de transformation sociale.

Corinne Luxembourg est maître de conférences en géographie à l'université d’Artois

 

La Revue du Projet, n° 15, mars 2012

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