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Autour de 1848 : quelques réflexions sur l’élection du président de la République au suffrage universel, Maurizio Gribaudi*

Revenir sur le contexte de cette première élection à « suffrage universel »  permet de focaliser des tensions et des contradictions de fond que l’on retrouve intactes dans le cadre du choix gaullien et qui marquent encore l’horizon actuel.

    Dans moins de deux mois nous élirons un nouveau président au suffrage universel, c’est-à-dire par l’ensemble des citoyens inscrits sur les listes électorales. Ce rite, qui pourrait sembler l’expression naturelle de la démocratie républicaine, est en réalité une acquisition récente puisqu’il n’a été introduit qu’en 1962, par le général de Gaulle, soucieux de donner davantage de pouvoir au président de la cinquième République qu’il venait d’imposer par un tour de passe-passe constitutionnel. Avant cette date, tous les présidents français avaient été élus par le parlement à l’exception des élections de 1848, fondées sur le suffrage universel (masculin) et qui avaient permis l’élection de Louis-Napoléon. On serait tenté d’oublier cet événement qui permit l’accession au pouvoir d’un aventurier républicain, vite transformé en golpiste* et en empereur autocratique. Mais il peut être intéressant de revenir sur le contexte de cette première élection à « suffrage universel » car il permet de focaliser des tensions et des contradictions de fond que l’on retrouve intactes dans le cadre du choix gaullien et qui marquent encore l’horizon actuel.

 

Pour comprendre les raisons de la victoire de Louis-Napoléon, il faut remonter à l’origine des événements qui précèdent cette première votation. Ils commencent à prendre forme peu de mois avant et plus précisément en février 1848. Il y a révolution, on le sait. Une révolution qui éclate sous la pression des demandes bourgeoises mais qui s’affirme et devient gagnante par l’action d’un mouvement ouvrier qui avait déjà montré sa présence dans les décennies précédentes, mais qui s’aperçoit soudainement de sa propre force et qui devine son possible visage sur les barricades de février.

 

Les acteurs du mouvement sont des artisans et des ouvriers dont nous ne retrouverons pas les  noms dans les stations du métro, mais qui s’avancent en armes, le soir de la victoire, sur la place de l’Hôtel de Ville pour imposer la proclamation de la République aux hommes du gouvernement provisoire encore incertains sur ce qu’il faut faire. Ce sont les mêmes ouvriers, avec leurs associations et leurs corps de métiers qui reviennent dans les jours et les semaines suivants pour demander que cette République à venir soit réellement « démocratique et sociale ».

Massacre ouvrier

 

Ils demandent, surtout, qu’elle reconnaisse leur « droit au travail ». Ce droit que la constitution de 1793 avait inclus dans son préambule mais qui avait disparu dès 1795. Demande insensée, aux yeux des élites contemporaines, y compris républicaines. À l'exception de Louis Blanc et de l’aile socialiste, tous, de Lamartine à Arago, en passant par Crémieux ou Marrast, tous pensaient la demande ouvrière comme irréaliste voire même comme une menace pour la paix sociale. Demande bien réelle, aux yeux du monde ouvrier. Demande qui continue à s’exprimer, surtout, dans les semaines et les mois qui suivent, et qui constitue même le principal élément autour duquel se coagulent les tensions et les conflits. Sans revenir sur l’histoire complexe des premiers mois de la Seconde République, il faut peut-être rappeler que, entre les mois de février et de juin, entre la révolution et le massacre ouvrier, il y a eu l’espoir qu’il était possible d’instaurer une vraie République démocratique et sociale. Non seulement les ouvriers y croient, mais aussi de nombreux autres citoyens et citoyennes (ces dernières étant d’ailleurs particulièrement actives). En témoignent les milliers de lettres, projets de réforme et d’amélioration sociales envoyés aux membres du gouvernement provisoire. En témoignent aussi les centaines de cortèges qui sillonnent quotidiennement le centre-ville pour aller rendre hommage au Gouvernement provisoire. Et enfin, en témoigne la renaissance d’un débat politique dense et passionné qui s’exprime dans une presse enfin libre et dans les clubs à nouveau ouverts. 

 

La distance entre le vécu des ouvriers parisiens et la réalité politique telle qu’elle se configure progressivement augmente, au fil des événements qui s’ensuivent, mélanges de provocations et de surdités ahurissantes qui culminent, comme on le sait, dans l’arrêté du 21 juin qui proclame la fermeture des Ateliers nationaux. C’est à ce moment, et pour défendre ce qui reste du rêve d’une République démocratique et sociale, que le Paris populaire s’insurge et élève ses barricades.

 

La répression est sauvage. Sous les ordres du général Cavaignac, l’armée, les gardes nationaux des quartiers bourgeois et la garde mobile attaquent les quartiers populaires avec une férocité inédite. Les évaluations du massacre varient entre les 5 000 morts officiels et les 30 000 estimés par certains historiens. Très probablement, le chiffre réel se situe autour des 15 000 décédés, nombre d’entre eux fusillés ou égorgés au coin d’une rue sans jugement et souvent sans raison. L’impact social de ce massacre fut énorme. Il élimina, d’un coup, non seulement tous les militants ouvriers de base (outre les morts, il faut comptabiliser 11 000 arrêtés) mais aussi leurs alliés démocratiques qui durent s’exiler sous le poids de la répression policière. Dès le mois de juillet les lois restreignant les libertés s’enchaînent : contrôle de la presse, fermeture des clubs, lois spéciales… Une chape de plomb descend sur la France gérée par l’armée, la police et par le général Cavaignac, nommé à la présidence du Conseil.

Débat sur les modalités de l’élection présidentielle

 

C’est donc dans ce contexte que l’Assemblée élabore une constitution pour ce qui reste de cette deuxième République. Le débat sur les modalités de l'élection présidentielle apparaît crucial. En se fondant sur les résultats d’avril, Lamartine croit pouvoir compter sur un large score populaire. Il est en conflit avec l’Assemblée qui semble dominée par Cavaignac et ses alliés. Il croit peut-être rallier ses anciens partisans et freiner les ambitions du général quand il se prononce contre l’élection par les membres du Parlement et pour le suffrage universel :« On peut corrompre les hommes par petits groupes, déclame-t-il le 6 octobre, mais on ne peut pas les corrompre en masse. On empoisonne un verre d'eau, on n'empoisonne pas un fleuve. Une Assemblée est suspecte, une nation est incorruptible comme l'Océan ».  Par une comparaison qui deviendra fameuse, Lamartine se fait le portevoix d’un consensus qui est en train de se former parmi les députés tout en établissant une équation, loin d’être évidente, entre démocratie et suffrage universel.

 

Peu de voix s’élèvent pour contrer cette forme d’élection. Seul Jules Grevy, dans son intervention, rappelle qu’un tel Président aurait non seulement « tous les moyens d'action, toutes les forces actives qu'avait le dernier roi » mais aussi une « position bien autrement formidable, c'est qu'il sera l'élu du suffrage universel ; c'est qu'il aura la force immense que donnent des millions de voix ».évidemment les voix qui manquaient au débat, et qui manquent d’ailleurs depuis, sont celles des associations et des organismes ouvriers pour lesquels l’expression d’une démocratie républicaine telle qu’ils l’avaient vécue, était surtout la possibilité de contrôler le pouvoir au niveau local et non ce semblant d’égalité qui consisterait à se contenter de choisir celui qui exercera le pouvoir.Dès ce premier essai, les aléas du système deviennent évidents. Ce qui compliqua le cadre, en 1848, fut l’inattendu concours de voix qui convergent sur la figure de Louis-Napoléon, pour les raisons les plus discordantes. Celles des royalistes, qui votent pour un homme qui défend l’ordre et promet  d’aider l’Église contre les républicains italiens. Celles d’une partie des Républicains modérés qui se refusent à l’idée d’un pouvoir laissé entre les mains ensanglantées de Cavaignac ou de celles, trop frêles, de Lamartine. Celles enfin de quelques montagnards et républicains de gauche, pour lesquels les souvenirs de l’Empire étaient depuis toujours restés liés aux souvenirs de l’aventureuse épopée de la Grande Armée.

 

Le résultat des élections fut donc une surprise : Louis-Napoléon fut élu avec l’écrasante majorité de 5 400 000 voix, contre 1 400 000 pour Cavaignac, 380 000 pour Ledru-Rollin, 37 000 à Raspail et seulement 8 000 à Lamartine. Les violences des mois précédents, la défaite ouvrière et le carnage de juin, les nombreuses manipulations de l’Assemblée Constituante, tous ces éléments avaient contribué à une élection qui déléguait, pour la première fois de l’histoire de France, un énorme pouvoir à un homme qui n’était au fond représentatif que des manipulations et des tensions sociales qui avaient permis sa candidature.

 

Comme on le sait, Louis-Napoléon ne se priva pas d’utiliser contre l’Assemblée la force du pouvoir qu’elle venait de lui confier. En exhumant, un siècle après, l’élection au suffrage universel, le général de Gaulle avait certainement appris la leçon napoléonienne. Car, comme il l’écrivait lui-même, son souci était « d’assurer au futur président un caractère et un relief assez forts pour qu’il fût possible de le maintenir dans le droit et dans la pratique, alors qu’auraient disparu les circonstances dramatiques et le personnage d’exception qui l’avaient d’abord imposé ». Depuis, les présidents se suivent, candidats nommés centralement et désignés par un peuple qui reste encore et toujours privé d’une vraie « République démocratique et sociale ». 

*Néologisme italien signifiant organisateur d’un coup d’état.

 

*Maurizio Gribaudi directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

 

La Revue du Projet, n° 15, mars 2012

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