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Un regard sur la politique et sur Marx* Francette Lazard

Qu’est-ce que la politique ?*

N’insistez pas trop avec cette question, nous avons du mal à répondre. Tout le monde connaît et personne n’explique vraiment. Comme la notion de « temps », la notion de « politique » semble s’évaporer dès que l’on cherche à la définir. Et pourtant que faisons-nous d’autre, depuis de longues décennies, sinon participer à l’action politique ? À plein-temps de surcroît. C’est même de cela dont nous parlons, pour une part, dès les premières lignes de ce livre. En tout cas notre récit peut le donner à penser. Ce n’est cependant pas le tout de ce que l’on pense.

                     La politique est une dimension très importante, mais une dimension seulement, de notre engagement de vie. Même si chacun de nous le parcourt à sa façon. La politique comme condition de l’organisation et de la transformation de la société, occupe une place majeure dans l’ensemble de notre action. Elle ne lui est certainement pas réductible.

Notre ambition, notre engagement pour des progrès de civilisation impliquent toute une conception de la responsabilité de chacun dans la vie sociale, de la qualité de la relation à autrui, de la présence active dans la communauté des hommes. Une philosophie de l’existence qui ne trouve pas toujours, dans l’action politique, la place qui lui revient. Et l’on en souffre souvent.

à  l’évidence, « tout n’est pas politique » et la politique « ne peut pas tout ». Faisons d’abord le constat. Les pratiques politiques en France et dans le monde, « la politique » telle qu’elle est vécue par le plus grand nombre, ne ressemblent guère à une belle et généreuse ambition. La crise de la politique qui conduit à son rejet n’est pas sans fondement. La crise générale de l’engagement militant en est un révélateur. Et pour nous, une inquiétude. Le doute généralisé à l’égard de « la politique » et des partis politiques devient, lui-même, un « fait politique » contemporain. La politique, la conquête du pouvoir – puisque c’est à cela qu’elle se résume dans l’esprit de beaucoup –, le cheminement qui y conduit, et l’action qui la caractérise, nous interpellent tous. Elle n’échappe pas aux contradictions, aux paradoxes. Plus encore au mensonge des promesses, à la manipulation des attentes, au détournement des espérances, à la malhonnêteté sous toutes ses formes.

 

Dans les faits, les vrais centres des pouvoirs sont mis hors de portée des peuples et des débats nationaux, donc hors d’atteinte de la politique. Dans les sphères où se prennent les décisions majeures, de l’Union européenne au G20, ce sont les marchés financiers qui déterminent la marge des choix. L’alternative se limite souvent à l’appréciation de ces contraintes et de ces marges. La notion de « gouvernance » se substitue à celle de politique. Seuls les spécialistes, les équipes compétentes, pourraient comprendre les enjeux et arbitrer !

 

C’est pour cet ensemble de raisons que la « politique » est plus que jamais sévèrement jugée. Il en est ainsi dans toutes les enquêtes d’opinion. Au mieux, elle est considérée comme sans intérêt, sans prise sur l’essentiel, étrangère à ce que l’on souhaite. Au pire, elle concentre tout ce que l’on rejette ou méprise. Un véritable discrédit. Préoccupant. Un discrédit qui met en question les motivations essentielles de l’engagement militant pour un nombre croissant de citoyens.

 

La politique ? Nous en avons, pour ce qui nous concerne, une haute idée, même si nos pratiques, nos priorités sont différentes. Elles expriment une conception de l’intervention personnelle qui privilégie l’idée, l’argument, le débat, la mise en perspective historique de l’ambition qui la porte. Voila` pourquoi nous avons préféré le plaisir de cette activité jugée par nous primordiale, à la recherche d’une place personnelle dans les institutions, avec le « pouvoir » et la notoriété qui l’accompagnent. Pour nous la politique est essentiellement une activité qui vise à mettre en mouvement les capacités de tous pour ouvrir les chemins de l’émancipation humaine. Nous pensons que la « politique » gagne en noblesse quand elle sait rendre crédible les transformations nécessaires. Quand elle permet de relier l’espérance et la colère en un projet commun qui rassemble. Quand chacun peut y engager sa propre exigence, ses aspirations ; y exprimer, à sa façon, sa raison d’être, dans une égale responsabilité et une dignité assurées. Aujourd’hui sur les divers continents, une politique citoyenne de nouvelle génération est en gestation. Cela se voit, cela se sait. Les acteurs politiques contemporains y trouveront peut-être une raison supplémentaire de vouloir bousculer le monde.Pour que le beau temps prenne la forme de leur visage.

 

* Écriture conjointe avec René Piquet

 

Marx en fiches et en friche

 

 

Même des parents communistes peuvent être un peu inquiets quand leur fille de seize ans occupe tous ses loisirs à rédiger des fiches de lecture du Capital de Marx ! Je partagerais volontiers leur inquiétude aujourd’hui...Je me souviens très bien de mes motivations de l’époque. La passion de cette découverte me rend toute autre activité fade ou futile. C’est surprenant, mais c’est ainsi. Je suis communiste pour contribuer à l’ambition collective d’émancipation humaine. Avec Marx, cette ambition a quitté les seuls rivages de l’utopie pour entrer dans le continent des sciences, pour avancer dans l’intelligence du mouvement historique d’ensemble. Il me faut donc absolument m’approprier ce « point de départ », ignoré évidemment au lycée, pour ne pas me perdre sur des chemins de traverse.Ce travail méthodique, chapitre après chapitre, est parfois aride : la rente foncière, la circulation du capital, les cycles et les crises, le caractère fétiche de la marchandise... Mon intérêt ne me porte pas spécialement vers l’économie, je cherche à comprendre le mouvement des choses et des idées. Mais l’attention est relancée d’une page à l’autre par la puissance de l’analyse, la force du style. Un exemple, entre mille, que j’ai cité en d’innombrables cours et conférences dans les écoles et stages de formation du PCF : l’exigence de remplacer « l’individu morcelé, porte-douleur d’une fonction productive de détail, par l’individu intégral qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail et ne donne, dans des fonctions alternées, qu’un libre essor à la diversité de ses fonctions naturelles ou acquises ». Le raccourci est saisissant. Il traverse le temps, anticipe, éclaire en une phrase percutante l’insupportable anachronisme du « management par le stress », l’impératif d’émancipation humaine.

 

J’absorbe en même temps les textes « marxistes-léninistes » de la période stalinienne. Et je ne vois pas la contradiction. Je trouve leur pédagogie bien utile. La lecture des livres de Marx – et d’Engels – publiés dans les années 1950 me protège sans doute d’un excès de certitudes doctrinaires. Mais pas tout à fait. Du haut de mes seize ans, ce « point de départ » me semble la condition nécessaire d’une intelligence de l’histoire. Pourquoi pas.Mais est-il la condition suffisante ? L’étroitesse de l’époque m’a bel et bien marquée. Pourquoi passer du temps à lire Platon ou Kant,Tocqueville, Proudhon et tant d’autres ? Marx les a bien dépassés. Mieux vaut, me semble-t-il alors, se concentrer sur les auteurs « marxistes » d’après Marx, et sur les écrits des penseurs et idéologues contemporains, de Sartre à Galbraith, d’Aron à Monod, de Leroy-Gourhan à Foucault, etc.

Je crois penser loin, mais je ne perçois pas les bornes initiales. Il me faudra bien des années pour le comprendre. Marx est un jalon majeur dans l’histoire des connaissances humaines. Une rupture. Mais il n’y a pas un « avant », et un « après ». Son analyse critique n’annule pas cette histoire, il en procède, il y inaugure de nouveaux possibles. Son œuvre est immergée en son temps, ouverte, inachevée, et des pans entiers de ses projets initiaux laissés en friches.

Marx remet sans cesse sur le métier ses connaissances, ses concepts. Il refuse de se dire «marxiste ». Est-il trop précurseur ? Ses travaux sont dénaturés en doctrine. En son nom, un pauvre catéchisme de « principes » théoriques est répété pendant des décennies, proclamé « science » de la révolution. « La théorie marxiste est toute-puissante, parce qu’elle est juste », affirme Lénine. Et le « marxisme-léninisme » devient, pour trois quarts de siècle, le ciment de l’identité des partis communistes. Le PCF ne l’abandonne qu’en 1979. Il parle des « lois » d’un socialisme « scientifique » jusqu’au seuil des années 1990.

 

L’œuvre de Marx a bien failli étouffer dans ce carcan. Les chantres du libéralisme ont proclamé sa mort, et cru l’avoir définitivement enterré sous les décombres du mur de Berlin.

En ces années-là, je suis en pleine responsabilité. Devenue membre du bureau politique du PCF en 1979, je préside au lancement de l’Institut de recherches marxistes avec une belle ambition : œuvrer à un « nouvel essor du marxisme ». Il s’agit cette fois de bien autre chose que de mettre Le Capital en fiches. Il faut comprendre la portée des défis, sans précédents, du siècle finissant. Achever de démanteler le corpus doctrinaire. Retrouver l’élan de Marx. Tracer de nouveaux sillons dans les friches. Mission impossible ?

Il s’avère bien difficile d’y travailler, dans les turbulences de la désagrégation du soviétisme et du déclin du PCF. En tout cas, ce point reste opaque. Ouvrir sans imprimatur les recherches politiques aux libres débats ? Très bien ! Mais quand ces recherches mettent en question des principes fondateurs comme la conception léniniste du « parti révolutionnaire », du « centralisme démocratique » ? L’ADN du PCF bloque alors toute discussion...Une fenêtre va s’ouvrir. En 1994, la relation du PCF à l’œuvre de Marx est redéfinie dans les nouveaux statuts du PCF. Je vais pouvoir, dans ce contexte, impulser la création d’une association autonome, pluraliste  « Espaces Marx » en prise sur le renouveau qui s’amorce dans la pensée critique comme dans le mouvement social.Bien des péripéties et de lourdes incertitudes marquent la charnière du millénaire. Le temps vient de passer le relais de mes responsabilités.

Mes fiches sont dans leur carton. Mais voici qu’avec la crise, à la une des magazines, en tête de gondole des librairies, apparaissent Le Capital et la figure de Marx. Sa traversée du désert semble terminée.

Finalement, je ne serais pas inquiète, mais au contraire bien contente si dans la jeune génération grandissait aujourd’hui une forte envie d’intelligence des ressorts du capitalisme, pour défricher de nouveaux chemins. Et donc, de lire Marx et de s’approprier son apport, pour de nouvelles avancées. Mais pas nécessairement à seize ans ! 

*Extraits de Francette Lazard, René Piquet, Les vérités du matin. Regards croisés sur un engagement, Les éditions de l’atelier, 2011, publiés avec l’autorisation de la maison d’édition.

 

Francette Lazard est agrégée d'histoire-géographie. Elle a fondé Espaces Marx.

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