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Les 150 sociétés qui (dé)tiennent le monde, Gérard Streiff

Trois chercheurs suisses ont réalisé la cartographie des possesseurs du capital des 43 000 multinationales de la planète ; ils aboutissent à 147 sociétés, essentiellement financières, et estiment que cette hyperconcentration fragilise tout le système. Question subsidiaire : c'est quoi le « marché libre » et la « concurrence non faussée » dans ces conditions ?

  Stefania Vitali, James Glattfelder et Stefano Battiston sont tous trois chercheurs de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Ils ont voulu identifier les principaux détenteurs du capital mondial. Pour cela, ils sont partis de la base de données Orbi 2007 qui référence 37 millions d'entreprise et d'investisseurs ; ils ont retenu celles qui présentent les caractéristiques d'une multinationale, selon la définition de l'OCDE, l'Organisation pour la coopération et le développement économique, soit 43 000 firmes. Ils ont cherché les liens de détention d'actions, plus d'un million de liens et 600 000 acteurs. Ils ont défini le degré de contrôle du capital (détention de majorité d'actions ou détentions minoritaires) et procédé à une carte des principaux détenteurs. L'étude, The network of global corporate control, a été publiée fin 2011 dans la revue scientifique en ligne PlosOne ( voir le site Plosone.org et le dossier du journal Le Monde du 29/11/2011, signé Antoine Reverchon). Nos trois chercheurs arrivent à la conclusion que 737 firmes, par le biais de leurs participations, contrôlent 80% de la valeur (en chiffres d'affaires) du total ; que 147 firmes contrôlent 40% de ce total. Il s'agit, pour les trois quarts, de sociétés financières qui ont tissé entre elles un réseau si dense de participations croisées, une sorte de contrôle mutuel, qu'ils parlent de « super-entité économique dans le réseau global des grandes sociétés ».

Les trois chercheurs ont procédé à une carte de ces principaux détenteurs du capital, de cette « super-entité » qui ressemble à un nœud papillon, très resserré au cœur, là où figurent les firmes les plus interconnectées (18,7% du chiffre d'affaires), avec des liens plus « univoques » sur les ailes. Le cœur comporte 1 318 points qui sont autant de multinationales, et 13 000 liens capitalistiques entre elles. L'enquête signale une sorte de farandole entre les principales firmes financières, les unes liées aux autres, Franklin Ressources avec Commerzbank, cette dernière avec le Crédit Suisse, et ainsi de suite ; défile toute la haute galaxie de l'argent : Crédit Suisse, Deutsche Bank, UBS, T. Rowe Price, Lehman Brothers, Bear Stearns, Goldman Sachs, State Street, Bank of America, Citigroup, Morgan Stanley, Prudential Financial ; chacune d'elles entretenant souvent des liens étroits avec Axa, Merril Lynch, Barclays ou JP Morgan.

 L'étude a suscité de multiples critiques, souvent de la part des milieux bancaires ou proches de la finance... Les uns estiment que le processus de contrôle serait plus complexe que le mécanisme décrit dans l'enquête : détenir une action ne signifierait pas forcément contrôler, les problématiques de la gouvernance permettrait de contre-balancer les pouvoirs des actionnaires, il y a des administrateurs « indépendants », etc. On euphémise, on banalise, on trouve «  normal » que tout le monde fréquente, comme si c'était un passage obligé, quelques établissements précis « dans la mesure où ceux-ci détiennent les instruments de financement que tous les investisseurs utilisent », etc. D'autres assurent que l'interconnexion entre toutes ces firmes est devenue telle (selon le « principe » du « je te tiens, tu me tiens... ») qu'elle interdirait de fait l'explosion du système : on passerait du too big to fail (trop gros pour faire faillite) au too connected to fail  (trop connecté pour faire faillite). D'autres avocats du système parlent de (et théorisent sur) une concentration « naturelle » du marché qui expliquerait cette unification, ce à quoi l'un des chercheurs répond que « ce qui est naturel n'est pas forcément bon pour l'économie et pour la société. »

Une super-entité

Plus généralement, les trois auteurs font deux remarques d'importance.« Notre travail a montré, pour la première fois à l'échelle mondiale, l'existence d'une super-entité au sein du réseau mondial des grandes entreprises. […] Cette découverte soulève au moins deux questions […] fondamentales pour la compréhension du fonctionnement de notre économie : premièrement, quelles sont les implications pour la stabilité financière mondiale ? »

 

On remarquera que l'étude a été réalisée en 2007 ; l'année suivante, la faillite  de Lehman Brothers montrait, grandeur nature, les risques de déstabilisation générale entraînée par la chute d'un des éléments clés du système ( Lehman en effet était classé au 34e rang de la finance mondiale dans cette étude).« Deuxièmement, notent ces chercheurs, quelles sont les implications pour la concurrence sur les marchés ? »   Bonne question. Cette étude a le mérite de quantifier le processus bien connu de concentration capitaliste ; celle-ci peut atteindre dans certains pays des proportions formidables. En Corée du Sud, les deux plus grandes sociétés (Samsung et Hyundai) représentent 35% des exportations totales et leurs ventes s'élèvent à 22% du PIB. Au Japon, les dix premières entreprises font 35% des exportations. Aux USA, les 50 premiers groupes représentent 30% du PIB. Et la concentration dans le milieu bancaire est encore plus marquée. 96% du marché des produits dérivés est contrôlé par trois institutions bancaires. Il n'est pas rare qu'une banque ou qu'un fonds spéculatif gère plus de 1 000 milliards d'euros d'actifs, note le professeur Gabaix de l'Univer­sité de New York. Notons encore que les vingt plus grands gestionnaires de fonds (actions, obligations, produits dérivés, immobilier), fin 2010, disposaient d'actifs dépassant 26 300 milliards de dollars.Bref un petit nombre d'entreprises exercent un contrôle significatif sur l'activité économique. Les États sont-ils suffisamment armés face à de telles puissances ? « Ils ne possèdent pas une information suffisante sur les réseaux financiers » estime le même Gabaix, qui ajoute : « Comme les contrôleurs aériens, les Banques centrales et les États doivent observer en temps réel la situation des acteurs majeurs du réseau économique, demander des changements ponctuels pour éviter les crashes » mais il doit bien constater que la puissance publique n'est pas vraiment en mesure de le faire, faute d'information, d'évaluation, de moyens.

Les 50 premières

 

Classement des sociétés selon leur degré de contrôle du capital des multinationales. L'étude est de 2007 ; apparaît en 34e position Lehman Brothers, failli en 2008. On remarquera le poids des firmes américaines (23/50) et britanniques (6) mais aussi le score non négligeable des françaises, à la 4e, 17e, 24e, 37e et 46e place.

 

Barclays PLC (GB), Capital Group Companies (USA), FMR Corp (USA), AXA (France), State Street Corporation (USA), JPMorgan Chase&Co (USA), Legal&General Group PLC(GB), Vanguard Group (USA), UBS AG (Suisse), Merrill Lynch&Co (USA), Wellington Management Co LLP (USA), Deutsche Bank AG (Allemagne), Franklin Ressources (Suisse),Credit Suisse Group (Suisse), Walton Enterprises LLC (USA), Bank of New York Mellon Corp (USA), Natixis (France), Goldman Sachs Group (USA), T. Rowe Price Group  (USA), Legg Mason (USA), Morgan Stanley (USA), Mitsubishi UFJ Financial Group (Japon), Northern Trust Corporation (USA), Société Générale (France), Bank of America Corporation (USA), Lloyds TSB Group (GB), Invesco PLC (GB), Allianz SE (Allemagne), TIAA (USA), Old Mutual Public Limited (GB), Aviva PLC (GB), Schroders PLC (GB), Dodge&Cox (USA), Lehman Brothers Holding (USA), Sun Lifs financial (Canada), Standard Life PLC (GB), CNCE (France), Nomura Holdings (Japon), The Depository Trust Company (USA), Massachusetts Mutual Life (USA), ING Groep NV (Pays Bas), Brandes Investment Partners (USA), Unicredito Italiano SPA (Italie), Deposit Insurance Corporation of JP (Japon), Vereniging Aegon (Pays Bas), BNP Paribas (France), Affiliated Managers Group (USA), Resona Holdings (Japon), Capital Group International (USA), China Petrochimical Group (Chine).

 

Les dix premiers gérants de fonds classés par encours sont : BlackRock (USA), State Street Global (USA), Allianz Group (Allemagne), Fidelity Investments (USA), Vanguard Group (USA), Deutsche Bank (Allemagne), Axa Group (France), BNP Paribas (France), JP Morgan Chase (USA), Capital Group (USA).

 

La Revue du Projet, n° 15, mars 2012

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