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L’avenir sera-t-il queer ? Éric Fassin*

Les paradoxes de la pensée de la liberté dans des régimes de domination, qu'ils soient issus des débats féministes, ou de la politique gay et lesbienne, nous invitent à reprendre la question de la liberté sexuelle en la problématisant.

Plutôt que de la réduire à sa version libérale ou libertaire voire libertine, avec l'effet de mode autour de la consommation échangiste ou sadomasochiste, on peut partir de l'autonomisation de la sexualité. Depuis quelques décennies, il devient manifeste que le rapport sexuel est doublement détaché de la reproduction ; avec la contraception et l'avortement, il est pensé pour lui-même, indépendamment d'une finalité reproductive, tandis qu'à l'inverse, l'assistance médicale à la procréation permet d'aborder la reproduction indépendamment d'une causalité sexuelle. C'est dire que la sexualité devient libre au sens où elle est pensée pour elle-même : nous sommes aujourd'hui « libres » de prendre la sexualité pour matériau de constructions sociales et politiques.

Autonomisation de la sexualité

 

Plutôt que libérée des interdits, des refoulements et de la répression, la sexualité est donc affranchie des déterminations naturelles. Dénaturalisée, la sexualité est moins libérée des normes que disponible pour des usages variables. Songeons à l'évolution divergente de l'hétérosexualité et de l'homosexualité depuis les années 60. D'un côté, le sociologue Michel Bozon l'a bien analysé, la sexualité est devenue le matériau amoureux qui cimente la conjugalité hétérosexuelle : le couple se construit à partir de son expérience sexuelle. D'un autre côté, Michael Pollak l'avait montré, pour les gays, ce n'est pas le couple mais l'identité (des individus et de la communauté) qui est fondée sur l'expérience de la sexualité. Ainsi, le matériau sexuel serait exploité différemment, selon qu'il s'agit d'hétéro- ou d'homosexualité.Or les choses sont peut-être en train de changer aujourd'hui. La revendication d'ouverture du mariage et de la famille à l'homosexualité implique la critique de la hiérarchie des sexualités. En conséquence, quelle est la place de la sexualité dans le couple, si celui-ci n'est plus seulement pensé à partir de l'hétérosexualité ? D'un côté, on peut imaginer que les gays et les lesbiennes se conforment à la norme hétérosexuelle, pour fonder pareillement le couple sur la sexualité, mais du même coup réduire la sexualité au couple. D'un autre côté, on sait que nombre de gays peuvent non seulement refuser de limiter le sexe à la conjugalité, mais aussi, plus radicalement, les dissocier en renvoyant la sexualité en dehors du couple, autrement dit, en désexualisant la conjugalité. D'où l'hypothèse symétrique d'une remise en cause du modèle hétérosexuel sous l'influence du couple homosexuel.Autrement dit, la confrontation dans une même institution matrimoniale pourrait déboucher sur deux modèles concurrents : d'une part, un modèle qu'on dira « moderne », superposant conjugalité et sexualité ; d'un autre côté, les dissociant, un modèle qu'on qualifiera de « postmoderne ». La nouveauté serait que ce partage ne diviserait plus les orientations sexuelles : pour les uns comme pour les autres, la sexualité serait un matériau, qu'il deviendrait possible d'utiliser avec davantage de liberté, en optant entre ces deux modèles.

 

Un renversement de la question identitaire

 

Est-ce à dire que la sexualité ne servirait plus à définir l'identité ? En fait, on peut plutôt parler d'un renversement de la question identitaire dans les élaborations théoriques et pratiques qui ont pris naissance aux États-Unis au tournant des années 90 ? dans ces manières « bizarres » de déjouer les assignations normatives et les attentes identitaires que résume le mot « queer ». La philosophe américaine Judith Butler propose ainsi une critique radicale de l'hétéronormativité, autrement dit, d'un ordre sexuel qui fonde d'un même coup le partage entre hommes et femmes, mais aussi entre hétérosexualité et homosexualité. La sexualité, dès lors qu'elle ne confirme pas ces partages, jette du « trouble dans le genre », c'est-à-dire dans les identités de genre : qu'est-ce qu'un homme ? qu'est-ce qu'une femme ? Les évidences se défont. Dans cette perspective, il devient problématique de définir une identité par la sexualité, qu'il s'agisse d'une identité masculine ou féminine, homosexuelle ou hétérosexuelle. La sexualité ne fonde plus l'identité ; elle la subvertit. Cette subversion ouvre une marge de liberté, comme un doute sur l'emprise des normes, et sur l'assignation identitaire. Bref, qu'il s'agisse de la critique du mariage et de la famille, ou des subversions queer qui en sont contemporaines, on retrouve bien la question de la liberté, mais elle se pose tout autrement qu'au moment de la « libération sexuelle ».

Le sadomasochisme lesbien comme expérimentation

 

En 1982, à New York, un colloque sur la sexualité provoque d'importants conflits entre féministes. C'est le cœur des « sex wars », la guerre, non pas des sexes, mais des sexualités. Depuis quelques années, des féministes radicales comme la juriste Catharine MacKinnon et l'écrivaine Andrea Dworkin portaient la bataille sur le terrain de la sexualité.La domination masculine ne se joue pas seulement dans le monde du travail, mais aussi dans l'intimité de la chambre à coucher. Politiser la sexualité, c'est donc pour elles dénoncer la violence physique, avec le viol, mais aussi la violence symbolique qui se joue dans la pornographie ou la prostitution. Mais à force de voir la domination, ne risque-t-on pas d'oublier la libération sexuelle ? libération de la sexualité, et par la sexualité ?C'est ce que rappelle le colloque : dans la sexualité, il y a sans doute le danger, mais il ne faudrait pas oublier le plaisir.Les féministes « prosexe » ne se contentent pas de réhabiliter la pornographie ou la prostitution. Certaines s'engagent alors, autour de l'anthropologue Gayle S. Rubin, dans des expérimentations sexuelles à la fois érotiques et politiques : c'est une sous-communauté qui, à San Francisco et à New York, explore le sadomasochisme. Ces pratiques entre lesbiennes, empruntées à la culture des gays, semblent la négation du féminisme : n'est-ce pas revendiquer la violence sexuelle ?

 

C'est sans doute inverser la logique du féminisme lesbien, qui dans les années 70 proposait aux femmes un entre-soi rassurant, d'une douceur harmonieuse, mais presque désexualisée. Mais c'est aussi explorer le consentement, pour « jouir du pouvoir » (« coming to power ») ? et en jouer. La liberté, c'est d'inverser les rôles et de prendre plaisir tantôt à dominer, tantôt à subir la domination, pour s'en jouer. C'est aussi de produire des désirs, avec pour seule limite le « non » que la partenaire est toujours libre de murmurer.

Extraits de l’article « L’avenir sera-t-il queer ? » Éric Fassin, Sciences Humaines n°163, août-septembre 2005, reproduits avec l'autorisation de l'auteur et de la revue Sciences Humaines.

*Éric Fassin est sociologue, professeur à l'École normale supérieure

 

La Revue du Projet, n° 15, mars 2012

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