La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

La famille en chantier, Entretien avec Maurice Godelier*

Les avancées en matière d'égalité des sexesqui ont été réalisées au cours du XXe siècle, et surtout pendant les cinquante dernières années, ont-elles modifié en profondeur la famille ?

 

En Europe et en Occident, l'autorité maritale de l'homme sur son épouse et la puissance paternelle du père sur ses enfants ont éclaté sous l'effet d'un mouvement très puissant : la revendication de l'égalité entre les sexes. Ce processus qui a commencé au XXe siècle est la lointaine conséquence de la proclamation de l'égalité des citoyens, même si les législateurs de la Révolution n'avaient sans doute pas réalisé que ce mouvement toucherait un jour les relations entre les hommes et les femmes. Ils avaient en effet réservé les attributs de l'égalité et de la liberté aux seuls hommes : le sujet politique, c'était lui, le seul être humain complet, celui à qui l'on pouvait confier le droit de vote. Ce sont les féministes, bien plus tard, qui se sont emparés de la notion d'égalité pour conquérir leur indépendance. Ce mouvement en faveur de l'égalité des sexes est encore, et de loin, inachevé – les salaires des femmes restent inférieurs à ceux des hommes et les hommes ne prennent pas encore de congé parental pour élever leurs enfants en bas âge – mais la route est clairement tracée : les filles peuvent et devraient désormais choisir leur destin.

 

Tous ces changements ont bien évidemment ébranlé la famille. En 1970, la « puissance paternelle », cette séquelle de la  patria potestas  antique qui, dans le monde romain, donnait au père de famille un droit absolu de vie et de mort sur ses enfants, a été remplacée par la notion moderne d'autorité parentale. Ce nouveau système dote l’homme et la femme des mêmes devoirs et des mêmes droits envers leurs enfants : au sein de la famille, l'autorité « politique » est désormais partagée entre le père et la mère, ce qui est totalement nouveau. L’instauration du divorce par consentement mutuel, en 1975, a consacré cette évolution : l'homme, mais aussi la femme, peuvent se défaire des liens du mariage s'ils en ont épuisé les joies et les peines. Les liens conjugaux sont donc devenus plus précaires, mais les parents, quels que soient leurs choix de vie, sont aujourd'hui dans l'obligation morale et juridique d'assumer, après leur séparation, leurs responsabilités à l'égard de leurs enfants : la loi leur impose de se préoccuper de leur santé, de leur éducation, de leur sécurité et de leur moralité. Cette exigence est un fait social nouveau. […]

Une autre forme de parenté sociale est apparue, en Occident : l'homoparentalité, un néologisme créé en 1997 par l'association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL). Faut-il reconnaître ces nouvelles familles ?

 

Au XXe siècle, la science a complètement transformé notre vision de l'homosexualité. Dans le champ de la médecine, les ordres de médecins, aux États-Unis et en Europe occidentale, ont dépathologisé l'homosexualité, concluant qu’il ne s’agissait plus d'une maladie dont il fallait guérir. À peu près au même moment, dans le champ de la psychiatrie, l'homosexualité a cessé d'être considérée comme une perversion. Enfin, dans le champ de la primatologie, les scientifiques ont constaté que les bonobos et les chimpanzés, les deux espèces de primates avec lesquels nous partageons 98% de notre patrimoine génétique, étaient à la fois « hétérosexuels » et « homosexuels ». Du coup, à partir des années 1960, l'homosexualité a été considérée comme une sexualité autre mais normale. Cette évolution en a rencontré une autre, plus ancienne, celle de la valorisation de l'enfance. Les conditions historiques étaient alors réunies pour qu’un certain nombre d’homosexuels veuillent à la fois vivre leur sexualité et assumer leur désir d’enfant. Il s'agit d'une évolution qui semble irréversible : aucune loi ne pourra arrêter le mouvement. Et dès lors qu'on ne peut pas l'arrêter, il faut le reconnaître et l'accompagner socialement et politiquement pour qu'il acquiert des structures et un encadrement légal. C'est ce qu'ont fait beaucoup de pays occidentaux : les sociétés néerlandaise, suédoise, belge ou espagnole ne se sont pas effondrées pour autant ! L’autre côté du problème, ce sont les enfants. Des enquêtes statistiques et sociologiques sérieuses, que ce soit aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, montrent que les enfants élevés dans des familles homoparentales ne deviennent pas plus souvent homosexuels que les autres et qu'ils ne présentent aucun trouble de l'identité ou de l'intelligence. Dans une famille qui compte deux « mères », la figure du père disparaît mais les oncles, les cousins ou les grands-pères peuvent devenir des vecteurs d'identification de la fonction paternelle. Il faut sortir de l'idée que la famille moderne doit être forcément une famille nucléaire fermée sur elle-même et scellée pour l'éternité. Les choses deviendront plus claires dans l’opinion publique à mesure que l’homophobie, qui est une forme de racisme, reculera dans la société. C’est de cela dont il faut débattre et c’est cela qu’il faut combattre.

 

Huit pays européens – la Suède, la Norvège, la Finlande, l'Islande, les Pays-Bas, l'Espagne, la Belgique, la Grande-Bretagne – ont déjà reconnu l'homoparentalité. Est-ce la première fois, dans l'histoire de l'humanité, que l'on établit un lien de filiation entre un enfant et un couple de même sexe ?

 

Les anthropologues ont aujourd'hui fait l'inventaire d'à peu près tous les systèmes de parenté qui existent sur terre et ils n'ont pas trouvé de familles « homoparentales » : elles ne sont, nulle part, une structure légitime et normale du système de parenté. On trouve, parfois, des mariages entre deux femmes, mais ils n'ont rien à voir avec les unions homosexuelles dont nous parlons. Chez les Nuer du Sud-Soudan, une veuve qui n'a pas eu d'enfants peut ainsi « épouser » une femme en se transformant fictivement en homme et lui choisir un amant : les enfants qui naîtront de l’épouse et de son amant seront alors attribués à l’homme décédé pour que son lignage se prolonge au-delà de sa mort. Dans ce cas, il y a un « mariage » entre femmes mais il n'y a ni homosexualité, ni homoparentalité. Il y a également, en Afrique, des sociétés à classes d’âge où le mariage des initiés est très tardif, de sorte qu’à un certain âge, ils épousent fictivement un jeune homme qui devient leur amant et leur serviteur. Mais ils se marient ensuite avec une femme et donnent à leur ancien amant les moyens de prendre lui-même un amant. Dans ce cas, il y a un « mariage » entre hommes, il y a homosexualité mais il n'y a pas homoparentalité.L’homoparentalité est et sera pour un certain temps encore une création sociologique et une transformation propre à certaines sociétés occidentales. Il serait absurde d’en faire un modèle que le reste de l’humanité devrait s’empresser d’adopter : n’oublions pas que dans 80 États au moins, l’homosexualité est condamnée par la loi et que dans certains, tel l’Arabie Saoudite, la peine de mort peut être appliquée. 

 

*Maurice Godelier est anthropologue, directeur d’études honoraire à l’école des hautes études en sciences sociales. Il est l’auteur de Métamorphoses de la parentéExtrait d’un entretien donné par Maurice Godelier à Anne Chemin, paru dans Le Monde Magazine du 04-12-2010, reproduit avec l'aimable autorisation de l’auteur

La Revue du Projet, n° 15, mars 2012

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.