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Qu’est-ce que le genre dont on parle ? Michèle Riot-Sarcey*

Le genre, un concept qui permet un questionement nouveau des sociétés et de leur fondement hiérarchique.

Le genre en France est désormais admis comme champ d’étude universitaire, particulièrement en sciences humaines, mais effet de mode ou contournement des véritables questions, les usages courants ont tendance à limiter son domaine d’application aux études concernant la sexualité et la construction des corps sexués. Or le genre, différent du sexe, n’est pas, loin s’en faut, l’expression d’une orientation sexuelle, comme très souvent l’opinion, la plus souvent hostile à l’idée de différence, au regard des normes en vigueur, aime à le penser. 

Un concept

 

Le genre est d’abord un concept qui aide à mettre au jour, en les questionnant, les relations de pouvoir entre hommes et femmes. Ces relations structurent l’organisation sociale autour d’un dispositif hiérarchique de domination à partir duquel se dessine le devenir des collectifs.

 

Le mot, bien sûr, par sa polysémie, comme tout concept d’ailleurs, peut prêter à confusion. Sa généalogie s’inscrit dans différentes fonctions : grammaticales, médicales, stylistiques, littéraires, scientifiques ; en outre, le mot peut aussi désigner des attitudes, des comportements… Des catégories classificatoires aux habitudes, de la linguistique aux sciences naturelles, le genre affecte différentes formes, abstraites et concrètes à la fois : de la taxinomie à la grammaire. Ainsi appartient-il pleinement à l’arbitraire de la langue, au gré des domaines d’utilisation, car sa signification se rapporte toujours à une construction différentielle. Mais c’est précisément cet « arbitraire » humain – et non pas un donné naturel – qui permet de penser la construction sociale des fonctions et des rôles assignés à chaque sexe. Historiquement et dans la plupart des sociétés, les hommes ont pris prétexte de la nature féminine pour interdire aux femmes les activités publiques en réduisant leur domaine à l’espace domestique. En Europe en général et en France en particulier, la modernité, introduite à l’époque des Lumières, a ouvert la voie à l’esprit de liberté auquel pouvait aspirer tout individu (homme ou femme). En France, les autorités ont décidé d’interdire légalement l’accès à la liberté des femmes par la législation en promouvant le Code civil en 1804, dont le modèle servira d’exemple à d’autres pays européens. Les femmes sont alors mises sous la tutelle du père puis du mari. Ce n’est qu’en 1965 que les femmes peuvent choisir librement de travailler sans l’autorisation de l’époux.

 

Un éclairage sur le devenir des communautés humaines

 

Réfléchir sur le passé des communautés humaines, comme sur le présent des relations entre hommes et femmes, à l’aide du concept de genre, éclaireconsidérablement, le devenir des dites communautés. Quelques exemples suffiront à expliciter la démarche. Les principes libérateurs : liberté, égalité ne sont devenus des références concrètes que pour une minorité puisque la liberté publique était interdite aux femmes (droit de vote très tardif – octobre 1944 – exclusion de la gestion de la vie collective et domestique, sachant, entre autres exemples, que pendant la guerre de 1914, un décret spécifique a dû être promulgué pour permettre aux mères de familles de s’occuper des démarches et assurer la scolarité de leurs enfants). Exclusion également, de fait, de tous les citoyens passifs : les hommes non-libres au sens où ils n’ont pu participer à la gestion de la cité, étant, pour l’essentiel, assujettis aux « nécessités de la vie » (Hannah Arendt).  Les droits de l’homme universels apparaissent ainsi singulièrement masculins et réducteurs.

 

Mais l’aspect le plus important, à mon sens, se rapporte au questionnement nouveau que permet l’usage du concept. En interrogeant les sociétés du point de vue du genre, nous découvrons l’instrumentalisation des slogans émancipateurs par une toute petite minorité et comprenons ainsi le fondement hiérarchique de nos sociétés. Souveraineté, démocratie, socialisme, devraient englober la totalité de la population si la signification des mots recouvrait leur sens d’origine. Mais en réalité, les idées libératrices, dans leurs usages politiques concrets, ont été mises au service d’une minorité qui, très tôt, a transformé l’aspiration à la liberté de tous et de toutes en gouvernement des hommes ; comme si les sociétés modernes ne pouvaient s’organiser que sur la base de l’exploitation de l’homme par l’homme et à partir de la domination des uns sur les autres. Les États, dits socialistes, n’ont pas fait exception : en écartant les intuitions émancipatrices de Marx, en dépit de ses réflexions critiques sur les pratiques de domination, le despotisme de quelques-uns s’est imposé à la nation tout entière.

 

Le genre plus qu’un autre concept, dévoile les mécanismes sociaux et politiques et autorise à penser une autre société, au-delà d’une démocratie représentative, qui a perdu son sens premier, puisque aujourd’hui celle-ci est réduite à une simple délégation de pouvoir qui se traduit concrètement par la domination des uns sur la grande majorité des autres. La démocratie à venir est à construire : en considérant les individus dans leur multiplicité, la mise en œuvre d’une véritable souveraineté populaire serait alors possible. Mais cela suppose que les hommes, tous les hommes, acceptent d’accéder à la même liberté que les autres, tous les autres. En d’autres termes la liberté des femmes est la condition d’émergence d’une véritable démocratie car elle suppose le respect de l’autre dans sa diversité et par voie de conséquences le respect de soi.

 

*Michèle Riot-Sarcey est professeur d’histoire contemporaine à l'Université Paris VIII-Saint-Denis

La Revue du Projet, n° 15, mars 2012

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