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Questions de genre : luttes tous azimuts Clément Arambourou*

Genre : ce terme a fait parler de lui lors de la controverse sur son enseignement dans les lycées. Dans une interview au journal Têtu, Éric Fassin précise : « Le genre, au départ, c'est la construction sociale du sexe biologique. La différence des sexes n'est pas une donnée de nature immuable ; elle n'existe que dans l'histoire. Ce que c'est qu'être un homme, ou une femme, ne peut donc être abstrait du contexte social. » Que la droite conservatrice parle de « théorie du genre sexuel » (sic) montre qu'elle confond genre et sexualité. Or, l'enjeu des « études de genre » est de distinguer ces deux ensembles de pratiques afin de mieux comprendre leurs interrelations. La différenciation des sexes n'a donc pas pour fondement des différences biologiques. Ce sont les perceptions des corps qui chargent de significations des caractères anatomiques qui pourraient être insignifiants. Cela légitime alors les différentes dominations, exploitations et oppressions qui structurent les rapports de genre.

Politiques du genre : voilà une traduction directe du terme anglais de gender politics, on aurait aussi pu parler de luttes de genre. En effet, pour la sociologue trans' Raewyn Connell (Gender. Short introductions, 2009), ce terme désigne l'ensemble des combats ayant pour objet le contrôle de la reproduction des relations de genre afin de l'orienter dans un sens plus égalitaire. Ces luttes, ce sont bien sûr celles menées par les différents mouvements féministes qui visent à la disparition des inégalités sexuées qui concernent aussi bien les salaires, la participation politique et le droit effectif d'éligibilité que les violences sexuelles ou la répartition du travail domestique (on trouvera les chiffres sur le site internet de l'Observatoire de la parité : www.observatoire-parite.gouv.fr/). À ce féminisme, il faut ajouter les revendications des mouvements des lesbiennes, gays, bisexuel-le-s, trans', queer et intersexes (LGBTQI). Le dernier terme correspond à l'auto-définition choisie par les personnes que les discours médicaux ont longtemps considérées (et stigmatisées) comme hermaphrodites. Queer est un terme anglais qui est au départ une insulte homophobe. Il a été ensuite repris par celles et ceux qu'il stigmatisait. Il désigne alors un mouvement théorique et politique remettant en cause les binarités du genre et des sexualités ainsi que les contraintes de la normalité. Ces mouvements  portent des revendications diverses allant de l'égalité des droits face au mariage et à la filiation, à la simplification des procédures de changement de sexe en passant par les luttes contre les discriminations et les violences homophobes, transphobes, etc. Par leurs actions, ils interrogent eux aussi la construction de la différence des sexes.   Le terme de politiques du genre permet de penser les desseins communs (et les oppositions) entre les mouvements LGBTQI et féministes. Ces mouvements peuvent se rejoindre dans la remise en cause de ce que Judith Butler appelle la « normativité » du genre (Défaire le genre, 2006). On peut définir cette normativité comme étant constituée de l'ensemble des critères coercitifs qui définissent ce que doit être une femme, un homme, un corps, ou bien une famille, « normal(e) », « digne », etc., et dont la transgression laisse planer une menace de mort sociale (exclusion, relégation, honte intériorisée) ou physique (violences contres les homosexuel(le)s, les femmes, les personnes prostituées, etc.). Ces revendications peuvent aussi diverger. La remise en cause de la stabilité du « sujet femme » parce qu'il s'agit d'une catégorie historique traversée de divisions en termes de classe, de sexualité, etc. peut contredire la stratégie politique de mouvements féministes. Parler de genre peut déranger, et certaines objections sont parfaitement justifiées. Les mouvements féministes n'ont pas attendu cette notion pour mener leurs luttes. Le terme de genre fonctionne parfois comme un « cache-sexe ». Il permet d'oublier que, d’une manière générale, ce sont les femmes qui pâtissent de la domination masculine, et les hommes qui en profitent. Genre peut aussi être un substitut à « féministe », mot dont la teneur conflictuelle choque. Loin de ces usages détournés, l'ambition de La Revue du Projet est de renouveler les réflexions. Il n'est certainement pas question de diluer les luttes féministes dans d'autres combats, comme cela est parfois le cas avec l'utilisation du terme de « diversité ». Il n'est cependant pas non plus possible d'ignorer que « le genre est l'opium du peuple ». (Erving Goffman, L'arrangement des sexes, 2002) Si l'ensemble des institutions  capitalistes, comme les entreprises avec leur division du travail ou leurs campagnes publicitaires, fonctionnent à l'idéologie de genre, les rapports de genre préexistent au mode de production capitaliste et ont leur historicité propre.  *Clément Arambourou est coordonnateur de ce dossier.

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