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Rome, la ville sans origine : l’Énéide : un grand récit de métissage ? Le Promeneur, 2011, Florence Dupont

Par Dina Bacalexi

 

Origo signfie-t-il origine ? Préfigure-t-il une identité nationale ? Une délimitation ethnique faite de sang ou de sol ? Une inclusion impliquant l’exclusion de ceux qui n’en seraient pas dignes ? La notion d’origo, étudiée à partir de l’Énéide, montre comment l’Antiquité nous ramène à la raison du présent en nous affranchissant d’idées reçues et de stéréotypes. Le recours à Cicéron, rhéteur imprégné de stoïcisme, clarifie le sens de cette fiction juridique : à partir d’Auguste (et de Caracalla qui accorde la citoyenneté romaine à tous les habitants de l’empire en 212 apr. J.-C.), le Romain est habitant d’un territoire de l’empire et citoyen de Rome, à l’origine de laquelle il n’y a que des histoires grecques (ch. 1), récits de fondations de cités méditerranéennes dont l’hellénité affirmait l’existence face aux « barbares ». Troie en est une. Énée la quitte pour accomplir, tel Ulysse, son périple et aboutir non à Rome, mais à Lavinium, cité latine où il établit ses pénates. D’ailleurs, même si Dardanos, l’ancêtre des Troyens, venait d’Italie, Énée n’est pas un ancien italien : le lien entre lui et Dardanos est une illustration de l’origo, lieu d’ancrage. L’Énéide n’est pas un récit de fondation à la grecque. À la base de l’origo, pas d’autochtonie comme chez les Grecs, mais l’acquisition d’un droit ouvert à tous. Or cette conception génère des contradictions basées sur des rituels immuables : immobilité absolue de la ville qui ne quitte jamais son territoire, mais sacrifice des consuls aux pénates du peuple romain restés à Lavinium. Énée, homme externus, ne « fonde » ni cité, ni généalogie au sens biologique. Les Romains ne seront pas définis par une pureté de sang, mais par une dynamique de gens qui n’est pas ancrée au passé, mais ouverte au futur, aux descendants. Descendants de pères troyens compagnons d’Énée et de mères latines, les Italiotes s’intègrent peu à peu à l’imperium romanum. Même s’ils n’ont pas le droit de vote comme les habitants de la ville, leur seule installation à Rome le leur confère, comme le départ de celle-ci le leur ôte. Une citoyenneté de résidence ? La conception non identitaire de la romanité ressort de cette lecture vivifiante de l’Énéide, épopée qui n’exprime pas l’âme romaine, mais est une commande d’Auguste avec un objectif politique. L’origo ne désigne pas un creuset, un métissage à composantes non identifiées : elle est la force qui unifie l’empire et préserve la diversité de ses peuples. L’origo, l’octroi de la ciuitas, sa généralisation n’empêchent pas les révoltes après Auguste, ou l’instauration par l’empire byzantin plus tard d’une conception du sujet opposée à la citoyenneté. Mais cela n’enlève rien à l’idée originale d’un externus père de la Ville majuscule, capitale d’un empire où l’on fait valoir sa romanité sans abandonner son altérité. Une patrie belle et étrange, comme celle du poème éponyme d’Odysséas Élytis : l’Vrbs n’est-elle pas une petite partie de l’orbis, la vaste terre circulaire romaine ?

 

 

La Revue du Projet, n° 14, février 2012

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