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Changer d’économie ! Les propositions des économistes atterrés pour 2012, Henri Sterdyniak*

Si on veut échapper à la catastrophe sociale qui se prépare dans les laboratoires de l’idéologie néolibérale, il faut résolument s’engager dans des voies nouvelles.

Début 2012, la récession s’installe de nouveau en Europe et en France. Tirant prétexte de la pression exercée par les marchés financiers, les gouvernements européens imposent aux peuples des politiques d’austérité et de régression sociale. L’Europe est menacée d’un recul sans précédent de la démocratie. Si on veut échapper à la catastrophe sociale qui se prépare dans les laboratoires de l’idéologie néolibérale, il faut résolument s’engager dans des voies nouvelles. Au moment où se préparent dans notre pays des élections majeures, les « économistes atterrés » s’invitent dans le débat public en publiant un troisième ouvrage1.

 

Une crise de la globalisation financière

 

La crise des années 2007-2010 était d’abord une crise financière née de la déréglementation bancaire. Les marchés financiers se sont révélés avides et aveugles. C’est une crise de la globalisation financière : les masses énormes de capitaux à la recherche de fortes rentabilités déstabilisent l’économie mondiale, provoquant des alternances de bulles et de krachs financiers et immobiliers, d’essors et de crises de la dette. C’est devenu une crise économique : la mondialisation a permis au capital de mettre les travailleurs en concurrence et ainsi d’augmenter sa part dans la valeur ajoutée. Le capital demande de fortes rentabilités pour investir. La pression sur l’emploi et les salaires ainsi générée comme le gonflement des inégalités de revenus induisent une tendance à la déficience de la demande qui doit être compensée par des bulles financières ou par le gonflement de l’endettement. Une fois que ces bulles ont éclatées, le capitalisme ne sait plus rebondir. C’est devenu une crise des dettes publiques. Les finances publiques, déjà affaiblies par la concurrence fiscale, ont été mises à mal par le soutien aux banques et la chute de l’activité. La situation est particulièrement préoccupante dans la zone euro dont la crise a fait apparaitre les défaillances : le Pacte de Stabilité impose des politiques budgétaires restrictives, les politiques économiques ne sont pas coordonnées en vue de la croissance et le plein-emploi, la banque centrale ne garantit pas les dettes publiques, la commission veut imposer des réformes structurelles libérales et refuse l’harmonisation fiscale et sociale.Les « remèdes » néolibéraux mis en œuvre jusqu’à présent par les gouvernements nationaux et les instances européennes obéissent tous au même principe : « rassurer les marchés financiers » en radicalisant des politiques d’austérité et de concurrence salariale fiscale et sociale, c’est-à-dire les politiques même qui ont conduit à la crise. Cette stratégie enfonce  les peuples dans l’insécurité sociale et souvent la misère. La récession creuse encore les déficits, fait gonfler les dettes, fragilise les banques, ce qui permet aux marchés financiers de spéculer de plus belle. Les marchés réclament encore plus d’austérité, puis se plaignent que celle-ci a plongé l’Europe dans la récession. Les milieux dirigeants et les instances européennes veulent utiliser la crise pour atteindre leurs buts de toujours : diminuer les dépenses publiques et sociales, remplacer la démocratie par la dictature de technocrates soumis  aux milieux financiers.

 

Des politiques alternatives possibles

 

 

Face à ces défis, les Économistes atterrés ont choisi d’intervenir sur un nombre réduit de questions mais qui occupent une position critique. Les différents chapitres qui composent leur livre reposent sur le large socle de convictions qui les rassemblent et s’opposent à la pensée unique. Il s’agit d’abord du refus d’une globalisation au service du pouvoir de la finance, et de la critique d’une construction européenne où l’emploi, le travail et la protection sociale sont devenus les facteurs d’ajustement aux exigences de rentabilité insensées des actionnaires. Ils rejettent un modèle de développement qui s’affirme chaque jour davantage comme destructeur de ressources et de talents. Ils dénoncent les politiques de contre-révolution fiscale au service des plus riches. Ils refusent l’instrumentalisation de la dette publique, aujourd’hui brandie comme épouvantail pour attaquer les fondements mêmes de l’État social.  À partir du constat partagé des impasses où ont conduit trois décennies de mise en œuvre de la doxa néolibérale, chaque chapitre formule des propositions montrant clairement que des politiques alternatives sont à la fois souhaitables et possibles. Les politiques économiques doivent redevenir keynésiennes, viser la croissance, le plein-emploi et la redistribution. En même temps, il faut s’engager résolument dans la  transition écologique qui rend nécessaires des investissements importants pour promouvoir les économies d’énergie, les énergies renouvelables, les nouvelles façons de consommer et de produire. L’évolution de notre société doit être reprise en main par les citoyens ; elle ne peut être laissée à la discrétion des financiers et des grandes entreprises. La société doit devenir plus égalitaire, ceci passe par une réforme fiscale frappant les revenus et les patrimoines exorbitants, mais aussi par la redéfinition des rôles et des pouvoirs dans les entreprises, la remise en cause de leur financiarisation, la  promotion des salariés et de leurs compétences, la recherche d’un emploi de qualité pour tous. Il faut réaffirmer et étendre le rôle de la protection sociale (en augmentant les couvertures de base) des services publics (dépendance, logement), de la dépense publique (enseignement, recherche, lutte contre les inégalités). Ceci nécessite de briser la domination des marchés financiers, en taxant les transactions, interdisant les produits nocifs (CDS* nus, vente à découvert, trading à haute fréquence), en développant un secteur financier public, en réorientant l’activité du système bancaire vers le crédit, l’emploi, l’investissement productif, en lui interdisant de nourrir la spéculation. Ceci nécessite une profonde réorientation de l’Union Européenne vers une Europe sociale, solidaire et écologique. Ces propositions sont soumises au débat et à la confrontation citoyenne. Le « réalisme » a aujourd’hui changé de camp : après trente ans d’aveuglement, les politiques néolibérales ont  perdu toute crédibilité. Il faut mettre en œuvre, des politiques de rupture. Il est urgent  de changer d’économie !

 

*Henri Sterdyniak est  co-animateur des Economistes atterrés.

 

1)Changer d’économie !, nos propositions pour 20/02, Éditions Les liens qui Libèrent, 2012

 

*CDS : Credit default swaps ou couvertures de défaillance

La Revue du Projet, n° 14, février 2012

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