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L’euro : dix ans, et déjà plus de dents ? Dominique Sicot*

La crise de la zone euro n’est en fait que l’un des aspects d’une crise globale, conséquence d’un endettement privé insoutenable accumulé dans les pays développés, favorisé par la dérèglementation et la sophistication des montages financiers, la libéralisation des mouvements de capitaux et l’existence d’une masse énorme de capitaux cherchant à se placer.

Le 1er janvier 2002, l’euro devenait en effet la monnaie de douze pays de l’Union européenne1 rejoints depuis par cinq autres2. Trois ans auparavant, il avait déjà été introduit dans le monde des affaires3. Que ne nous a-t-on pas vendu alors ! Une monnaie stable, plus d’inflation – la Banque centrale européenne (BCE) y veillerait. Des taux d’intérêt faibles, permettant aux États de se financer à bas prix sur les marchés, aux entreprises et aux ménages de disposer de crédits peu chers. Un marché unique plus efficace, de la croissance, des emplois…Une monnaie européenne capable de tenir tête au dollar. Une zone euro forte et stable capable de tenir le coup bien plus que ne pourrait le faire un pays isolé face aux « chocs extérieurs » (hausse brutale des prix du pétrole, turbulences sur les marchés financiers) Dix ans après, l’euphorie est retombée ! Le 20 décembre dernier, Le Monde titrait sans plus de forme : « L’explosion de la zone euro est désormais plausible ». Des chefs d’entreprise s’y prépareraient. Et le Financial Service Authority, le régulateur du secteur financier britannique, aurait demandé aux banques de la City d’envisager une telle hypothèse. Chacun y va de son scénario. Dispersion façon puzzle. Sortie de la Grèce, désignée comme fauteuse de trouble. Sortie de l’Allemagne, trop vertueuse pour continuer à payer pour les cigales. Éclatement de la zone en deux, un euro du Nord et un euro du Sud. Retour aux monnaies nationales avec maintien d’une monnaie commune – et non plus unique…

 

Un champ de ruines

 

De fait, la zone euro a des allures de champ de ruines. Depuis 2010, trois pays – la Grèce, l’Irlande et le Portugal – se sont fait littéralement expulser par les marchés financiers et sont désormais sous tutelle de l’Union européenne et du FMI. Si la négociation actuellement en cours avec ses créanciers privés n’aboutit pas, la Grèce pourrait être en cessation de paiement. L’Italie, l’Espagne, la Belgique sont sous pression. La France s’est vu privée par Standard & Poor’s de son triple A… De sommet en sommet, les dirigeants européens affichent leur impuissance à s’imposer face aux marchés financiers. À moins qu’ils n’aient choisi de satisfaire avant tous les intérêts des détenteurs de capitaux ! Pour payer les dettes, coûte que coûte, des plans d’austérité toujours plus rigoureux sont imposés aux peuples d’Europe (privatisations, baisse des dépenses publiques, suppressions de postes de fonctionnaires, gel voire baisse des salaires, casse des systèmes de retraite et de santé…). Ces mesures, qui plus est, généralisées à l’ensemble de l’Europe, provoquent récession et chômage. Sous l’égide de la chancelière allemande et du président français – le couple « Merkozy – les dirigeants de la zone euro manient le gros bâton : (discipline budgétaire renforcée), confondent business et solidarité tout en ajoutant de la dette à la dette, histoire une fois de plus de gaver les créanciers (le Fonds européen de solidarité financière censé aider les États en difficulté emprunte sur les marchés pour leur consentir des prêts, en prenant sa marge au passage).

 

Officiellement, la zone euro souffre d’une crise des dettes publiques,  conséquence d’une gabegie de dépenses de la part des États. D’où l’hystérie à leur imposer l’austérité pour « rassurer les marchés » –  ceux-ci « s’affolant » pourtant tout autant de l’absence de croissance ! L’histoire est un peu différente. Les dettes publiques sont essentiellement la conséquence des cadeaux fiscaux dont ont bénéficié les plus riches et les entreprises depuis 25 ans, et du sauvetage des banques par les États après l’effondrement du système des « subprimes » en 2007. La crise de la zone euro n’est en fait que l’un des aspects d’une crise globale, conséquence d’un endettement privé insoutenable accumulé dans les pays développés, favorisé par la dérèglementation et la sophistication des montages financiers, la libéralisation des mouvements de capitaux et l’existence d’une masse énorme de capitaux cherchant à se placer (surplus des pays exportateurs, dividendes énormes distribués aux actionnaires…).  Ces flots ont servi toutes les spéculations et permis de prêter à tout va aux ménages pour qu’ils se logent et consomment malgré les pressions sur les salaires imposés par les détenteurs de capitaux, aux promoteurs immobiliers, aux fonds d’investissement… C’est ce système tout entier, correspondant à une phase du capitalisme, qui aujourd’hui ne fonctionne plus.

 

La zone euro subit ce choc avec d’autant plus de violence qu’elle était brinquebalante dès le départ. Parce qu’on ne fait pas une union monétaire entre pays dont les niveaux de développement, de vie, de salaires… sont très différents, à moins d’opérer d’importants transferts financiers des régions riches vers les plus pauvres. Parce que ce ne sont pas des prêts bancaires quasi-spéculatifs aux pays les plus faibles qui pouvaient résoudre le problème. Parce que ces inégalités de départ ont été aggravées par les politiques de dumping social (chômeurs contraints d’accepter des contrats précaires au rabais et des jobs à un euro de l’heure, extension du temps partiel de courte durée, flexibilité des horaires, baisse des salaires, réforme des retraites, TVA « sociale »…)  menées par les gouvernements allemands depuis le début des années 2000 au détriment de leurs partenaires européens, pour soi-disant doper leur « compétitivité ». Il n’y a pas de sortie à ce piège en reprenant chacun ses billes, pour aller se faire massacrer seul par les marchés financiers. Mais bien en explorant les voies d’une solidarité européenne au profit cette fois des travailleurs et non plus des rentiers et des capitalistes. En exigeant un audit citoyen sur les dettes publiques pour refuser de payer celles qui sont « illégitimes ». En revenant à un financement des États sorti des griffes des marchés financiers (financement direct par la BCE, financement par l’impôt en rebâtissant une fiscalité juste et en abolissant les niches fiscales.

 

 

*Dominique Sicot est journaliste à L’Humanité Dimanche, en charge des questions économiques.

 

1) Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas et Portugal.

 

2) Slovénie  en 2007, Chypre et Malte en 2008), Slovaquie  en 2009, Estonie en 2011.

 

3) Dans onze pays : les douze cités plus haut, moins la Grèce qui n’a rejoint qu’en 2001 le noyau fondateur.

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