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De la contradiction entre argent et activité, Yves Schwartz*

Au cœur de la vie et de l’histoire se niche une réalité profondément énigmatique, l’activité, qui échappera toujours à toute modélisation, catégorisation, savoir disciplinaire, instrument de mesure.

On peut raisonnablement penser que l’histoire de nos sociétés humaines se déploie en permanence à travers diverses formes de contradiction. Chaque époque a probablement ses formes dominantes, plus ou moins pacifiées et constructrices, plus ou moins violentes et destructrices. Si on accepte le constat que l’on vient d’évoquer, si on accepte ce cogito de l’agir industrieux, on mesure mieux comment dans notre univers marqué par l’emballement  marchand va proliférer la contradiction entre l’activité et l’argent.

 

Si tout advient dans nos sociétés à travers ces dramatiques de l’activité, à travers ces débats entre normes antécédentes et tendances aux renormalisations, aucune balance ne permet de soupeser le coût ou la valeur de ces arbitrages. Les valeurs quantitatives marchandes font certes poids sur les plateaux, mais et ce qui est localement mis sur ces plateaux par chacun et l’acte même d’arbitrage échappent à tout étalonnage. Ne serait-ce, rappelons-le, que parce les valeurs sans dimensions qui entrent en confrontation avec les valeurs inspirant les normes antécédentes, ont toujours une dimension locale, resingularisées, retravaillées qu’elles sont jour après jour par les activités et expériences de chacun. Cet enchevêtrement d’arbitrages, qui nourrit ce qu’on peut appeler des « dramatiques d’usage de soi », qui s’enracine dans le corps biologique, lequel devient par là corps historique, mais qui selon les cas, implique les horizons culturels les plus larges, les plus généreux, échappe donc à toute procéduralisation.

 

Ce n’est donc pas une grandeur quantifiable, qui pourrait s’évaluer en unités additives, ni même une grandeur intensive dont on pourrait mesurer les degrés, comme on le fait de la température. Au cœur donc de la vie et de l’histoire se niche une réalité profondément énigmatique, l’activité, qui échappera toujours à toute modélisation, catégorisation, savoir disciplinaire, instrument de mesure. Il faut savoir accepter et vivre ensemble avec cette énigme, objet d’enquête studieuse et non de calcul triomphant.

L’emballement marchand

 

Comment ne pas s’inquiéter alors de cet emballement marchand : gérer toujours plus la vie sociale, y compris la survie physiologique, à travers l’argent, comme seul instrument et critère ? Il n’y a là nulle « robinsonnade », ni vœu de retour à une société du troc, ou mise en question farfelue de la circulation monétaire ; ni non plus la réitération d’une louable mais facile dénonciation de la déshumanisation par l’argent roi. Ce qui est en jeu ici est la mise en regard de ce que l’on sait aujourd’hui de l’activité – industrieuse – humaine avec la nature de l’échange et de la capitalisation monétaires. Alors on peut mesurer le risque qu’il y a d’approfondir les modalités d’évaluation et de décision relatives au destin des activités humaines à partir de ce qui leur sera toujours partiellement inassimilable. Bien que contestée à travers le monde, cette forme de « rationalité », de « pureté » gestionnaires ne cesse avec la mondialisation des échanges de gagner du terrain.Cette contradiction entre rétribution monétaire et activité de travail n’est certes pas nouvelle. Au cœur des inégalités sociales, pour les produire et pour les maintenir, elle a été à travers les luttes sociales, progressivement « apprivoisée », civilisée : des points de repères, des garanties négociées ont peu à peu et toujours provisoirement pacifié cet échange impossible (statuts professionnels, grilles d’avancement et de classification… là où la relation de travail a été juridiquement régulée). Mais ces luttes, cette confrontation se sont presque toujours opérées – et c’est parfaitement compréhensible – autour de l’échange monétaire, autour du temps légal réglé par cet échange, et très rarement autour de la mise en visibilité du contenu même de cet échange sans mesure. On peut le comprendre. On peut plus facilement se battre sur un rééquilibrage monétaire, d’où peut dépendre la survie quotidienne, que sur la mise en visibilité d’arbitrages internes aux activités qui situent les limites et /ou les oppressions des normes antécédentes. Mais si les valeurs de vie collective, au cœur de ces arbitrages, ne sont pas dépliées dans ces confrontations et ces négociations, la vie des contradictions sociales se déplace et prolifère sous d’autres formes, les alternatives, dans leur profondeur, n’émergent pas sur le long terme de la peine féconde des hommes.

 

Tyrannie du résultat financier

 

Avec l’obsession et la tyrannie du résultat financier, la contradiction argent/activité prolifère ainsi sourdement au cœur de l’espace social. Décalage qui dans les myriades de situation de travail produit des frustrations, des crises, des retraits, dégoûts, de la non qualité… S’agit-il de « non reconnaissance » du travail ? Sans doute ce terme peut indiquer cet écart entre la gestion aux indicateurs quantitatifs, comptables et le coût en gestion de dramatiques que peuvent coûter tel résultat ou absence de résultat. Mais ce terme reste ambigu car le consensus qu’il ménage peut laisser inexploré ce qu’il y a à reconnaître et sur quels horizons ouvre cette reconnaissance.Par exemple, créer jour après jour dans son voisinage de travail une cristallisation collective où circulent dans l’implicite des savoirs et des normes endogènes résultant de la mise en commun de valeurs, c’est la condition sine qua non tant d’une certaine efficacité que d’une vie acceptable au travail. C’est à travers elles que se développent le goût, la santé, une certaine puissance d’être au travail. Mais faire vivre quotidiennement de tels liens est un effort, un choix, un choix d’usage de soi à renouveler sans cesse : dialogue de chacun avec son univers de valeurs, arbitrages répétés en faveur de biens communs locaux plus ou moins articulés sur des valeurs sans dimensions d’échelle beaucoup plus large. Ces petits riens parfois – écouter le matin les soucis personnels de sa collègue de bureau dont on sait que, contraints au silence, ils plomberont tout le jour son attention et sa disponibilité –, ces normes endogènes – se transmettre de service à service des informations pertinentes qui n’ont « normalement » pas à transiter par ces voies-là, peuvent déployer prodigieusement l’efficacité d’un milieu de travail : avec quel étalon de mesure l’évaluer ? Voire le rémunérer ? Et en ce cas, rémunérer qui ? Qui ne voit que méconnaître ce sillon indéfiniment recreusé, en écart par rapport au gouvernement par les seules normes antécédentes, qu’individualiser à outrance les salaires, est affaiblir cette source d’efficacité et cette ébauche d’auto-gouvernement pacifié des humains.Cette contradiction activité/argent, nul ne peut la supprimer aujourd’hui, sans risques plus grands encore pour la vie collective. Mais ce qui nous est imposé est de l’assumer, de tenter de vivre avec. L’essentiel est là : l’apparente rationalité en bulldozer des gestions à la calculette ne peut conduire en fin de compte qu’à l’effritement progressif des valeurs de bien commun, celles qui tentent de construire l’auto-gouvernement pacifié des humains.

 

L’exemple des téléopérateurs

 

Soit l’évaluation des téléopérateurs au seul nombre de communications passées par unité de temps : voile est mis sur les conditions réelles des appels, l’exigence d’un temps nécessaire à l’établissement d’un minimum de relations singularisées avec l’appelant. Soit, je « dribble » le client, comme on l’a dit plus haut ; à d’autres de payer les pertes et les gâchis qui en résulteront : « ce n’est pas mon affaire ». Ainsi se déplace le curseur des arbitrages de l’activité, d’un bien commun à large horizon  vers un « bien » à petit horizon individuel. Certes la rapidité des appels permet d’économiser du temps, donc de l’emploi, donc de la masse salariale, ce qui figurera au tableau d’honneur des comptes de l’entreprise. Mais ce sera autant de temps-problèmes rejetés ailleurs, transmutés en insatisfaction, agressivité, à traiter éventuellement par d’autres acteurs déjà surchargés par les effets critiques de cette externalisation et dont les demandes de création d’emploi feront l’objet de conflits sociaux.

 

Et par ailleurs, qu’eussent été les comptes de l’entreprise en question si elle avait eu comme objectif de mettre en visibilité le déploiement des renormalisations fécondes porté en potentiel par ses téléopérateurs ? Certes il eût fallu renoncer au gouvernement des salariés ou de tous autres protagonistes par les seules normes antécédentes. Mais cela ne fait que renforcer l’idée que le politique est déjà omniprésent dans les débats de normes de l’activité.Dès lors donc que fonctionne le seul critère des valeurs monétaires, la capacité à penser son usage de soi industrieux à des échelles humaines plus larges est affaiblie. Rien ne se produit, et donc rien ne s’échange sur un marché, sans à la base du travail vivant. Mais le travail vivant ne produit rien de valable à la seule calculette.La marchandisation, pas plus que la mondialisation, ne sont forcément unilatéralement négatives. Le maintien en l’état des emplois, des statuts, des formes techniques, des relations inter-humaines entraînerait une rigidification des situations de vie qui n’est pas la loi de l’histoire des groupes humains. Mais la fascination du chiffre conduit soit à menacer les efficacités des organismes qui veulent ne se régler que par elle, soit à faire payer par d’autres les pots qu’elle casse (chômage, atteintes à la santé, insécurité). Et elle menace jour après jour la souterraine édification de « biens communs » susceptibles de cheminer à travers les innombrables débats de normes de l’activité.

 

Constater cette contradiction croissante n’implique donc nul dogmatisme ni solution à tirer du chapeau de ces mondes de confrontation. L’évaluation monétaire est un outil social puissant : facteur d’autonomie parce qu’il nous laisse libre de l’usage de notre rétribution ; indicateur possible d’efficacité collective quand il n’est pas exclusif ; partenaire d’une pensée universalisante quand il accompagne sans hégémonie les échanges inter culturels. Mais quand il est opérateur de cécité aux dramatiques de l’activité et de la vie, alors vient le temps des crises multiformes, rampantes ou violentes, se déplaçant du travail à la famille, de la famille à la cité, de la cité à l’arène politique, avec retour sur les lieux de travail. Les hommes et les femmes peinent de plus en plus à se reconnaître comme « semblables ». C’est alors une sorte de guerre de tous contre tous, chaque individu mais surtout chaque corps de métier, chaque corporation, chaque catégorie cherche à faire valoir ses intérêts propres, ses conditions de vie mais aussi de survie, par des coups de boutoir explicitement indifférents à ceux des autres. Lorsque semble disparaître au plus haut niveau l’essai de construire la compatibilité des « biens communs » avec un bien « de tous », on comprend comment peut se rétrécir ainsi la revendication sociale. Mais ne sont pas dépliées alors de véritables alternatives politiques. Le gouvernement par les seules évaluations quantitatives et financières se circonscrit à des espaces, limités, restrictifs où se définissent drastiquement ses intérêts (la personne embauchée, le budget du service, les comptes de l’entreprise, de la firme multinatio­nale) : « hors de moi et après moi, le déluge ». Quelles valeurs politiques de bien commun peuvent avoir leur chance quand elles sont tuées dans l’œuf dans le quotidien de l’activité ?

 

*Yves Schwartz est ergologue, professeur à l’université de Provence et au CNAM.Texte repris dans L'Activité en Dialogues, Octares éditions, 2009 avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La Revue du Projet, n° 14, février 2012

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