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Changer le travail, Véronique Sandoval*

Le travail est un rapport social, un facteur structurant de toute société et des valeurs qu’elle porte.

 

Les suicides au travail, l’explosion des maladies professionnelles ont remis sur le devant de la scène les questions du travail trop souvent occultées par les problèmes de l’emploi, du chômage et de la précarité.

 

 

Le travail ne se réduit pas à l’emploi

 

Ne pas avoir d’emploi, c’est être privé de salaire, de possibilité d’accès à la consommation, c’est être dépendant des autres. De ce point de vue  la conquête de l’emploi salarié par les femmes a joué pour beaucoup dans leur émancipation. Mais, comme le souligne Bernard Vasseur1, ne pas, ne plus avoir de travail c’est beaucoup plus encore que d’être privé d’emploi. C’est être privé de repères, de relations sociales, ne plus pouvoir apporter sa pierre à l’œuvre collective, ne plus recevoir du collectif de travail, ne plus transmettre aux jeunes son savoir-faire, ne plus avoir sa place dans la société, voir sa dignité remise en cause.

 

De très fortes  attentes à l’égard du travail, mais de la souffrance

 

Les Français sont le peuple qui, en Europe, attend le plus du travail 2 ; notamment les jeunes. Ils n’en attendent  pas seulement un bon salaire, mais aussi la possibilité d’enrichir leurs connaissances, d’acquérir de nouvelles compétences,  celle d’être utile,  de contribuer à une production, un service correspondant aux attentes de leurs concitoyens,  celle enfin de réussir quelque chose et de se dépasser dans son travail.Mais ceux qui ont un emploi sont de moins en moins nombreux à être contents d’aller travailler le matin, y compris parmi les cadres, les professions intellectuelles, les techniciens, les  « professions intermédiaires ». Beaucoup y vont à reculons, sont « fatigués », trouvent que  « c’est tellement dur que j’ai envie de partir ».Cette souffrance, confirmée par tous les témoignages, est directement reliée à la détérioration de la qualité de leur travail – celle de leurs conditions de travail comme celle de l’œuvre produite ou du service rendu – et au divorce entre les tentatives des salariés pour maintenir envers et contre tout la qualité de leur travail et des directions avides de performances et de résultats. Les modèles managériaux mis en place, ces dernières années pour répondre à l’aspiration à une plus grande autonomie, et inciter à  l’initiative individuelle, s’insèrent dans une stratégie globale de l’entreprise dont les priorités sont la réduction des effectifs et des coûts salariaux,  et ceci, aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. La gestion par le stress devient dès lors la norme, avec ses conséquences : priorité donnée  à la performance et à la rentabilité, pression de l’urgence, promotion de l’esprit de compétition et mise en concurrence des salariés à l’intérieur même de l’entreprise, discriminations,  harcèlement moral, changements continuels d’organisation du travail pour détruire les collectifs de travail… On comprend mieux, dès lors, le paradoxe, entre des salariés français qui ont plus d’attentes à l’égard du travail que les autres salariés européens, mais qui, plus que les autres, souhaiteraient  voir la place prise par le travail dans leur vie personnelle se réduire.

 

Faire face à cette crise du travail ?

 

Comment faire face à cette crise du travail partie prenante de la crise globale, économique, sociale, politique, idéologique, culturelle… la véritable crise de civilisation dans laquelle nous sommes plongés ? Lutter contre la précarisation des emplois, pour un meilleur partage des richesses, la poursuite de la réduction du temps de travail et l’amélioration des conditions de travail ne suffira pas.  Le travail est avant tout une « aventure humaine ». On ne pourra pas vraiment  « améliorer la vie au travail » sans changer la finalité et le sens du travail, en en faisant un facteur d’émancipation  et non un instrument d’exploitation.

 

Changer la finalité du travail, son sens, suppose l’intervention des salariés. Car qui peut répondre à la place des salariés aux questions fondamentales que sont « À quoi sert mon travail ? » « Comment pourrait-il me permettre de développer toutes mes capacités, d’acquérir de nouvelles compétences, d’être plus utile à la société ? ».

 

Mais peut-on dépasser le statut de soumission à l’employeur inclus dans le contrat de travail du salarié ? À cette question une grande partie de la gauche répond encore par la négative. Pourtant, toutes les recherches-actions montrent que sans la participation active des salariés pour pallier les déficiences de l’organisation du travail  imposée par l’employeur, aucune entreprise ne pourrait fonctionner. Le travail ne peut être « prescrit ». Les travailleurs ne sont pas des robots. Le travail est un rapport social, un facteur structurant de toute société et des valeurs qu’elle porte.

 

Sortir de la crise de civilisation actuelle suppose donc de permettre aux salariés d’agir sur leur travail, et notamment de débattre et de s’affronter sur sa finalité, le mode de production et l’organisation permettant d’obtenir la qualité du travail voulue3. Changer le travail suppose donc d’introduire la démocratie au sein de l’entreprise.

 

*Véronique Sandoval est responsable du secteur Travail du PCF.

 

1)Bernard  Vasseur, La démocratie anesthésiée, Éditions de l’atelier,  2011.2)Dominique Meda et Lucie Davoine, Place et sens du travail en Europe : une singularité française ?  Centre d’étude de l’emploi, document de travail, 2008.3)Yves Clot, Le travail à cœur,  Édition LaDécouverte, 2010.

La Revue du Projet, n° 14, février 2012

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