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Le roman de l’Algérie, Gérard Streiff

Le sujet « guerre d'Algérie » s'impose, depuis peu, dans la littérature. Le dernier Goncourt en est un bon exemple. Mais longtemps, les lettres françaises se sont tues. Des silences et des mots qui en disent long sur l'imaginaire national.

Deux mille douze sera aussi, un peu, l'année de l'Algérie. On célèbre, après le cinquantenaire de Charonne en février, le demi-siècle de la signature, en mars, des accords d'Évian, prélude à la fin des combats puis à l'indépendance algérienne. De nombreuses publications sortent ou sont annoncées, livres d'histoire, essais, biographies et on lira avec intérêt les nouveaux commentaires de Benjamin Stora. Mais dans le cadre de cet article, on voudrait se limiter au seul domaine de la fiction. On remarque en effet que le sujet « guerre d'Algérie » s'impose, depuis peu, dans la littérature. Le dernier Goncourt en est un bon exemple. Mais longtemps, les lettres françaises se sont tues. Des silences et des mots qui en disent long sur l'imaginaire national. L’Algérie a longtemps été un sujet tabou, de manière générale et au plan de la littérature en particulier. Certes, durant les « événements », paraissent des œuvres magistrales, le récit de Henri Alleg, La question, par exemple, rapidement censuré. Mais après 1962, le sujet est peu abordé, il est quasiment absent des librairies. Il est fréquent, après un traumatisme, que les bouches se ferment : le psychiatre communiste Bernard Sigg établit un  diagnostic pertinent dans son essai, Le silence et la honte, Névroses de la guerre d'Algérie  (Editions sociales, 1989). 1968 donne l'impression de passer à autre chose.

Les années 80, l’Algérie et le polar

 

Il faut attendre le milieu des années 80 pour que cet enjeu ressurgisse, notamment par le biais du polar. Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx, en 1984, marque un tournant, il aborde enfin l'épisode de la manifestation des Algériens de Paris d'octobre 1961, par exemple. Un temps, seuls les auteurs de ce (mauvais) genre littéraire ont continué de creuser le sillon :  François Muratet et Pieds rouges ; Lakhdar Belaïd et Serial killers ; Catherine Simon et Un baiser sans moustache ; Yasmina Khadra ; Maurice Attia et Alger la noire, jusqu'à l'excellent Antonin Varenne et Le mur, le kabyle et le marin (Viviane Hamy), au printemps 2011.

Le retour de l'Algérie dans la littérature « blanche »

 

Celui-ci est beaucoup plus récent. On ne prétend pas ici être exhaustif, quelques romans « critiques » ont évoqué cet enjeu au fil du temps — sans  parler d'une littérature de nostalgie coloniale — mais l'écho en restait feutré ; la question coloniale, et algérienne, ne s'est invitée « en grand » dans le roman que ces toutes dernières années, après donc un très long purgatoire. Disons que ce sujet s'impose avec force depuis cinq ou six ans. Pourquoi à ce moment-là, précisément ? Serait-ce une réaction, même inconsciente, d'auteurs à l'offensive conservatrice menée alors sur les bienfaits de la colonisation ou à la banalisation des nouvelles guerres coloniales (Kaboul, Bagdad ou Tripoli) ? En 2008, Mathieu Belezi frappe un grand coup avec C'était notre terre (Albin Michel). Dans un entretien avec le critique Jean-Claude Lebrun, il note : « Il y a ce constat, à la fois accablant et terrible, que la littérature française contemporaine n'a jamais voulu, ou jamais eu le courage, d'aborder de front les cent trente années d'occupation d'un pays colonisé à coups de sabre, de chassepot et d'enfumage. […] Que les écrivains français aient à ce point ignoré le sujet, j'avoue ne pas comprendre. Peut-être ont-ils craint les représailles de cette fratrie intellectuelle parisienne qui entretient le mythe d'une colonisation généreuse et civilisatrice ». Le roman de Belezi, Polyphonique, utilise les voix de plusieurs membres d'une même famille de colons ; ainsi il redonne vie tout à la fois à la douceur de l'existence des possédants, à l'humiliation imposée à un peuple, à l'impasse où conduit une domination bornée, à la montée des violences, à la guerre qui ne dit pas son nom, au déchaînement de terreur. Il est tour à tour mère obstinée, père jouisseur, fils révolté, fille nostalgique ou encore l'employée qui se confond avec les meubles, il fait vibrer la faune et la flore et nous fait entrer, avec un talent inouï, dans cette Algérie qui a sombré.

 

Peu après, avec Laurent Mauvignier et Des hommes, (Minuit, 2009), on oscille entre le Loiret, aujourd'hui, où les personnages (Rabut, Solange, Bernard) sont encore travaillés par le passé algérien et le fracas de la guerre, quarante ans plus tôt, où Rabut et Bernard, soldats cette fois, crapahutent, tuent, ont peur, s'ennuient, draguent, attendent. Un propos violent, sec, cruel et des pages finales sublimes — on est en 1962 —, où se mêlent la joie algérienne, la panique pied noire, la folie OAS, l'abandon des harkis, la mort et la fête. Un roman dur sur le temps qui ne guérit rien, où il n'y a pas vraiment de braves mecs ni de sales types mais des gens dépassés par les événements.Avec Jérôme Ferrari,  Où j’ai laissé mon âme  (Actes Sud, 2010), on assiste au face à face entre le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andréani ; ils se sont connus en Indochine. Degorce, l'aîné, le résistant déporté, est le modèle d'Andréani. Mais, en ce mois de mars 1957, à Alger, ce sont eux les bourreaux. On les suit, trois jours durant, de l'arrestation de Tahar, un chef de l'ALN (Armée de libération nationale) à sa mort. Les deux soldats torturent (des Algériens mais aussi des militants français solidaires de la cause algérienne) mais ils s'arrangent différemment avec leur conscience : le lieutenant assume, il y voit un mal nécessaire, il exécute les ordres ; le capitaine se tourmente, se ment, cherche une absolution biblique. L'angoissé  fera carrière et l'impulsif se retrouvera à l'OAS puis en prison. Dans ce texte qui s’interroge sur la frontière entre bien et mal, et où « l’enfer s’invite sur terre », l'écriture est inspirée, la langue sublime. L'art français de la guerre  d'Alexis Jenni (Gallimard, 20011) marque en quelque sorte une nouvelle étape dans cette réappropriation tardive, progressive, du passé algérien. Ce gros roman, plus de 600 pages, s'impose dès la rentrée littéraire 2011 et il reçoit, un peu comme une évidence, le prix Goncourt. Le journal Le Monde, qui dit assez bien un air du temps, écrit qu'il s'agit d'«une réflexion complexe et profonde sur la pourriture coloniale et sa manière d'infecter la société française ».

 

Le livre est une sorte d'histoire de France à travers ses guerres coloniales (Indochine, Algérie), entrecoupée de « commentaires » où le narrateur, lyonnais d'aujourd'hui, s'interroge sur la crise de la vie publique, les débats sur la banlieue, les races, la sécurité, l'espèce de guerre civile larvée que jouent certains ultras. Un texte splendide, une langue impeccable, une approche réaliste. L'auteur dit ne pas vouloir « se contenter de décrire le monde mais le réinventer afin de le rendre vivable. Après tout, la littérature permet de raconter une histoire commune ».n

 

L'art français de la guerre,

 

Le départ pour le Golfe des Spahis de Valence.Les débuts de 1991 furent marqués par les préparatifs de la guerre du Golfe et les progrès de ma totale irresponsabilité. La neige recouvrit tout, bloquant les trains, étouffant les sons. Dans le Golfe heureusement la température avait baissé, les soldats cuisaient moins que l’été où ils s’arrosaient d’eau, torse nu, sans enlever leurs lunettes de soleil. Oh ­­! ces beaux soldats de l’été, dont presque aucun ne mourut ! Ils vidaient sur leur tête des bouteilles entières dont l’eau s’évaporait sans atteindre le sol, ruisselant sur leur peau et s’évaporant aussitôt, formant autour de leur corps athlétique une mandorle de vapeur parcourue d’arcs-en-ciel. Seize litres ! devaient-ils boire chaque jour, les soldats de l’été, seize litres ! tellement ils transpiraient sous leur équipement dans cet endroit du monde où l’ombre n’existe pas. Seize litres! La télévision colportait des chiffres et les chiffres se fixaient comme se fixent toujours les chiffres : précisément. La rumeur colportait des chiffres que l’on se répétait avant l’assaut. Car il allait être donné, cet assaut contre la quatrième armée du monde, l’Invincible Armée Occidentale allait s’ébranler, bientôt, et en face les Irakiens s’enterraient derrière des barbelés enroulés serré, derrière des mines sauteuses et des clous rouillés, derrière des tranchées pleines de pétrole qu’ils enflammeraient au dernier moment, car ils en avaient, du pétrole, à ne plus savoir qu’en faire, eux. La télévision donnait des détails, toujours précis, on fouillait les archives au hasard. »

 

Alexis Jenni, Gallimard.

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